La chanson s'élève au crépuscule. Écoutez-la s'enrouler autour de la couverture, se glisser au creux de bras accueillants, dans des chambres du monde entier. À l'adresse d'un auditoire d'enfants, un chœur d'êtres aimants remplit la nuit de chants. Ils interprètent des berceuses. Les berceuses, ces mélodies douces et répétitives, sont bien plus que de simples chansons pour endormir les bébés. Elles sont un langage universel de l'amour, du réconfort et du lien, transmis de génération en génération. Cet article explore l'importance des berceuses à travers les cultures, leur impact sur le développement de l'enfant et leur rôle dans la création d'un sentiment de sécurité et de paix.

Les berceuses : un écho de l'histoire et des émotions

Les berceuses font écho à l'histoire de leurs interprètes. Celles de Khadija al-Mohammad, une mère syrienne réfugiée en Turquie, sont devenues des chansons sur la guerre. «Avec elles, mes enfants savaient ce que je ressentais», songe-t-elle. Dans ses cauchemars, des hélicoptères et l'armée syrienne la poursuivent, et elle se réveille inquiète pour ses enfants. Ils se blottissent alors contre elle. Sur un matelas posé à même le sol, elle allonge avec douceur Ahmad sur ses jambes, le berce et chante : «Ô avion, vole dans le ciel et ne frappe pas les enfants dans la rue. Sois tendre et gentil avec ces enfants.»

Comme beaucoup de berceuses dans le monde, la chanson de Khadija est une réponse aux tourments du jour. Et bien que les mélodies des berceuses soient rassurantes, leurs paroles sont, en revanche, souvent sombres. La berceuse islandaise Bíum, Bíum, Bambaló est hantée par l'apparition d'un visage derrière une fenêtre. La russe Bayou Bayouchki Bayou dissuade l'enfant de s'approcher du bord du lit, sinon, gare, un petit loup gris «l'emportera dans le bois, sous le petit saule». Rock-a-Bye, Baby, l'une des berceuses les plus connues de langue anglaise, raconte, elle, l'histoire d'un berceau tombant de la cime d'un arbre, «avec le bébé et tout le reste». Il en existe cependant une version moins connue, moderne et plus longue. La dernière strophe commence ainsi : «Rock a bye baby / Do not you fear / Never mind baby / Mother is near [Balance-toi bébé / N'aie pas peur / Ne t'en fais pas / Maman n'est pas loin] ». Les berceuses révèlent certes nos peurs mais, et c'est peut-être plus important encore, elles reflètent aussi notre besoin de réconfort. À l'image de la conclusion de cette berceuse: «Maintenant, dors profondément / Jusqu'à la lumière du matin.

L'universalité des berceuses : un langage musical inné

Dans toutes les cultures, les berceuses « tendent à présenter un ensemble de caractéristiques qui les rendent apaisantes », confie Samuel Mehr, directeur du Music Lab de Harvard, qui étudie le fonctionnement de la musique et les raisons de son existence. Le projet de recherche du laboratoire, «Histoire naturelle de la chanson», est parvenu à la conclusion que les gens distinguent des motifs universels dans la musique, même quand elle émane d'autres cultures. Son équipe a demandé à 29 000 participants d'écouter 118 chansons et d'indiquer s'il s'agissait d'un chant de guérison, d'une musique de danse, d'une chanson d'amour ou d'une berceuse. Samuel Mehr note: «Statistiquement, les gens identifient plus aisément les berceuses.»

