Simone de Beauvoir, figure emblématique du féminisme, a joué un rôle crucial dans la lutte pour la légalisation de l'avortement en France. Son œuvre, ses écrits et son engagement ont contribué à briser le silence et à faire évoluer les mentalités sur cette question longtemps taboue.

Le contexte de l'avortement clandestin

Avant la légalisation, l'avortement était interdit en France par une loi de 1920, renforcée en 1939, qui le considérait comme un crime passible de la Cour d'assises. Les femmes qui avortaient risquaient de trois à six ans d'emprisonnement. Cette interdiction conduisait à la pratique d'avortements clandestins, souvent dans des conditions sanitaires déplorables. Parmi les centaines de milliers de femmes qui le subissaient sur des tables de cuisine, avec des aiguilles à tricoter les laissant dans le sang, nombreuses en mouraient ou gardaient des séquelles et des infirmités pour le restant de leur vie. C’est dire qu’il s’agissait d’une situation cruelle que l’on infligeait aux Françaises avec la peur engendrée par l’interdit, le risque d’être emprisonnées. Dès lors, la peur d’être dénoncée par un voisin, un membre de sa propre famille, incitait au silence, au secret et au sentiment de honte.

Le Deuxième Sexe : une dénonciation de la condition féminine

En 1949, Simone de Beauvoir publie Le Deuxième Sexe, un essai qui dénonce la condition des femmes, les injustices, les oppressions et les discriminations dont elles sont victimes. Elle y aborde notamment la question de l'avortement clandestin et ses conséquences dramatiques pour les femmes. Certes, l’essai de Simone de Beauvoir, en dénonçant cette douloureuse situation pour des centaines de milliers de Françaises, avait aussi permis à des millions de femmes en France et par le monde de se libérer de la honte. Mais, entre 1949 et 1971, le mot « avortement » était le terme le plus tabou de la société française. Dans les familles, entre amis, dans le monde professionnel, on n’osait pas prononcer le mot. Au mieux, on le chuchotait.

Dans Le Deuxième Sexe, Beauvoir analyse les « obstacles » qui entravent la liberté des femmes, et revient sur les interdits légaux et leurs conséquences. Elle souligne que la maternité forcée aboutit à jeter dans le monde des enfants chétifs, que leurs parents seront incapables de nourrir, qui deviendront les victimes de l’Assistance publique ou des « enfants martyrs ». Elle dénonce l'hypocrisie d'une société qui défend les droits de l'embryon mais se désintéresse des enfants dès qu'ils sont nés.

Simone de Beauvoir relie le droit à l’avortement pour toutes les classes sociales à son antimilitarisme, affiché dans ses mémoires, au besoin d’une éducation mixte sans tabous ni hypocrisie, et à la contraception féminine, notamment dans sa conclusion générale. Elle défend l’éducation et la clarté scientifique, dans un mélange filles-garçons qui tue les mythes traditionnels mortifères de la féminité et de la masculinité, ainsi que les dangereuses poussées de fantasmes.

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Le Manifeste des 343 : un acte de courage

En 1971, Simone de Beauvoir, avec la féministe Anne Zelensky, répond favorablement à l'idée d'un manifeste proposée par la journaliste Nicole Muchnik du Nouvel Observateur. Ce manifeste, intitulé "La liste des 343 Françaises qui ont le courage de signer le Manifeste "Je me suis fait avorter"", est un acte de désobéissance civile qui vise à briser le silence sur l'avortement et à faire pression sur les pouvoirs publics pour qu'ils légalisent l'IVG.

Parmi les signataires du manifeste figurent des personnalités emblématiques du monde du cinéma et de la littérature, comme Catherine Deneuve, Françoise Fabian, Nadine Trintignant, Delphine Seyrig et Agnès Varda. Simone de Beauvoir relança toutes les femmes du monde intellectuel qu’elle connaissait, et sa sœur, l’artiste-peintre féministe Hélène de Beauvoir, signa également. Ces femmes courageuses prennent le risque d'être rejetées par leurs familles, de perdre leur emploi et de subir des menaces.

