L'objectif de cet article est d'examiner les fondements philosophiques de l'égalité et de la justice, en les revisitant à la lumière de l'avènement de la démocratie moderne. Il s'appuiera sur la pensée de John Rawls et sa célèbre « théorie de la justice » (1971) pour mieux comprendre les enjeux considérables de cette question dans notre monde contemporain. Il ne s'agira pas de céder à la facilité des discours convenus sur l'injustice et les inégalités qui risquent de nous dispenser de penser, mais au contraire de questionner cette notion d'égalité, afin de mieux pouvoir penser ce que pourrait être une justice adaptée à notre monde moderne, conciliable avec notre démocratie et l'efficacité de notre économie.

Inégalités Croissantes : Un Cocktail Explosif

Le creusement des inégalités constitue un cocktail explosif qui risque de sauter rapidement à la figure de la démocratie, et même de la tuer. S'il est vrai que « la justice est la première vertu des institutions sociales, comme la vérité est la première vertu des systèmes de pensée » (John Rawls), et que « Tous les hommes sont d'avis que le juste consiste en une certaine égalité… » (Aristote), il convient de se demander quelle sorte d'égalité et d'inégalité sont légitimes.

Nous devons nous méfier de la fausse évidence de ce recours fréquent à l'égalité et à la justice lorsqu'il s'agit de s'indigner devant une situation jugée inacceptable. L'inconvénient majeur de telles déclarations indignées est de se priver comme souvent d'une chose essentielle : prendre la mesure de la grande difficulté devant laquelle on se trouve lorsqu'il s'agit de s'entendre sur ce que nous entendons au juste par-là. La référence à la justice et à l'égalité renvoie à une simplicité trompeuse, et si nous avons raison de faire le constat d'une réalité politique et sociale défaillante de ce point de vue, le passage de l'idéal des principes au réel est toujours semé d'embûches.

Ceci étant, le constat des inégalités criantes de ce monde, qu'il s'agisse des inégalités intra dans nos sociétés industriellement développées ou des inégalités inter entre le Nord et le Sud, entre les différentes sociétés de notre planète, n'est pas vraiment contestable. Ces dernières décennies, les revenus des plus pauvres ont progressé notamment à cause de l'essor de la Chine et de l'Inde, mais les revenus des plus riches ont progressé encore plus vite, les classes moyennes étant les grandes perdantes. Outre-Atlantique, les 1% des plus aisés concentraient environ 20% de ces revenus en 2016, contre 10% en 1980. Alors que dans le même temps, la proportion de revenus captée par la moitié la plus pauvre de la population a suivi une courbe inverse, passant de 20 à 13%. Les écarts se creusent moins en France, sans doute à cause de la progressivité des impôts, plus importante qu'aux États-Unis. Ces inégalités concernent aussi le patrimoine : la proportion de patrimoine possédée par les 1% les plus riches a bondi de 23,5% en 1980 à 38,6% en 2014. En France, la hausse est plus limitée, de 17,2 à 23,4%. Si une telle tendance se poursuit, l'avenir est encore plus sombre : la part de patrimoine détenue par les 1% les plus riches grimperait de 33% à 39% d'ici 2050, les 0,1% concentrant à eux seuls 26% de ces richesses… soit presque autant que la fortune détenue par les "40% du milieu".

Justice Commutative et Distributive : Égalité ou Proportionnalité ?

Voilà donc une question première à toute philosophie morale et politique, car le concept de justice a cette spécificité de réaliser de façon inextricable l'union du moral et du politique. John Rawls considère que la justice est la première vertu des institutions sociales, comme la vérité est la première vertu des systèmes de pensée. Elle est cet idéal normatif à partir duquel nous pouvons juger et critiquer le pouvoir politique qui est l'institution chargée de la faire respecter. Les rapports intimes qui existent entre justice et égalité sont affirmés par Aristote : « Tous les hommes sont d'avis que le juste consiste en une certaine égalité… Mais quelle sorte d'égalité et quelle sorte d'inégalité ? C'est un point qui ne doit pas nous échapper, car il contient une difficulté fondamentale de la philosophie politique ». C'est cette difficulté qu'il s'agit d'explorer.

