Introduction

La question de la paternité littéraire, souvent considérée comme une évidence, peut parfois se révéler être un terrain miné d'incertitudes et de mystères. Cet article se penche sur le cas particulier du roman « 53 jours » attribué à Georges Perec, en explorant les pistes d'une possible supercherie et en questionnant le rôle réel des collaborateurs de l'œuvre. L'enquête, initiée il y a plusieurs années, prend la forme d'une exploration des indices textuels, des coïncidences troublantes et des témoignages indirects, dans le but de démêler les fils d'une énigme littéraire complexe.

Le point de départ : un doute persistant

L'enquête trouve son origine dans des travaux de recherche sur la multiplication des récits dans le roman des années 1960 à nos jours. En s'intéressant à « 53 jours », un roman moins évident que « La Vie mode d'emploi » comme terrain d'investigation, l'auteur de cet article a été confronté à des éléments intrigants qui ont semé le doute quant à l'imperméabilité de la frontière entre la fiction et la réalité. Ces éléments ne concernent pas en premier lieu le roman de Perec, mais d’autres œuvres, et c'est ainsi que l'auteur s'est aperçu, après quelques mois, qu’un des textes britanniques de son corpus existe en réalité en deux versions originales concurrentes, ce dont l’auteur lui-même n’était pas au courant - moins encore ses éditeurs. L'étude d'autres romans a révélé des instabilités ontologiques, contaminant l'expérience de lecture et incitant à une méfiance accrue. C'est dans ce contexte de suspicion généralisée qu'a été découvert l'article de Cédric Bachellerie évoquant un possible complot autour de la paternité de « 53 jours »… ou de la mort de Georges Perec.

Résumé d’une enquête en cours : l’hypothèse d’une supercherie potentielle

L’hypothèse développée dans le volume 1 de cette enquête résidait dans l’idée de l’existence d’un trouble dans l’attribution de « 53 jours » : la présentation même du roman suggère que l’entière paternité de l’œuvre - c’est-à-dire du texte, mais aussi de l’intrigue, du style, de l’agencement en chapitres, etc. - repose dans les mains de Georges Perec, tandis que Mathews et Roubaud ne seraient les auteurs que des portions apparaissant en italiques dans l’édition Folio, soit les cinq paragraphes qui ouvrent la troisième partie de l’œuvre intitulée « Le dossier ». Leur rôle se cantonnerait à l’« établi[ssement] » du texte : le vocable lui-même reste assez flou et peut impliquer une forme d’intervention difficilement mesurable.

Plus encore, l’intrigue du roman, se déployant autour de la disparition d’auteurs laissant derrière eux des manuscrits inachevés dans lesquels on pourrait découvrir les raisons de leur disparition, appelle à une lecture de type décryptage : quelque chose s’est joué dans sa fabrication. On peut ainsi douter, par exemple, de la nature de la première partie de l’œuvre, entièrement dactylographiée, quand on sait qu’un des pièges ourdis par Serval et Lise dans cette même première partie repose précisément sur le fait que le manuscrit laissé à l’attention du narrateur est dactylographié, à l’aide d’une machine à écrire spécifique, sur la trace de laquelle ce dernier va se lancer : c’est ainsi qu’il rencontrera Lise, dont il tombera amoureux, et que le piège se referme. Si la lecture est par essence piégée, il apparaît que chercher à déterminer la paternité réelle de « 53 jours » en lisant entre les lignes est peut-être une voie sans issue : ce serait précisément à ce niveau de lecture secondaire, herméneutique, que se situerait la supercherie. L’instabilité première n’est alors pas tant celle de l’auteur de l’œuvre que du texte lui-même, auquel on ne pourrait jamais vraiment se fier, à l’image de la structure du récit en elle-même construite sur un enchâssement inverse, de sorte que le lecteur ne comprend qu’une fois arrivé à la deuxième partie qu’il était en train de lire un récit enchâssé, fictif au sein de la fiction. Si la piste de l’approfondissement de l’œuvre par la lecture d’investigation - lire non pas pour savourer l’intrigue mais pour « y chercher des éléments susceptibles de nous fournir des indications […] » - est sujette à caution, il est possible d’en suivre une autre : non plus lire entre les lignes, mais « entre les livres ».

La première partie de cette enquête a ainsi permis de mettre au jour d’étranges circulations entre les travaux de Perec et ceux de Mathews. Mais elle a aussi fait émerger une posture de lecture relativement inconfortable, dans laquelle tout l’édifice de l’œuvre semblait devenir suspect : l’instabilité s’est généralisée, si bien que l’enquête textuelle a commencé à se teinter d’une couleur paranoïaque qu’il a bien fallu prendre en compte. Je me suis donc proposée, dans le volume 1 de cette enquête, de ne pas résister à cette pente de la paranoïa, que j’avais désignée comme une mauvaise lecture, anticipant de peu la parution de l’ouvrage de Maxime Decout et son Éloge du mauvais lecteur.

