La question de l'interruption volontaire de grossesse (IVG) est un sujet complexe, traversé par des considérations religieuses, morales, économiques, politiques et juridiques. Si la France a récemment inscrit dans sa Constitution la liberté de la femme d'avoir recours à l'IVG, il est intéressant de se pencher sur d'autres pays, comme la Roumanie, dont l'histoire législative en la matière a connu des revirements importants. Cet article se propose d'analyser l'évolution de la législation roumaine sur l'IVG, en mettant en lumière les enjeux et les défis auxquels ce pays est confronté.

Un bref aperçu historique : de la légalisation à l'interdiction

La Roumanie a légalisé l'avortement en 1956, le considérant comme "le principal moyen de contrôle de la fécondité face à un accès limité à la contraception moderne et à un manque d'éducation sexuelle". Cependant, cette situation a radicalement changé en 1966 lorsque le dirigeant communiste Nicolae Ceaușescu a interdit l'accès à l'avortement et à la contraception, dans le but d'encourager la natalité. Cette mesure, inscrite dans le Décret 770/1966, a eu des conséquences dramatiques pour les femmes roumaines.

L'interdiction de l'avortement a entraîné une augmentation des avortements clandestins, réalisés dans des conditions sanitaires déplorables. On estime que plus de 10 000 femmes sont mortes des suites de ces avortements entre 1966 et 1989. De plus, des centaines de milliers d'enfants ont été abandonnés et placés dans des orphelinats d'État, où ils ont souvent subi des maltraitances.

La réappropriation du corps après la chute du régime communiste

Après la chute du régime communiste en décembre 1989, l'une des premières mesures du gouvernement transitoire a été d'annuler l'interdiction de l'avortement. Cette décision a marqué une étape importante dans la réappropriation du corps par les femmes roumaines. Comme certains auteurs l’ont précédemment souligné à partir d’une perspective féministe, les femmes roumaines se réapproprient leurs corps dans une démarche de régulation des naissances désormais légale.

Depuis 1990, l'avortement est officiellement autorisé en Roumanie. Toutefois, l'accès à l'IVG reste difficile pour de nombreuses femmes, en particulier celles qui vivent dans les zones rurales ou qui ont des revenus modestes.

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Les défis contemporains : accès limité et clause de conscience

Bien que l'avortement soit légal en Roumanie, la plupart des hôpitaux publics "ne le pratiquent pas", selon l'activiste roumaine Georgiana Alexandru, et ce faute de moyens ou alors parce que les médecins refusent de le faire. En 2019, une enquête de Centrul Filia a révélé que près d'un tiers des services gynécologiques des hôpitaux publics avaient décidé d'arrêter l'opération, une majorité d'entre eux invoquant alors des motifs moraux et religieux.

La clause de conscience, qui permet aux médecins de refuser de pratiquer un acte médical qui heurte leurs convictions éthiques, morales ou religieuses, constitue un obstacle majeur à l'accès à l'IVG en Roumanie. De plus en plus de gynécologues ne pratiquent plus l'IVG, faisant valoir leur "clause de conscience".

En outre, les femmes roumaines sont confrontées à un manque d'information sur leurs droits en matière de santé reproductive. Les plannings familiaux sont éloignés et quasiment inexistants, la contraception est payante et l'éducation sexuelle n'est toujours pas enseignée à l'école.

Les initiatives de la société civile et les perspectives d'avenir

Face à ces défis, des organisations non gouvernementales (ONG) roumaines se mobilisent pour aider les femmes en détresse et défendre leurs droits en matière de santé reproductive. Ces ONG élaborent des cartes des hôpitaux et cliniques qui pratiquent l'avortement, offrent des consultations gynécologiques gratuites et sensibilisent le public aux enjeux de la santé reproductive.

Des expertes sur le sujet, comme Adriana Radu, espèrent pouvoir travailler avec le nouveau Ministère de la Santé pour établir le budget de la prochaine Stratégie Nationale de la santé reproductive (2021-2024).

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Malgré les difficultés persistantes, il existe des signes d'espoir en Roumanie. Des pièces de théâtre sur l'avortement rencontrent un succès inattendu, suscitant des débats passionnés sur l'accès à la contraception et l'éducation sexuelle. Le discours sur les droits reproductifs demeure présent dans la presse et sur les réseaux sociaux.

La Roumanie dans le contexte européen

Il est important de situer la situation de la Roumanie en matière d'IVG dans le contexte européen. Sur les 27 États de l'Union européenne, l'interruption volontaire de grossesse (IVG) est légalisée ou dépénalisée sans besoin de justification de la part de la femme qui décide d'y recourir dans la plupart des pays. Le délai maximal pour avorter varie d'un pays à l'autre.

Cependant, certains pays européens, comme la Pologne et Malte, ont des législations très restrictives en matière d'avortement. En Pologne, l'avortement n'est autorisé qu'en cas de viol ou de danger pour la vie de la mère. Malte est le seul État membre de l'Union européenne où l'avortement reste interdit et illégal en toutes circonstances.

La situation en Roumanie se situe entre ces deux extrêmes. L'avortement est légal, mais l'accès à l'IVG est limité par la clause de conscience et le manque de moyens.

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