Le film "Histoires d'A", réalisé par Charles Belmont et Marielle Issartel en 1973, s'inscrit dans un contexte social et politique marqué par la lutte pour la libéralisation de l'avortement en France. Ce film, à budget modeste et tourné en noir et blanc, est devenu un symbole de cette lutte, contribuant à l'évolution des mentalités et à l'adoption de la loi Veil en 1975.
Contexte Historique et Militant
Au début des années 1970, la loi de 1920 pénalisant l'avortement est toujours en vigueur. Cependant, le mouvement pro-légalisation gagne en force, avec des événements marquants tels que le "manifeste des 343 salopes" en 1971 et la relaxe lors du procès de Bobigny en 1972. En octobre 1973, le "manifeste des 331", signé par des médecins reconnaissant avoir pratiqué des avortements, est publié. L'avortement, bien que toujours illégal, est pratiqué de plus en plus ouvertement.
Genèse et Réalisation du Film
"Histoires d'A" est né de l'initiative du Groupe d'information santé (GIS), qui pratiquait l'avortement par aspiration, selon la méthode Karman, à Grenoble puis à Paris. Le film a été tourné grâce à un petit budget sécurisé sur la trésorerie du Planning familial, en moins de quinze jours. Il donne à voir un avortement par aspiration, des entretiens et des scènes prises sur le vif de l'activité des militants en faveur de l'interruption volontaire de grossesse, ainsi qu'une réflexion sur la condition féminine.
Interdiction et Diffusion Clandestine
L'affiche du film est interdite le 9 septembre 1973. Le 22 novembre, le ministre Maurice Druon interdit le film, malgré deux avis favorables de la Commission de censure, au motif qu'il montre "un acte illégal". Les copies sont saisies par la police. Cependant, le film continue d'être diffusé sur le circuit parallèle, et est vu par 15 000 personnes en un mois, lors de projections "privées" organisées un peu partout, y compris au Sénat. Michel Guy, nouveau secrétaire d’État, lèvera l’interdiction en octobre 1974.
Impact et Portée du Film
Malgré son interdiction initiale, "Histoires d'A" a touché un large public, sensibilisant l'opinion publique à la question de l'avortement. Le film a été projeté pour les groupes socialistes du Parlement, et a fait l'objet de nombreux articles dans la presse. En novembre 1973, la toute première séance organisée à Paris a tourné court une fois la copie du film saisie au bout de cinq minutes, la notoriété du film redoublera encore lorsqu’à Grenoble, une semaine plus tard, c’est la fille d’un conseiller municipal qui sera blessée tandis que le cinéma sera investi par les forces de l'ordre. A cette projection privée, assisteront notamment Pierre Mendès-France et François Mitterrand. Le film a été vu par plus de 200 000 personnes avant la levée de son interdiction, grâce au bouche à oreille militant et à la couverture médiatique.
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La Méthode Karman
Le film met en avant la méthode Karman, une technique d'avortement par aspiration présentée pour la première fois à Paris en 1972 par le psychologue américain Harvey Karman. Cette méthode, considérée comme moins risquée et moins douloureuse que les techniques traditionnelles, est devenue un enjeu de pouvoir entre les médecins du GIS et d'autres professionnels de la santé, tels que les infirmières et les sages-femmes.
Un Film Didactique et Mobilisateur
"Histoires d'A" est un film à la fois didactique et grand public, conçu pour montrer, convaincre et fédérer. Les réalisateurs ont opté pour le noir et blanc afin d'éviter l'effroi du rouge sang. Le film s'ouvre sur l'IVG d'une jeune femme venue avorter avec son compagnon, à qui Jean-Daniel Rainhorm, médecin militant au GIS, demande en ce printemps 1973 s’il souhaite jeter un œil à travers le spéculum histoire de découvrir le col de l’utérus de sa compagne. L'histoire de cette femme guide les spectateurs jusqu'à la méthode Karman, tandis que le gynécologue montre la sonde plastique qui permet d'aspirer l'œuf fécondé.
Héritage et Résonance Actuelle
Trente ans après sa conquête, le droit à l'avortement souffre encore. Redécouvrir Histoires d'A trente ans plus tard, alors que les femmes, en France, ont de plus en plus de mal à trouver des lieux où avorter, c'est remonter le fil d'une histoire collective plus vaste, revisitée à la lumière de l'action d'un petit noyau dur. Le film reste un témoignage précieux de la lutte pour les droits des femmes et de la désobéissance collective de médecins aux avant-postes de cette cause.
Les Acteurs de Cette Lutte
Parmi les figures clés de cette lutte, on retrouve :
- Charles Belmont et Marielle Issartel : Les réalisateurs du film, qui ont mis leur talent au service de la cause pro-légalisation.
- Le Groupe d'information santé (GIS) : Un collectif de médecins qui pratiquaient l'avortement par aspiration et ont initié le film.
- Simone Iff : Une figure du Planning familial qui a accéléré la lutte pour le droit à l'IVG.
- Harvey Karman : Le psychologue américain qui a popularisé la méthode d'avortement par aspiration.
- Gisèle Halimi : L'avocate qui a défendu Marie-Claire Chevalier lors du procès de Bobigny et Annie Ferrey-Martin, médecin réanimatrice à Grenoble, membre du MLAC et du GIS.
- Pierre Jouannet : Médecin militant au GIS, à l'origine du "Manifeste des 331".
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