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Présentée comme une possible approche critique du texte prônant le décalage, cette lecture paranoïaque semble être une voie légitime pour mener cette enquête, appelée en quelque sorte par le texte comme le suggère Maxime Decout : « En effet, le texte peut parfois élaborer un dispositif qui vous change en mauvais lecteur, en particulier dans les polars et les récits imposteurs qui ont besoin que vous tombiez dans leurs pièges ».

Ce genre de texte, dans lequel on peut placer « 53 jours », favorise « l’hystérie interprétative » et permet le développement d’un « fanatisme herméneutique » : c’est ainsi que se crée le décalage, que l’on peut tout aussi bien comprendre comme la bascule de « l’interprétation » vers la « surinterprétation ». Présenté ainsi, il semblerait bien qu’il faille à tout prix éviter ce type d’approche des textes : pourtant, « l’erreur et l’aberration peuvent être tenues pour des modalités particulières de l’hypothèse » et la mauvaise lecture de cette façon « part à la recherche de cadres conceptuels non encore advenus ». Cette lecture en décalage que je me proposais de suivre dès les premiers temps de cette enquête rejoint donc le « genre de l’intranquillité » que peut susciter la mauvaise lecture. C’est en appliquant cette méthode construite dans la (mauvaise) lecture même du texte que l’investigation a pu faire émerger une hypothèse concrète : Perec ne serait pas l’auteur de la première partie dactylographiée, mais de l’ensemble des notes laissées en chantier, parmi lesquelles Harry Mathews et Jacques Roubaud auraient pioché pour reconstituer la seconde partie, et qu’ils auraient complétée d’une première partie en guise d’hommage. Le modèle du Voyage d’hiver et de ses suites a servi à établir cette hypothèse, et en particulier « Le Voyage d’hier » de Jacques Roubaud, suspect plus discret jusqu’à présent, œuvre dans laquelle on retrouve évoquée une partie de la trame de « 53 jours ».

« Le livre était bien la seule "cue" » : faire confiance à la surface du texte

Le volume 1 de cette enquête en cours s’achève sur la formulation de cette hypothèse, suggérant que tout était écrit dans l’œuvre, que le méfait était signé à la surface des textes : c’est de là que je souhaiterais repartir pour prolonger l’investigation, c’est-à-dire de la confiance que l’on peut accorder à ce qui s’inscrit explicitement à la surface du texte. Cette confiance, sans doute un peu aveugle compte tenu de ce que je viens d’exposer et de la nature piégeuse de l’œuvre même, est à penser comme une forme de contre-pouvoir, de mouvement contraire à la tentation paranoïaque précédemment évoquée. Celle-ci, en effet, est une force bien puissante qui fait courir le risque du « dérap[age] », du décalage devenu hors de contrôle. Pour maintenir la mauvaise lecture dans les clous de l’interprétation fertile, il paraît nécessaire d’en revenir au texte.

Cette seconde méthode de lecture, venant compléter la mauvaise lecture paranoïaque, peut être dite « superficielle » : comme l’écrit Italo Calvino, « c’est seulement après avoir connu la surface des choses […] qu’on peut aller jusqu’à chercher ce qu’il y a en dessous. Mais la surface des choses est inépuisable ». On rejoint là la première valeur de l’épimodernisme, notion proposée par Emmanuel Bouju à partir des Leçons américaines de Calvino pour tenter de penser ces œuvres d’après le modernisme, d’après le postmodernisme ou à côté de celui-ci : la superficialité y est une notion clef, en ce qu’elle investit la surface du texte comme lieu d’émergence d’un dialogue avec les autres œuvres dans une logique « épigraphique », citationnelle. On sait l’importance accordée par Perec à la question du nom : si l’on veut vraiment mettre en œuvre une lecture superficielle, il faut donc prendre ces noms au pied de la lettre, et littéralement tenter de les lire. Serval, dont on sait qu’il s’agit d’un nom d’emprunt pour Stéphane Réal, une allusion parmi toutes les autres au roman de Stendhal, est le nom qui circule le plus dans l’ensemble de l’œuvre ; c’est un nom lesté, irradiant, qui dès lors qu’on cherche à l’interpréter fait replonger dans la paranoïa : Serval, cela rime avec Stendhal, mais aussi avec Queval, membre de l’Oulipo, et le nom se retrouve même dans le patronyme de François Erval, éditeur chez Gallimard au début des années 1980 et avec lequel travaille le groupe de l’Oulipo, préparant à ce moment-là le futur Atlas de littérature potentielle. Cela dit, la piste semble mince : « 53 jours » ne paraît pas chez Gallimard, mais chez P.O.L., et Jean Queval n’est pas connu pour ses romans mais davantage pour ses traductions et son travail pour la télévision. La piste du déchiffrement onomastique est complexe, et la difficulté réside également dans le fait que la question choisie, « qui », est trop frontale.

