Le Goulag, un acronyme russe signifiant « Direction principale des camps », désigne le système concentrationnaire soviétique. Il fut responsable de la déportation de plus d’une vingtaine de millions de personnes à l’époque communiste. Cette histoire terrifiante d’un régime dévorant son peuple, d’un système totalitaire déshumanisant un adulte sur six, reste à l’écart des grandes indignations. La mémoire de ce supplice collectif, limitée aux récits de quelques survivants et aux analyses des historiens, n’a pas provoqué un réexamen de l’histoire, à commencer par celle de cette occultation persistante.
Les origines et l'évolution du Goulag
Le Goulag a eu de modestes précédents dans la Russie tsariste avec des brigades de travail forcé en Sibérie aux XVIIIe et XIXe siècles. C’est avec la Révolution d’Octobre 1917 que le travail forcé devient un élément structurel majeur de la société. Le système concentrationnaire ne va dès lors cesser de se développer jusqu’à la mort de Staline, le 5 mars 1953.
Sitôt Staline disparu, ses successeurs vont s’empresser de le réduire sans toutefois le dissoudre. Conscients de l’inanité du travail forcé comme outil de développement, ils décrètent dès mars 1953 une très large amnistie. Les condamnés politiques, exclus de l’amnistie, vont obtenir une nouvelle vague de libération dans les deux années qui suivent, au prix de trois grandes rébellions, marquées par le refus de travailler. Les camps de travail vont dès lors subsister jusqu’à la fin de l’URSS et même aujourd’hui dans la Russie moderne, à une échelle bien moindre qu’auparavant.
La Grande Terreur et l'expansion du Goulag
La Grande Terreur, déclenchée en août 1936 avec le premier procès de Moscou contre un groupe de dirigeants historiques du parti unique (Lev Kamenev, Grigori Zinoviev), culmine en 1937 et 1938 en une vague de violence qui n’épargne personne. Si on a longtemps nommé cette période « grandes purges » en référence aux grands procès des dirigeants soviétiques, l’histoire sociale du stalinisme a démontré que la terreur avait en réalité frappé toutes les couches de la population.
Durant cette période, les piliers du régime ont payé un terrible tribut. Outre les Vieux Bolcheviks (dirigeants historiques ayant adhéré au Parti avant la révolution d’Octobre 1917) sommés de s’accuser en public des pires crimes et des plus absurdes félonies, c’est tout le parti et l’appareil administratif qui ont été décapités. Il en est de même pour les chefs militaires en 1937. Accusés d’avoir voulu trahir la patrie, ils sont en réalité purgés car ils constituaient une force politique concurrente aux yeux du Kremlin du fait de leur indépendance et de leur popularité auprès des soldats. Tous les maréchaux et tous les amiraux, 90 % des généraux et de nombreux officiers sont envoyés au Goulag ou fusillés. L’exécution du chef de la police politique, Genrikh Iagoda (15 mars 1938) révèle que les agents de la terreur eux-mêmes ont subi la délation publique, la perte des privilèges, les interrogatoires brutaux, un procès inique, une exécution secrète.
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Staline évince ainsi les dirigeants historiques du Parti et s’attaque aux fiefs régionaux soudés autour de dirigeants locaux pour empêcher toute résistance aux ordres venus de Moscou. Ainsi, une nouvelle caste totalement inféodée à Staline arrive-t-elle au pouvoir et s’y maintiendra jusque dans les années 1980, à l’instar de Léonid Brejnev (1906-1982). En exil, Léon Trotski dénonce l’assassinat de la première génération révolutionnaire et de tous les opposants à Staline, même hors d’URSS. La stalinisation du Parti communiste français et l’anéantissement du POUM (parti marxiste espagnol indépendant de Moscou et proche de Trotski) en 1937 mettent en ordre, à marche forcée, l’Internationale communiste.
Le nombre impressionnant de victimes en dehors du cercle des dirigeants soviétiques s’explique par l’emballement de la répression étatique dont témoigne l’ordre opérationnel 00447 du 31 juillet 1937 : anciens prêtres, aristocrates, officiers tsaristes, commerçants, criminels et surtout koulaks sont la cible de déportation-relégation, de détention dans les camps du Goulag et d’exécutions arbitraires. Désormais, le Politburo (comité central du Parti communiste en URSS) contresigne des listes de noms proposés par les représentants régionaux du Parti et Staline accepte l’augmentation des quotas demandée par des subordonnés zélés.