Dans une autre étude, le laboratoire de Mehr a découvert que, même lorsqu'ils écoutaient des berceuses non chantées par la personne qui s'occupe d'eux, ou issues d'autres cultures, les enfants étaient quand même apaisés. « Il semble qu'il y ait une espèce de lien entre parentalité et musique qui est à la fois universel dans le monde entier, mais aussi vieux, ancestral en quelque sorte. Il s'agit de quelque chose que nous faisons depuis très longtemps.» La plus vieille berceuse à nous être parvenue a environ 4 000 ans et est originaire de Babylone. Inscrite sur une tablette d'argile, elle évoque un «petit bébé dans une sombre maison». Elle parle d'un «dieu domestique» qui, troublé par les cris d'un bébé, s'adresse à lui sur un ton menaçant. «Ils étaient plutôt brutaux dans leurs rapports avec les enfants », rapporte Richard Dumbrill, le directeur du Conseil international d'archéo musicologie du Proche-Orient (Iconea) de l'université de Londres. C'est lui qui a traduit le texte de la tablette écrit en akkadien. « Il est possible qu'en étant éduqués dans la peur, les bébés parvenaient à l'âge adulte avec des réflexes de défense.»

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La berceuse comme mise en garde - dors, sinon… - est commune à toutes les cultures. Des bêtes innombrables et effrayantes peuplent cette catégorie. Elles guettent les enfants qui résistent au sommeil, prêtes à les enlever et à les dévorer. L'horreur échappe à ceux qui sont trop jeunes pour comprendre. Les plus âgés en tirent, eux, en grande partie leur vision du monde.

Les bienfaits des berceuses : apaisement, développement et lien

Les berceuses aident à apaiser à la fois l'enfant et la personne cherchant à le calmer. Professeure de psychologie du développement à l'université de Toronto, Laura Cirelli a posé son regard de scientifique sur les chansons maternelles. Elle a constaté que, lorsque les mères chantaient des berceuses, le niveau de stress diminuait pour le bébé, mais aussi pour les mamans. Dans ses plus récents travaux, elle a également observé que les chansons familières apaisaient bien plus les bébés que le fait d'entendre une voix ou des mélodies inconnues. Cirelli considère que chanter des berceuses est une «expérience multisensorielle» partagée par la mère et l'enfant. «Il ne s'agit pas seulement pour le bébé d'entendre de la musique, dit-elle. Il s'agit pour lui d'être tenu par sa mère, d'avoir son visage très près du sien, et de se sentir bercé avec douceur par elle, dans la chaleur de son étreinte.»

Le Carnegie Hall, haut lieu de la musique à New York, a mis sur pied le projet Lullaby en 2011. Il repose sur des études montrant que les berceuses profitent à la santé maternelle, renforcent les liens entre les parents et l'enfant et aident au développement de ce dernier. Le projet favorise les collaborations entre musiciens professionnels et jeunes parents. Il a contribué à la création de milliers de berceuses dans de nombreux pays. Tiffany Ortiz supervise Lullaby. Elle spécifie: «Nous concevons essentiellement les berceuses comme des points d'ancrage.»

Les recherches de Laura Cirelli ont montré que les enfants qui partagent des expériences musicales en simultané avec d'autres personnes sont plus susceptibles de leur offrir leur soutien. Elle s'en explique: «Si vous chantez les mêmes chansons que les membres de votre communauté, c'est déjà un signe de votre appartenance et de votre parenté avec le groupe.»

Berceuses et neurosciences : l'étude du rythme et de la synchronisation cérébrale

Dans une nouvelle étude, les neuroscientifiques cognitifs ont constaté que les berceuses apaisent simultanément les mamans et les bébés, tandis que les jeux musicaux (du type éveil musicale, pommes de reinette et pommes d'api, deux petits pouces qui dansent,…) augmentent l'attention des bébés et les émotions positives envers leurs mères. Les implications comportementales de la musique sont vastes, dit Laura Cirelli de l'Université de Toronto à Mississauga, qui présente aujourd'hui le nouveau travail sur le chant maternel à la 25e réunion de la Cognitive Neuroscience Society (CNS) à Boston. «Les cerveaux infantiles doivent être capables de suivre les événements auditifs de manière prédictive pour donner un sens à la musique», explique-t-elle, et de nombreuses choses complexes se déroulent dans leur cerveau pour rendre cela possible.