Le coupable ne se livre pas facilement, mais peut-être aurai-je plus de chance avec le complice ? En effet, la quatrième question, « avec qui », semble suggérer que la supercherie est un travail collectif. Or, il y a bien dans le roman des personnages secondaires accompagnant les fauteurs de troubles : Lise, dans la première partie, et Patricia dans la seconde, deux personnages féminins dans un roman qui en est avare. Lise est la dactylographe et amante de Serval, qui l’a secondé dans sa mystification, tandis que Patricia, épouse malheureuse de Serval dans la deuxième partie, est celle qui commandite le manuscrit piégé pour se débarrasser de son mari. Il se trouve que, si l’on fouille un peu, Georges Perec lui-même semble nous mettre sur cette voie : dans l’émission de radio Mi-fugue mi-raisin, à laquelle il est invité en novembre 1981, soit quelques mois avant sa mort, Georges Perec liste les cinquante choses qu’il faudrait avoir fait avant de mourir. Dans cette liste, qui est reprise dans Je suis né sous le titre « Quelques-unes des choses qu’il faudrait tout de même que je fasse avant de mourir », et qui ne présente en réalité que 37 « choses », il énonce : Ah et puis une chose qui fait référence à une carte postale que j’ai reçue un jour, il s’agit d’aller du Maroc à Tombouctou, à dos de chameau, en 52 jours. En plus si on part avec une secrétaire, on peut dicter La Chartreuse de Parme, puisque c’est exactement le temps qu’il a fallu à Stendhal pour écrire La Chartreuse de Parme.[26]Cette carte postale, c’est celle qui est reproduite sur la couverture de mon édition Folio (« Montage d’après carte postale, collection particulière », indique la quatrième de couverture), et qui est également évoquée page 38 de cette même édition. Il est difficile, alors, de ne pas imaginer que Perec a travaillé à « 53 jours » avec une secrétaire : mais qui serait-elle ? Et qui est ce fameux correspondant, faisant parvenir à Perec la carte postale semblant être à l’origine même du projet ? Faut-il tenter de décrypter les prénoms Lise et Patricia ?

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On le voit, de nouveau l’interprétation s’emballe : toutes les pistes explorées semblent renvoyer à différents suspects, dont aucun ne paraît plus coupable que les autres. Cependant, les tours et les détours de l’interprétation semblent construire une réponse possible : celle du projet collectif. « 53 jours », d’une façon ou d’une autre, semble bien être une œuvre collective.

Paternité et engagement paternel : Perspectives contemporaines

Au-delà de l'enquête spécifique sur la paternité de « 53 jours », il est pertinent d'examiner les enjeux contemporains de la paternité et de l'engagement paternel. Les recherches menées par Anne-Marie Ambert, Diane Dubeau et d'autres spécialistes mettent en lumière les évolutions des rôles paternels, les défis rencontrés par les pères dans différents contextes familiaux et sociaux, ainsi que l'impact de la présence paternelle sur le développement des enfants.

Évolution des rôles paternels

Les études d'Anne-Marie Ambert (2002, 2003) soulignent les transformations des structures familiales et des rôles parentaux, notamment avec l'augmentation des divorces et des familles homoparentales. Ces évolutions impliquent une redéfinition des responsabilités et des attentes envers les pères, qui sont de plus en plus encouragés à s'impliquer activement dans l'éducation et le soin de leurs enfants.

Défis et obstacles à l'engagement paternel

Plusieurs facteurs peuvent entraver l'engagement paternel, tels que les difficultés psychosociales, les contraintes économiques et les normes sociales traditionnelles. Carl Lacharité (2001) s'intéresse aux pères de milieux défavorisés, qui peuvent être confrontés à des obstacles spécifiques en raison de leur situation socio-économique. Diane-Gabrielle Tremblay (2001) met en évidence les difficultés d'articulation emploi-famille rencontrées par les pères, qui peuvent limiter leur disponibilité pour leurs enfants.

Impact de la présence paternelle sur le développement des enfants

De nombreuses recherches soulignent l'importance de la présence paternelle pour le développement cognitif, émotionnel et social des enfants. Michael Lamb (1975, 2004) a été un pionnier dans l'étude du rôle du père, en montrant que les pères ne sont pas seulement des contributeurs économiques, mais aussi des figures d'attachement importantes pour leurs enfants. Les travaux de John Bowlby (1969) sur la théorie de l'attachement mettent en évidence l'importance des relations précoces avec les figures parentales, y compris le père, pour le développement de la sécurité émotionnelle de l'enfant.

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Pères incarcérés et leurs enfants

Martine Barrette et ses collègues (2002, 2003) ont mené des recherches sur les pères détenus et leurs enfants, en soulignant les défis spécifiques rencontrés par ces familles et en développant des programmes de prévention et d'intervention pour soutenir le lien parent-enfant. Ces travaux mettent en lumière l'importance de maintenir les relations familiales malgré l'incarcération, afin de favoriser le bien-être des enfants et de prévenir les problèmes de comportement.

Diversité des modèles paternels

Les recherches de Nathalie Dyke et Jean-François Saucier (2000) mettent en évidence l'impact de l'immigration sur les cultures et les paternités, en soulignant la diversité des modèles paternels et des pratiques éducatives selon les contextes culturels. Il est important de prendre en compte cette diversité pour adapter les interventions et les politiques publiques aux besoins spécifiques des familles immigrées.

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