Introduction

Il y a plus d'un siècle, le 23 janvier 1912, l'Assemblée nationale française adoptait une loi mettant fin à l'article 340 du Code civil, qui interdisait la recherche de la paternité naturelle. Cette victoire marquait la fin d'un combat acharné de vingt-sept années mené par Gustave Rivet, député de Grenoble. Cette disposition, instaurée en 1804 par Napoléon Bonaparte, était considérée comme scandaleuse et créait « le plus exorbitant des privilèges » pour les hommes, leur permettant de rejeter la femme qu'ils avaient flétrie et l'enfant dont ils étaient le père. Cet article avait des conséquences sociales et humaines désastreuses, notamment une augmentation des suicides, des infanticides, des féminicides et de la prostitution.

L'Article 340 du Code Civil : Une Injustice Légalement Sanctionnée

L'article 340 du Code Civil, en vigueur depuis 1804, interdisait formellement la recherche de la paternité naturelle. Cette interdiction plaçait les femmes et les enfants nés hors mariage dans une situation de grande vulnérabilité. Selon les mots de l'avocat grenoblois Henri Baroz en 1907, cet article conférait aux hommes le « plus exorbitant des privilèges », celui de pouvoir nier leur responsabilité paternelle.

Les conséquences de cette disposition légale étaient dramatiques. Les femmes enceintes hors mariage étaient souvent confrontées à la honte, à l'opprobre publique et à la misère. Elles étaient parfois poussées au suicide ou à l'infanticide, tandis que d'autres étaient contraintes de se prostituer pour survivre. Les enfants nés de ces unions illégitimes étaient privés de leurs droits les plus élémentaires, notamment le droit à une filiation reconnue et à une éducation.

Les Conséquences Dramatiques de l'Interdiction de la Recherche de Paternité

L'article 340 du Code civil, en interdisant la recherche de la paternité naturelle, avait des conséquences sociales et humaines désastreuses.

  • Augmentation des suicides, infanticides et féminicides : Les femmes enceintes hors mariage, confrontées à la honte et à l'opprobre, étaient parfois poussées à des actes désespérés.
  • Prostitution : La misère et l'absence de soutien économique contraignaient certaines femmes à se prostituer pour survivre.
  • Abandon d'enfants : Dans le département de l'Isère et à Grenoble, l'article 340 contribuait à l'augmentation du nombre d'abandons d'enfants et à l'institution officielle des tours d'abandon, où les filles-mères pouvaient confier leurs enfants non désirés dans le plus total secret.

La suppression des tours d'abandon en 1834 par le préfet de l'Isère Pellenc sous la monarchie de Juillet aggrava encore la situation. La faute pesait désormais entièrement sur la femme, tandis que les enfants trouvés et abandonnés étaient déplacés en Ardèche et en Oisans, entraînant une surmortalité effroyable parmi eux.

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Gustave Rivet : Un Défenseur Acharné des Droits des Femmes et des Enfants

Gustave Rivet, né à Domène en 1848, fut profondément marqué par l'injustice infligée aux femmes et aux enfants non reconnus. Après avoir rencontré Victor Hugo à Paris en 1871, il décida de faire de la reconnaissance de la paternité son combat de vie.

Professeur révoqué pour ses idées républicaines, il se lança dans le journalisme et la politique. Élu député de Grenoble en 1883, il déposa dès son élection un premier projet de loi visant à admettre la recherche de paternité. Malgré l'échec de cette première tentative, il revint à la charge en 1890, 1895 (avec l'appui de J. Jaurès), 1897 et 1900, avant de devenir sénateur en 1903.

Un Combat Semé d'Embûches

Lors du dépôt de sa proposition en 1883, Gustave Rivet fut confronté à la moquerie et aux plaisanteries de la presse mondaine et de certains de ses collègues. Son projet de loi était jugé « invraisemblable ». Cependant, grâce au soutien d'Alexandre Dumas fils, à la constitution de groupes féministes et à son éloquence, l'opinion publique commença à évoluer.

Rivet dénonçait avec force la triste situation des filles séduites et délaissées par leurs conquérants. Il s'inspirait de l'éloquence de Victor Hugo pour sensibiliser l'opinion publique à la nécessité de reconnaître les droits des enfants nés hors mariage.

Le Vote Historique du 23 Janvier 1912

Après 27 années de lutte acharnée, le combat de Gustave Rivet aboutit finalement au vote de la loi le 23 janvier 1912. La proposition de loi fut d'abord discutée, puis renvoyée devant une commission le 15 novembre 1910. Ce vote historique permit enfin de déclarer judiciairement la paternité hors mariage.

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L'Infanticide en France : Un Contexte Social et Moral Troublé

La question de la recherche de paternité s'inscrit dans un contexte plus large de préoccupations sociales et morales liées à l'infanticide en France. Sous la Troisième République, les journaux étaient remplis d'histoires d'infanticides, témoignant d'une violence extrême envers les nouveau-nés. Les statistiques de l'époque semblaient confirmer cette perception, avec une augmentation des actes criminels contre les enfants, notamment des infanticides, qui avaient doublé entre 1826 et 1880.

L'infanticide était perçu comme un symptôme du malaise de la nation et un catalyseur ambivalent de changement social. La représentation de la mère infanticide la plaçait souvent en dehors de l'humanité, car le refus de l'instinct maternel était considéré comme une monstruosité.

Facteurs Socio-Économiques et Moralité Bourgeoise

Plusieurs facteurs socio-économiques et moraux contribuaient à l'infanticide. La précarité des jeunes femmes, notamment des domestiques, les poussait parfois à commettre cet acte désespéré pour cacher leur grossesse et conserver leur emploi. La moralité bourgeoise hypocrite, qui condamnait sévèrement les femmes enceintes hors mariage, exerçait également une forte pression sociale.

Des solutions étaient proposées pour lutter contre l'infanticide, notamment la réouverture des tours d'abandon, qui permettaient aux femmes d'abandonner leur enfant anonymement. Certains pensaient que la fermeture progressive de ces institutions avait contribué à l'augmentation des infanticides.

Le Rôle de la Presse dans la Sensibilisation à la Question de l'Infanticide

La presse, notamment le journal Gil Blas, joua un rôle important dans la sensibilisation à la question de l'infanticide. Les articles relatant des infanticides étaient souvent sensationnalistes, mais ils permettaient de mettre en lumière les causes sociales et morales de ce phénomène.

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Certains journalistes dénonçaient l'hypocrisie de la société bourgeoise et la misère des jeunes femmes, tandis que d'autres proposaient des solutions concrètes pour lutter contre l'infanticide.

Charles Jacquier : Un Juriste Engagé dans la Lutte pour la Recherche de Paternité

Charles Jacquier, juriste et professeur de droit civil à Lyon, fut également un acteur important de la lutte pour la recherche de paternité. Il publia en 1874 une étude intitulée Des Preuves et de la recherche de la paternité naturelle, dans laquelle il analysait l'article 340 du Code Napoléon et plaidait pour sa modification.

Jacquier était convaincu que l'interdiction de la recherche de paternité était une injustice flagrante et qu'il était nécessaire de permettre aux femmes et aux enfants nés hors mariage de faire valoir leurs droits.

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