Lire aussi: Rawls et les Dilemmes de la Bioéthique

JJ Rousseau nous permet d'avancer un peu : « Le premier et le plus grand intérêt public est toujours la justice. Tous veulent que les conditions soient égales pour tous et la justice n'est que cette égalité ». Pendant longtemps et depuis Aristote, la justice était l'œuvre de la nature, ou plutôt l'ordre de la nature est le socle de la justice et de ses principes. Ce que l'on va appeler le droit naturel classique : il existe une loi vraie conforme à la nature. La justice des hommes doit s'incliner devant elle. La modernité va chercher à s'émanciper de cette notion, notamment avec les Droits de l'homme, au sens où ces droits de l'homme reposent sur la « nature humaine », c'est-à-dire sur la nature propre de l'homme.

JJ Rousseau nous paraît être l'auteur exemplaire du point de vue de cette tentative d'émancipation du droit naturel traditionnel ; nous retrouvons en effet chez lui d'une part la fidélité à celui-ci, et d'autre part la volonté de s'en libérer lorsqu'il s'agit de fonder le nouvel état civil. Le « Discours sur l'Origine des Inégalités parmi les hommes » pose à titre d'hypothèse théorique un état de nature où les hommes sont libres et égaux, qui va conduire rapidement à une société naissante dans laquelle l'inégalité est absente. Mais « par un funeste hasard », « l'égalité disparut, la propriété s'introduisit », et un nouvel état inégalitaire va rapidement s'imposer, où « une poignée de gens regorgent de superfluités, tandis que la multitude affamée manque du nécessaire ».

L'embarras de Rousseau dans son Discours est ici palpable : il tente bien d'expliquer ce passage de la société naissante à ce nouvel état social, mais à d'autres moments il parle d'un « heureux équilibre » ou « juste milieu » qui aurait dû durer, si un « funeste hasard » n'était pas intervenu. Il est hors de question pour lui de fonder le nouvel état civil où l'égalité sera rétablie sur l'ancien droit naturel. Ces nouveaux rapports sociaux légitimes seront au contraire le résultat d'une convention librement décidée, celle du Contrat Social. C'est cette convention, même si elle n'est qu'une opération de l'esprit ou une idéalité, qui désormais ne va pas cessé d'être retravaillée par la philosophie contemporaine.

A partir d'Austin, s'affirme la volonté de divorcer à la fois du droit naturel et de l'idée de justice à priori pour fonder un ordre juridique « positif », c'est-à-dire relevant uniquement des faits. La justice reprendrait son sens qu'à travers l'expression institutionnelle qu'elle revêt en tant que droit positif, dépendant étroitement de l'autorité politique qui l'institut. Mais un autre courant de pensée se dessine visant à refonder rationnellement et philosophiquement les principes de justice, et réélaborer un nouveau contrat social qui s'émancipe pour de bon d'une nature ou surnature (divine) édictant une conception universelle du Bien. La théorie la plus connue et intensément discutée durant tout le XXème siècle est celle de J. Rawls et sa « théorie de la justice ». Il est donc nécessaire dans ce cas d'intégrer les droits de l'homme et la morale dans le champ de bataille politique. La justice bascule ainsi du côté des conventions et des artifices qui sont seuls capables d'assurer la survie et la paix du groupe. En fin de compte, il n'y a de justice qu'humaine, c'est-à-dire souhaitée par les hommes doués de raison. L'idée même de justice n'existe que si les hommes la veulent, s'en font un idéal, et tente de la faire. La question de l'égalité n'a de sens que dans la Cité instituée par les êtres humains qui se rassemblent en vue d'une vie commune. En ce sens, la nature n'est ni juste, ni injuste, ni morale, ni immorale (Spinoza), elle est, tout simplement.