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De l'enfance à la vieillesse, la musique exige beaucoup du cerveau humain. En savoir plus sur la façon dont nous traitons la musique aide les scientifiques à mieux comprendre la perception, l'intégration multisensorielle et la coordination sociale tout au long de la vie. Les progrès technologiques; par exemple les électroencéphalographie portable (EEG); permettent aux neuroscientifiques cognitifs d'étudier la musique dans diverses situations, des interactions mère-enfant aux salles de concert. « Le rythme en particulier est mystérieux : nous sommes sensibles au » battement « - ce pouls constant et sous-jacent que nous tapotons du pied ou qui nous fait bouger la tête - dès le début de la vie. Mais, même après des décennies d'essais, les algorithmes de “traqueurs de rythme » ne peuvent pas s'approcher de l'automaticité et de la flexibilité que les humains montrent pour sentir le rythme à travers différentes vitesses, genres et instruments. »

Dans sa nouvelle étude sur les berceuses, Cirelli et ses collègues ont étudié comment les mères ajustent leur chant en fonction de leur objectif, pour apaiser ou être ludique pour leur enfant. Les mères participantes ont chanté à plusieurs reprises “Twinkle Twinkle” à leurs bébés qui étaient assis dans une chaise haute face à eux. Les mères ont alterné entre le chant d'une façon ludique ou apaisante. Dans le même temps, les chercheurs suivaient les réponses d'excitation des mères et des bébés, mesurées par la conductance cutanée et le comportement. «Lorsque nous sommes excités ou stressés, les niveaux d'excitation augmentent», explique Cirelli. « Quand nous sommes calmes, ils diminuent.” Les chercheurs ont constaté que les niveaux d'excitation des mamans étaient plus élevés au cours de la chanson ludique par rapport à la chanson apaisante. Et ils ont trouvé des diminutions coordonnées de l'excitation à la fois pour les mamans et les bébés au fur et à mesure que les chansons progressaient dans un rythme apaisant. Dans les conditions ludiques, les niveaux d'excitation des bébés sont restés stables et leur attention envers la mère et les manifestations d'émotions positives ont augmenté. « Les résultats montrent les changements physiologiques et comportementaux par la maman et le bébé aux différents styles de chansons. »

Berceuses et grossesse : l'influence de la musique in utero

Une étude de 2014 de l’Institut Marques à Barcelone sur l’influence de la musique sur le développement embryonnaire est étonnante à plusieurs égards : tout d’abord, c’est la première fois que l’on voit un fœtus réagir à la musique par les mouvements non spécifiques, et la première fois aussi que l’on lui fait écouter de la musique par la voie vaginale (IVM), grâce à un dispositif développé par l'Institut Marques pour les besoins de cette étude, baptisé babyPod . « Les recherches précédentes, avec les enceintes posées sur l’abdomen de la maman, n’ont pas provoqué de réaction significative du bébé, » explique Dr. Marisa López-Teijón, une des autrices de l’étude. Les chercheurs ont par conséquent mis au point un dispositif intra-vaginal relié à une enceinte externe, une façon de faire entendre au bébé le son tel que nous l'entendons, suffisamment fort, sans distorsions ni déformations.

Alors que la diffusion de la musique par la voie abdominale ou du bruit par la voie vaginale n'ont provoqué aucune réaction du fœtus quel que soit son âge de gestation, les chercheurs ont observé « des mouvements de la bouche et de la langue chez les fœtus à partir de la 16e semaine de la gestation, dont la fréquence augmentait proportionnellement à l’âge du fœtus. » Or il s'agit de mouvements très rares pour un fœtus au repos, très clairement liés à l'audition, précise la chercheuse. « Avec cette étude nous démontrons, en plus, que la seule manière pour que le fœtus entende la musique telle que nous l’écoutons, c’est en l’émettant depuis le vagin de la mère. Si nous émettons de la musique depuis l’extérieur, à travers l’abdomen, le fœtus ne la perçoit pas de la même façon. »