Ce passage des purges épisodiques et cycliques, héritage de Lénine, à une terreur systématique obéit à plusieurs logiques. D’une part, le pouvoir absolu du dictateur se trouve scellé par un culte de la personnalité qui le coupe du pays réel à partir de 1934. D’autre part, le régime stalinien étend la politique léniniste de l’assignation des statuts sociaux selon des critères politiques et non économiques. Ainsi, le koulak, ennemi du régime, ne désigne pas un paysan riche, mais tout ennemi du communisme au village. Il s’agit ainsi de modeler une société idéale, « plus heureuse, plus joyeuse » (1936), de briser les résistances à l’industrialisation forcée et d’obtenir la main d’œuvre pour mener à bien le deuxième plan quinquennal.
Enfin, l’État pratique une ingénierie sociale volontariste qui restaure la hiérarchie des peuples impériaux en vigueur sous le tsarisme en donnant la préférence aux Russes sur les Slaves et surtout les autres ethnies. Aux suspects dénoncés comme « éléments socialement nuisibles » s’adjoignent des groupes ethniques entiers visés par des « opérations secrètes de masse ». Vivant aux confins de l’empire communiste, ces groupes ethniques sont soupçonnés de former une « cinquième colonne » : en 1937, 172 000 Coréens sont ainsi déplacés de la frontière chinoise vers l’intérieur de la Sibérie. Autrefois individuelle, la culpabilité devient collective. Des complots d’État sont fabriqués par le mensonge et la torture pour punir les Allemands, les Polonais, les Baltes ou les Finnois. La Terreur transforme les cercles familiaux, amicaux et professionnels en réseaux d’espionnage.
Cette attaque délibérée de l’État contre son peuple prend fin, brusquement, avec l’arrestation de Nikolaï Iéjov, chef de la police politique (NKVD) de 1936 à 1938. L’annulation de 450 000 condamnations et la libération de 327 000 détenus du Goulag en 1939 donnent le beau rôle à Staline : en s’appuyant sur les résistances de l’appareil judiciaire et sur les critiques qui remontent du terrain, le dictateur renouvelle à bon compte la légende du bon tsar trompé par ses mauvais conseillers.
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Le témoignage d'Ivan Anissimov et la réalité du Goulag
En 1938, Andreï Vychinski (1883-1954), juriste rallié aux bolcheviks en 1920, est procureur général de l’URSS, la plus haute autorité judiciaire du pays. À ce titre, il reçoit des synthèses régulières compilant les rapports et les plaintes émanant du terrain. À cette note envoyée à Staline et Molotov pour diffusion au Politburo, il joint le rapport d’Ivan Anissimov, un agent de la police politique (NKVD) dénonçant les agissements illégaux de ses supérieurs directs dans le district de Belozersk de la province de Vologda (Russie du nord).
Le témoignage d’Ivan Anissimov, simple agent du NKVD, permet de comprendre comment les bourreaux inscrivent leurs actes dans un cadre opérationnel décidé à Moscou. Ovtchinnikov, chef adjoint du NKVD de Belozersk parle de « normes » et de « remplir le plan », un vocabulaire hérité de la planification économique. De même, l’arrestation et l’accusation arbitraire reposent sur un savoir-faire antérieur à la Grande Terreur, comme le montre l’action de Vlassov, ce vétéran de la police politique qui connaît tous les moyens de fabriquer des preuves et d’extorquer des aveux. Vlassov agit avec méthode, en bon professionnel, mais semble également enivré par son pouvoir illimité, celui de purger la société locale pour protéger le régime et de terroriser les survivants pour qu’ils obéissent.
Pour sélectionner les coupables, l’ancien chef du secteur opérationnel Vlassov a réuni autour de lui une « commission de recrutement » composée d’un tchékiste-réserviste (Iemin), du chef du NKVD de la ville (Portnoï), d’un capitaine d’école militaire (Antipov) et d’un agent du NKVD de la région voisine de Leningrad (Vorobiev). Ils se répartissent le travail à huis clos des troïki (groupes de trois) condamnant hommes et femmes soit à la mort, soit à 10 ans de camp - sentence exécutoire et sans appel. Ici, les victimes n’ont pas de nom, elles sont des unités de compte et une « viande » juste bonne pour la « fosse ».