Les philosophes grecs concevaient la justice comme une activité de partage et de répartition et distinguaient deux types de justice : la justice commutative et la justice distributive. La première relève d'une égalité arithmétique. Le partage à opérer est simple : à chacun la même part. « Un » égale « un » selon un principe d'égalité parfaite. Elle est par exemple à l'œuvre dans le troc, les échanges qui s'appuient sur des contrats. Les biens échangés doivent être égaux pour que l'échange soit dit juste et nul marchand ne s'y trompe. Mais elle inspire aussi tout le courant démocratique qui l'emporte à Athènes avec la réforme de Clisthène (508), qui met en avant les mots d'ordre d'« isonomie », égale répartition du pouvoir et du revenu, et de l'« iségorie », égalité de la parole.

Lire aussi: Haut Conseil à l'Égalité et interruption volontaire de grossesse

La seconde relève d'une égalité proportionnelle. Ne sommes-nous pas obligé de reconnaître avec Aristote qu'il n'est pas juste de donner la même chose à tout le monde, quelque soit le comportement de chacun ? La justice selon lui consiste à traiter inégalement des individus inégaux. Ainsi, il n'est pas vrai que A= B, mais la bonne formule est un rapport de proportion « A/B =C/D. L'égalité n'est pas entre des choses, mais entre des rapports. Il faut établir une égalité entre le rapport de la contribution de tel individu et telle part, et le rapport de la contribution de tel autre individu et telle autre part. « A chacun ce qui convient », « A chacun son dû » ou « à chacun sa part », ou encore « à chacun le sien », vont être les formules consacrées de la justice distributive ; même si certains y voient un « sophisme de l'inégalitarisme », il est difficile de ne pas prendre en compte cette idée de proportionnalité, et donc de distinguer égalité et équité.

L'égalité se traduit en premier par l'égalité des droits, juridiques, civiques ou politiques. Ici règne dans les sociétés modernes démocratiques l'égalité arithmétique de l'isonomie : Les individus sont interchangeables selon l'égalité un = un et jouissent en principes des mêmes droits. L'égalité juridique est un principe selon lequel les prescriptions, défenses et peines légales sont les mêmes pour tous les citoyens sans exception de naissance, de situation et de fortune (on peut parler ici aussi d'égalité civile). L'égalité politique est le principe d'après lequel les droits politiques (le droit de vote), et dans la mesure de leurs capacités, l'accession aux fonctions, grades et dignité publiques appartiennent à tous les citoyens sans distinction de classe ou de fortune. La répartition des charges et des fonctions publiques, la démocratie se tient à égale distance de l'idéal grec d'isonomie - démocratie directe et tirage au sort des responsables - et de la justice strictement distributive de la République platonicienne (qui veut mettre en œuvre un principe hiérarchique strict d'attribution selon les aptitudes de chacun). Chacun peut prétendre à ces charges ou fonctions, mais en revanche le choix est élitiste dans la mesure où il s'agit de retenir les meilleurs par le biais du suffrage. Ce que nous avons appelé le principe de l'élitisme méritocratique. Elire le « meilleur » est déjà une dérive pour les démocrates radicaux, et génère une forme d'oligarchie qui finit par trahir les intérêts du peuple.

Égalité Réelle : Une Utopie ?

Dans un troisième sens, on parlera d' « égalité réelle », qui est le fait que deux ou plusieurs hommes ont même fortune, même instruction, même santé. L'application mécanique d'un principe d'isonomie s'avère ici impraticable et surtout cauchemardesque : peut-on imaginer un seul instant une communauté d'êtres humains qui seraient en quelques sorte des copies conformes ? L'égalité se confondrait ici avec une forme de similitude proche de celle que met en scène « Le meilleurs des mondes » de Huxley. En même temps, elle nous parle légitimement d'égalité de condition sociale, et c'était bien le sens de la formule de Rousseau. Il s'agit ici en particulier d'égalité sociale et plus généralement d'égalité des biens (santé, culture, éducation, revenus, patrimoine), au-delà d'une égalité de droit qui peut apparaître « formelle » si elle ne s'accompagne pas de ce que François Dubet appelle « l'égalité des places » dans la société. Mais là encore vont se heurter les deux principes concurrents en matière d'égalité : l'isonomie et la proportion.