L’oreille interne du fœtus complète sa formation pendant la 16ème semaine de gestation. Cette étude est la première à démontrer que le fœtus commence à entendre les sons au même moment de son développement, explique Marisa López-Teijón. « Dans l'utérus, le fœtus entend des sons de l’intérieur du corps de sa maman : les battements du cœur, la respiration et les bruits intestinaux. Il perçoit aussi les sons que fait sa mère, lorsqu'elle marche ou qu'elle parle, en plus de percevoir les sons de l'extérieur », précise la chercheuse. Les musiques traditionnelles, telles que les tambours africains ou le cante jondo espagnol, ont également eu des résultats probants. Le genre le moins apprécié par les bébés était la musique pop ou rock, avec comme seules exceptions, Bohemian Rhapsody de Queen et Y.M.C.A de Village People. La musique incite une réponse de mouvements de vocalisation puisqu’elle active des circuits cérébraux de stimulation du langage et de la communication, explique Marisa López-Teijón.

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Berceuses et rituels : du berceau à la tombe

Ce petit rituel domestique de la berceuse orale qui marque les débuts de la vie est, de fait, parfois présent aussi au moment de la quitter… En effet, il est possible d'esquisser une homologie entre le sommeil pacifié engendré par la berceuse et le sommeil éternel. C'est cette homologie - la langue nous y invite, les rites aussi - entre le berceau et la tombe que certains imaginaires culturels ou artistiques prennent en charge.

Voici d'abord un tableau de Vincent Van Gogh intitulé La Berceuse qui peut nous introduire précisément à ce double endormissement. L'artiste se demande en effet « s'il a réellement chanté une berceuse avec de la couleur »… Le tableau semble bien aller de l'enfance perdue à la mort prochaine. La série des berceuses (cinq toiles peintes de 1888 à 1889) encadre le fameux épisode de l'oreille coupée et précède le suicide de 1890. La Berceuse ici est moins une chanson dite/écrite qu'un geste. En effet une femme tient une corde accrochée à un berceau, un berceau que l'on ne voit pas. Cette femme cherche peut-être à renouer avec les gestes d'autrefois de la mère qui berçait. Est-ce aussi une quête d'apaisement pour l'adulte vacillant au bord de la raison ? Au bout de la corde y a-t-il un berceau, un cercueil ? De fait, la berceuse, son chant, ses gestes, ses « officiants », son « monde » vont d'un temps et d'un lieu à l'autre. Une corps/oralité retrouvée ? Un temps suspendu ?

Berceuses modernes : esthétisation et commercialisation

Aujourd'hui les berceuses font partie à part entière de la littérature de jeunesse. À l'entrée thématique « berceuses », une vingtaine d'occurrences sont répertoriées. Il y a quelques albums mais plus particulièrement des livres-CD. Ce sont ces derniers que nous allons analyser. Mes plus belles berceuses jazz et autres musiques douces pour les petits sont présentées par l'éditeur comme « les plus belles berceuses jazz à mettre entre toutes les oreilles pour s'éveiller à la beauté du monde… ; la présence d'« interprètes exceptionnels » est également signalé. Le berceur de la tradition orale n'a pas besoin d'une technique vocale sophistiquée pour exécuter ce chant plutôt monotone. Mais, ici, la berceuse est en quelque sorte « élevée » au rang de spectacle musical à forte plus-value esthétique. Cette esthétisation se retrouvent également dans les autres titres : Les plus belles berceuses classiques, Les berceuses de grands musiciens, Henri Dès. Les plus belles berceuses. On vante l'intérêt pédagogique qui permet « d'aborder le répertoire classique ». 27 chansons et berceuses propose des chansons « sélectionnées parmi les plus connues, à lire, à chanter et à regarder à deux ».

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