Les bourreaux agissent en toute impunité, leur violence de groupe est scellée par le partage de ce secret d’État, l’ivresse d’un abattage intense et la consommation excessive de vodka. Pendant la Terreur, 30 000 bourreaux ont assassiné environ 1,5 million de citoyens soviétiques. Les travaux historiques qui proposent d’analyser « par le bas » la répression n’entendent pas pour autant dédouaner Staline et le Politburo de leurs responsabilités. Ces recherches visent à mieux comprendre l’exercice concret du pouvoir absolu dont dispose les agents locaux du régime. Ces agents ne remettent pas en question des ordres d’une violence inouïe tant ils croient en Staline et en son système dont ils sont les purs produits. Mais ils les mettent à exécution avec férocité, voire avec plaisir : comme Staline au Kremlin, ils ont chaque jour pouvoir de vie et de mort sur leurs concitoyens. À Moscou, on ne voit que les chiffres et les listes de nom inscrits dans une stratégie d’ensemble ; sur le terrain, les tactiques appliquées au gré des intérêts particuliers des bourreaux terrorisent la population.
Le Goulag : un système de travail forcé
Le Goulag est le plus vaste système de travail forcé du XXème siècle. En Union Soviétique, le Goulag était à la fois omniprésent et tabou. Le régime totalitaire a imposé la censure, le silence, l’occultation de cette réalité et a empêché jusqu’à la fin des années 1980, tout véritable travail de recherche historique sur le Goulag. Après la dissolution de l’URSS, la Russie n’a pas non plus encouragé le travail de mémoire et d’hommage aux victimes. À l’étranger, la foi dans le communisme a nourri, durant des décennies, l’ignorance et le déni.
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Près d’un demi-siècle après la parution de L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne, ouvrage qui a « popularisé » le sigle honteux et caché, notre connaissance du plus vaste système concentrationnaire du XXème siècle a fait des progrès considérable grâce notamment au travail des historiens qui ont eu enfin accès, à partir des années 1990, aux archives de l’immense administration du Goulag. En Russie, l’ONG Memorial a entrepris un vaste travail de mémoire et de mémorialisation de cette page d’histoire. Il était temps ! En effet, les derniers survivants sont en train de disparaître et les derniers vestiges des camps se dissolvent peu à peu dans la taïga sibérienne ou les steppes kazakhes.
Les dates clés du Goulag
- 1918-1921 : Premiers camps d’internement (appelé́s «camps de concentration ») et premiers camps de « travail correctif » - un instrument central de répression mis en place par le régime soviétique en proie à la guerre civile.
- 1923-1929 : Durant la période de relative détente de la NEP (Nouvelle Politique Economique), un seul grand camp de travail forcé, le camp des Solovki, « laboratoire » du futur Goulag des années 1930-1950.
- 1929 : Le « Grand Tournant » stalinien. Après avoir éliminé tous ses concurrents politiques, Staline, resté seul maitre à bord, lance la collectivisation forcée des campagnes et l’industrialisation accélérée du pays dans le cadre du Premier plan quinquennal. Une réforme pénale capitale prévoit que tous les détenus des prisons seront transférés dans des camps de travail pour contribuer à la mise en valeur des ressources naturelles et des infrastructures des régions inhospitalières - et vides d’hommes - du pays. Parallèlement, des millions de paysans refusant la collectivisation sont déportés comme « déplacés spéciaux » dans des « villages de peuplement » situés dans les régions éloignées et inhospitalières du pays (Sibérie, Kazakhstan, Grand Nord). En quelques années, le nombre des détenus dans les camps de travail est multiplié par cinq.
- 1936-1938 : Les années des grandes purges des cadres du Parti, des grands procès politiques (procès de Moscou) et des « opérations répressives secrètes de masse » qui entrent dans l’Histoire sous le nom de « Grande Terreur ». Le nombre des détenus explose. Le travail forcé devient une branche importante de l’économie nationale. Des millions de détenus et de « déplacés spéciaux » peinent sur les grands chantiers du IIème et du IIIème plans quinquennaux.
- 1939-1941 : L’expansion territoriale de l’URSS vers l’Ouest, à la suite du pacte germano-soviétique d’août 1939, permet au régime stalinien d’exporter ses méthodes de répression. Arrestations, déportations, envoi de centaines de milliers de Polonais et de Baltes en camp conduisent à une « internationalisation » du Goulag.
- 1941-1945 : Dans l’URSS en guerre contre l’Allemagne nazie, les camps du Goulag continuent leur fonction productive, une fonction il est vraie limitée par une formidable surmortalité des détenus, décimés par manque de ravitaillement, par l’explosion d’épidémies liées à une surpopulation consécutive au transfert vers l’Est de centaines de camps et de colonies de travail des zones occupées par les Allemands.
- 1945-1953 : Dans l’URSS en reconstruction, la répression de toutes les formes d’insubordination sociale continue de plus belle. Le nombre de détenus et de « déplacés spéciaux » repart à la hausse, mais les conditions économiques du travail forcé deviennent de plus en plus difficiles et de moins et moins rentables. L’apogée du Goulag se double d’une grave crise du travail forcé.
- 1953-1958 : Après la disparition de Staline (mars 1953), des émeutes éclatent au Goulag, parmi les détenus politiques qui n’ont pas bénéficié de l’amnistie consécutive à la mort du dictateur. Le « dégel khrouchtchévien » s’accompagne, avant même le XXème Congrès du PCUS (février 1956) d’un démantèlement de fait du Goulag. Des centaines de milliers de détenus politiques sont libérés en 1955-1956. Le Code pénal de l’URSS, datent de 1926, est profondément amendé, et le fameux article 58 du Code pénal réprimant les « activités contre-révolutionnaires » est abrogé en 1958. Les grands ensembles concentrationnaires sont progressivement démantelés et remplacés par des prisons et des colonies de travail plus petites où le détenu n’est plus astreint à des travaux de force dont dépend sa subsistance.
- Années 1960-1970 : Malgré le maintien d’une répression policière qui cible tout particulièrement les « dissidents », le nombre des arrestations politiques suivies d’une condamnation ne dépasse pas quelques centaines par an. La « grande époque » du Goulag est définitivement close. Néanmoins, la population carcérale demeure très élevée (entre 600 000 et 900 000). La dureté des peines reste et le haut niveau de délinquance sociale restent, aujourd’hui encore, deux des héritages les plus durables du système du Goulag stalinien.
Les catégories de personnes envoyées au Goulag
Le Goulag était alimenté par un flux incessant d’arrestations, sous des accusations le plus souvent imaginaires ou futiles, par exemple le vol de quelques épis ou la vente d’un produit au marché noir. Nul n’était à l’abri et c’était la source d’une angoisse permanente dans la population soviétique. Sa durée moyenne était d’environ cinq ans. Sur un total de 150 à 200 millions de Soviétiques, les camps de différentes sortes en retenaient environ deux millions.
Parmi les personnes envoyées au Goulag, on trouvait :
- Des opposants politiques, réels ou supposés, considérés comme des « ennemis du peuple ».
- Des koulaks, paysans aisés accusés de s’opposer à la collectivisation des terres.
- Des membres de groupes ethniques considérés comme suspects ou déloyaux.
- Des intellectuels et des militants communistes antistaliniens.
- Des anciens prêtres, aristocrates, officiers tsaristes, commerçants et criminels.
- Des personnes accusées de crimes mineurs ou de délits économiques.
- Des enfants, parfois nés dans les camps ou déportés avec leurs parents.
Les conditions de vie et de travail au Goulag
Les détenus, selon tous les témoignages dont celui d’Alexandre Soljénitsyne, souffraient de travaux harassants, de violences de la part des gardiens ou des codétenus, de mauvaise hygiène et de typhus. Ils étaient tenaillés en permanence par la faim et le froid.
Les camps de travail correctif faisaient office de gigantesque réservoir de main d’œuvre gratuite pour les projets colossaux du dictateur. A l’image du Belomorkanal, construit en 1932. Ce canal de 300 kilomètres de long pour relier la mer Baltique à la mer Blanche traversa des montagnes de granit creusées à la main par les prisonniers.
Les enfants du Goulag
Sous la dictature soviétique de Staline dans les années 1930, des dizaines de milliers d’enfants ont été déportés dans les camps de prisonniers : les goulags. Leur crime ? Avoir été le fruit d’amour interdit ou issu de viols. Plus d’un demi-siècle plus tard, ces « enfants du goulag » racontent leur calvaire : de leur arrachement à leurs mères à leur placement dans les orphelinats des camps de travail.
Dans les camps de travail où un quart des prisonniers sont des femmes, la violence faite à leur égard se banalise. Elles deviennent souvent des proies pour les hommes, principalement les gardiens. De ces rapports de forces, ces viols, de nombreux bébés sont nés. Bien souvent, les prisonnières accouchent seules, entre elles. Des enfants qui sont ensuite placés dans des sections particulières : « des crèches » où leurs mères ne sont plus autorisées à les voir. Ces enfants finiront par quitter les camps : « sans rien nous dire ils nous ont enfermés dans nos baraquements, ils ont fait venir des camions avec des bâches et on fait sortir nos enfants des crèches. Les agents du NKVD nous ont pris nos enfants et nous ne les avons jamais revus ». Envoyés vers différents orphelinats, ces enfants ne reverront jamais leurs parents. Certaines mères tenteront d’écrire des lettres, certains enfants d’envoyer des mots.
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