Théorie de la Justice de John Rawls : Une Tentative de Réponse

La théorie de la justice de John Rawls est une tentative de répondre aux difficultés identifiées à propos de la mise en œuvre de l'égalité. Rawls propose une expérience de pensée, la « position originelle », dans laquelle des individus rationnels, placés derrière un « voile d'ignorance » (ignorant leur position sociale, leurs talents, etc.), doivent choisir les principes de justice qui gouverneront leur société. Selon Rawls, ces individus choisiraient deux principes :

  1. Le principe d'égale liberté : chaque personne doit avoir un droit égal au système le plus étendu de libertés de base compatible avec un système similaire de libertés pour les autres.
  2. Le principe de différence : les inégalités sociales et économiques doivent être organisées de façon à ce qu'elles soient à la fois (a) au plus grand bénéfice des plus désavantagés, et (b) attachées à des positions et des fonctions ouvertes à tous dans des conditions d'égalité équitable des chances.

Le principe de différence justifie donc une certaine inégalité, à condition qu'elle profite aux plus défavorisés. Il s'agit d'une tentative de concilier égalité et efficacité économique.

Lire aussi: Analyse : Congé Paternité et Rémunération

PMA et Égalité : Un Débat Contemporain

La question de la procréation médicalement assistée (PMA) soulève des questions complexes en termes d'égalité et de justice. L'accès à la PMA est-il un droit ? Si oui, pour qui ? Faut-il réserver la PMA aux couples hétérosexuels infertiles, ou l'ouvrir aux couples de femmes et aux femmes seules ?

Ces questions mettent en lumière les tensions entre différentes conceptions de l'égalité :

  • Égalité formelle : accès égal à la PMA pour tous, indépendamment de leur orientation sexuelle ou de leur situation familiale.
  • Égalité réelle : accès à la PMA qui tienne compte des besoins spécifiques de chaque individu ou couple.
  • Justice distributive : répartition équitable des ressources disponibles pour la PMA, en tenant compte des priorités sociales et des contraintes budgétaires.

Le débat sur la PMA illustre la difficulté de traduire les principes d'égalité et de justice dans des politiques concrètes. Il nécessite une réflexion approfondie sur les valeurs et les priorités de notre société.

Objectivité et Quantification : Conventions Statistiques vs. Conventions Sociales

La quantification est souvent perçue comme un moyen d'atteindre l'objectivité, mais il est important de distinguer les conventions statistiques des conventions sociales. Les conventions statistiques sont des règles élaborées par des experts dans le but de mesurer et de comparer des phénomènes sociaux. Elles visent l'impartialité et l'égalité de traitement. Cependant, elles peuvent aussi être perçues comme des injonctions, car elles imposent un cadre de référence aux individus interrogés.

Les conventions sociales, quant à elles, sont des attentes mutuelles qui permettent aux individus de se coordonner dans la vie quotidienne. Elles sont pragmatiques et normatives, et elles sont liées aux conceptions du juste de chaque individu. L'objectivité qui en découle n'est ni subjective ni objective au sens strict, mais plutôt une condensation de moments cognitifs, pragmatiques et normatifs.

Il est donc essentiel de prendre en compte la pluralité des mondes sociaux et la liberté des individus lorsqu'on analyse les processus sociaux de quantification. La personne n'est pas un simple individu rationnel, mais un être social inscrit dans des collectifs d'appartenance. Elle peut avoir d'autres modes de connaissance du réel et d'autres idées sur la manière de quantifier et d'en user socialement.

tags: #rawls #égalité #formelle #égalité #de #traitement

Articles populaires: