L'histoire de Rouben Mélik est intimement liée à la poésie arménienne, à la mémoire du génocide et à la transmission d'un héritage culturel riche et complexe. Cet article explore l'œuvre de Rouben Mélik à travers le prisme de sa poésie, de son impact sur la culture arménienne et de son écho dans la musique contemporaine.

Un Jardin d'Été Paisible : L'Inspiration Poétique

La poésie de Rouben Mélik évoque souvent des images de calme et de sérénité, contrastant avec le contexte historique tumultueux de l'Arménie. Ses vers décrivent des scènes bucoliques, où la nature est à la fois un refuge et une source d'inspiration.

"Ô le calme jardin d'été où rien ne bouge !Sinon là-bas, vers le milieuDe l'étang clair et radieux,Pareils à des langues de feu,Des poissons rouges."

Ces vers, empreints de douceur et de contemplation, invitent le lecteur à s'immerger dans un univers de quiétude, loin des tourments de l'histoire. L'étang paisible, les poissons rouges scintillants, tout concourt à créer une atmosphère de sérénité et d'harmonie.

"L'inclinaison de ce vieux sauleSur le vieil étang soucieuxQue pas une brise ne frôle,A quelque chose de pieux.Et l'on dirait que chaque feuille,Ayant cessé son trémolo,Pompe le mystère de l'eauEt dévotement se recueille."

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Cette description minutieuse de la nature révèle une sensibilité profonde à la beauté du monde et une capacité à trouver la poésie dans les choses simples. L'inclinaison du saule, le bruissement des feuilles, tout est perçu comme un mystère sacré, invitant à la contemplation et au recueillement.

Lavach' : La Berceuse de Rouben Mélik Réinterprétée

Le groupe Lavach', héritier des poètes populaires du XIXe siècle, a réinterprété un poème de Rouben Mélik, "Dzarig", transformant ces vers en une berceuse poignante. Cette adaptation musicale témoigne de la capacité de la poésie de Mélik à transcender les générations et à toucher un public contemporain.

Sévane Stépanian, chanteuse et accordéoniste du groupe, souligne l'importance des origines transcaucasiennes dans la musique de Lavach'. Le groupe, ancré dans le quartier cosmopolite de la Goutte-d'Or à Paris, puise son inspiration dans un mélange de cultures et de traditions musicales diverses.

Frédéric Birau Maliszewski, percussionniste du groupe, décrit la musique de Lavach' comme un "melting-pot d'artistes mariant les imaginaires de leurs propres histoires". Cette fusion de rock 'n' roll bulgare, de heavy métal balkanique, de blues arménien, de dub marocain, de tarentelle, de cumbia et de gnawa mexicain témoigne de la richesse et de la diversité de leurs influences.

François Roche-Juarez, guitariste-tromboniste du groupe, confirme cette approche éclectique, soulignant la présence d'une "dominante hispanique" dans leur musique. L'adaptation du poème de Rouben Mélik en berceuse illustre parfaitement cette capacité à marier les traditions et à créer une œuvre originale et émouvante.

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Le Génocide Arménien : L'Errance et la Mémoire

L'histoire de Rouben Mélik est indissociable du génocide arménien de 1915, un événement tragique qui a marqué à jamais l'identité arménienne. La poésie de Mélik, comme celle de nombreux autres poètes arméniens, explore les thèmes de l'errance, de la perte et de la mémoire.

Le génocide arménien, perpétré par le gouvernement ottoman, a entraîné la déportation et l'extermination de près d'un million et demi d'Arméniens. Les survivants, arrachés à leurs foyers et à leur culture, ont été contraints à l'errance et à l'exil.

La poésie arménienne, depuis ses origines, a toujours accordé une place importante à la figure de l'errant. Cette figure, cristallisation d'un topos de la poésie arménienne, renvoie à l'histoire mouvementée de ce peuple, constamment confronté aux invasions, aux déportations et aux massacres.

Les poètes arméniens, souvent exilés en Europe ou en Arménie soviétique, ont témoigné de la douleur et du traumatisme du génocide. Ils ont exploré les thèmes de l'orphelinat, de la perte des repères et de la difficulté d'affronter l'indicible.

Vahan Terian (1885-1920), dans son poème "Nous tous", évoque la figure de l'orphelin errant, symbole de la perte et de la désolation :

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"Nous tous ici, nous tous là,Orphelins enfants,Perdus d’être ces enfantsÀ jamais sans mères,Nous tous ici des errantsDans les bois nocturnes…"

Ce poème poignant exprime la douleur de l'orphelin, privé de son passé et condamné à errer dans un monde hostile. L'image des "bois nocturnes" symbolise l'obscurité et l'incertitude qui entourent l'avenir des survivants du génocide.

La Berceuse Arménienne : Une Tradition de Deuil et d'Espoir

Les berceuses arméniennes, héritage d'une poésie orale, sont souvent empreintes de tristesse et de mélancolie. Elles reflètent l'histoire douloureuse du peuple arménien, marquée par les guerres, les massacres et les déportations.

La "berceuse de la mère arménienne", signée d'Avétis Aharonian (né en 1866), endort l'enfant au rythme de la litanie qui fait l'héritage commun : les orphelins, les caravanes de déportés, le flux et la dispersion, l'impossibilité d'enterrer ses morts…

"Le vent gémit dans les forêts noires ;Ô mon enfant ! c’est le deuil d’un enfant mort.Nombreux sont les morts sans mère et sans tombe ;Ne pleure pas toi ; j’ai trop pleuré.La caravane a passé, chargée de pleurs…"

Ces vers poignants témoignent de la douleur et du désespoir des mères arméniennes, confrontées à la perte de leurs enfants et à la destruction de leur patrie. La berceuse, paradoxalement, devient un moyen de transmettre la mémoire du génocide et de conjurer le malheur.

L'Ararat et l'Araxe : Symboles de Résistance et d'Identité

Malgré la douleur et la souffrance, la poésie arménienne célèbre également la beauté et la richesse de sa terre. L'Ararat, montagne emblématique, et l'Araxe, fleuve nourricier, symbolisent la puissance et la résistance d'une nation d'agriculteurs et de montagnards.

L'Ararat, qui culmine à 5025 mètres, domine le pays et représente un symbole de fierté et d'espoir pour les Arméniens. Bien que situé en territoire turc depuis 1921, l'Ararat reste un élément essentiel de l'identité arménienne.

L'Araxe, fleuve qui prend sa source en Turquie et traverse l'Arménie, est une source de vie et de prospérité pour le pays. Ses eaux irriguent les terres agricoles et nourrissent la population.

Ces deux éléments naturels, l'Ararat et l'Araxe, sont omniprésents dans la poésie arménienne, symbolisant la force et la résilience d'un peuple qui a su surmonter les épreuves et préserver son identité.

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