La rédaction du texte en préambule des signatures donna lieu à de nombreuses discussions, et bénéficia de l’aide d’Anne Zelensky, Monique Wittig notamment. In fine, ce furent Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir qui en rédigèrent la synthèse qui se lit comme suit : « Un million de femmes se font avorter chaque année en France. Elles le font dans des conditions dangereuses, en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simples. Je déclare que je suis l’une d’elles. Je déclare avoir avorté. De même que nous réclamons le libre accès aux moyens anticonceptionnels, nous réclamons l’avortement libre. »

La publication du Manifeste suscita un scandale énorme. Des signataires furent rejetées par leurs familles, d’autres perdirent leur emploi, reçurent des menaces. Des vies furent ainsi déchiquetées. Pour ma part, j’eus la chance d’avoir des parents ouverts et tolérants qui comprirent, malgré tout, mon geste. Mais lorsque ma mère, alors en voyage dans un train, découvrit, le lendemain dans Le Monde, mon nom, elle s’effondra en larmes devant les autres passagers. Elle qui était une grande scientifique, attachée aux droits des femmes et bientôt directrice de l’Ecole normale supérieure de jeunes filles (ex-Sèvres) où Marie Curie avait enseigné, s’est dit : « Claudine ne pourra réaliser ses rêves, devenir diplomate et femme de lettres. Elle n’aura pas le droit d’entrer dans la fonction publique. À vingt-et-un ans, elle a brisé sa vie. » Pour ma part, comme d’autres femmes, j’avais signé dans l’élan, comme une évidence. Je faisais toute confiance à Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi, les deux piliers du MLF, pour nous faire sortir de prison en cas d’arrestation. Et de fait, nous n’avons pas été poursuivies. Enfin, en 48 heures, le mot « avortement » alors tabou, était prononcé sur les ondes, et au sein des repas familiaux. Dans l’intimité des chambres, des grands-mères racontaient en cachette à leurs petites-filles que jadis, comme tant d’autres femmes, elles avaient dû subir un, deux, trois avortements, tant elles n’avaient pas les moyens financiers nécessaires pour nourrir d’autres bouches. Nous avions réussi à obliger la société française et le pouvoir politique à regarder en face cette douloureuse réalité.

La loi Veil : une victoire historique

Le Manifeste des 343 a un impact considérable sur l'opinion publique et contribue à faire évoluer les mentalités sur l'avortement. En 1974, Valéry Giscard d'Estaing, nouvellement élu président de la République, décide de proposer une loi plus humaine et moins cruelle sur l'IVG. C'est Simone Veil, ministre de la Santé, qui est chargée de défendre ce projet de loi devant l'Assemblée nationale.

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La loi Veil, adoptée le 17 janvier 1975, dépénalise l'avortement en France et autorise l'IVG sous certaines conditions. Plusieurs signataires du Manifeste des 343, dont Claudine Monteil, ont passé des heures dans le froid, devant l’Assemblée Nationale, afin de soutenir cette grande dame de l’histoire de France. Simone de Beauvoir, Gisèle Halimi et Simone Veil se trouvaient enfin réunies, et, pour notre part, nous avions réussi à briser le mur de siècles d’oppression et de silence sur cette douloureuse réalité.

Un combat permanent

Même si la loi Veil représente une victoire historique pour les droits des femmes, Simone de Beauvoir reste lucide sur la fragilité de ces droits. Un jour, en 1974, alors âgée de vingt-quatre ans, Claudine Monteil s’exclame : « Simone, nous avons gagné ! » Son visage se ferma : « Certes, Claudine, nous avons gagné, mais temporairement. Il suffira d’une crise politique, économique et religieuse, pour que les droits des femmes, nos droits, soient remis en question. Votre vie durant, vous devrez demeurer vigilante. »

Cette mise en garde s'avère tristement prémonitoire, comme en témoigne la décision de la Cour suprême des États-Unis de révoquer l'arrêt Roe vs Wade en 2022, qui garantissait le droit à l'avortement depuis près de 50 ans. Cette décision a suscité une vague d'indignation dans le monde entier et a rappelé la nécessité de rester vigilants et de défendre les droits des femmes, qui ne sont jamais définitivement acquis.

En France, la liberté de l’Interruption Volontaire de Grossesse a été inscrite dans la Constitution. Comme Claudine Monteil l’a dit au Président, cette inscription est une première pas seulement dans l’histoire de France mais dans l’histoire de l’Humanité toute entière. Pour elle qui vient d’un monde où, en 1971, on n’osait même pas prononcer dans une conversation le mot « avortement » cette inscription dépasse nos rêves.

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