Alexandre Soljenitsyne, figure emblématique du XXe siècle, a marqué son époque par son œuvre littéraire et son engagement contre le totalitarisme. Son parcours, jalonné d'épreuves et d'exils, témoigne d'une quête inlassable de vérité et de justice. Mais que sont devenus ses enfants ? Pour répondre à cette question, il est essentiel de revenir sur la vie et l'œuvre de cet écrivain hors du commun.

L'ascension d'un écrivain dissident

En 1962, Alexandre Soljenitsyne était un inconnu jusqu'à la parution en Russie d' Une journée d'Ivan Denissovitch. Ancien zek (prisonnier) condamné en 1945 à huit ans de camp pour avoir critiqué Staline dans sa correspondance, alors qu’il était officier d’artillerie dans l’Armée rouge, il était un soldat courageux, décoré pour sa bravoure. Une journée d’Ivan Denissovitch dépeint pour la première fois le quotidien de l’univers concentrationnaire. La parution dans la revue Novy Mir fait l’effet d’une bombe dans la société soviétique. Nikita Khrouchtchev avait autorisé la publication du livre dans le cadre de la déstalinisation du régime, entamée depuis son arrivée au pouvoir en 1953. Pour « sauver » le communisme, il fallait faire de Staline l’unique responsable des crimes du régime. Soljenitsyne, obscur talent provincial, devait devenir l’écrivain officiel du dégel et s’en contenter.

L'Archipel du Goulag : un cri de vérité

Certes, rien n’égalera le retentissement mondial de L’Archipel du goulag, essai d’investigation littéraire, sorti sous le manteau, imprimé à Paris et qui révèle au grand jour la cartographie et l’histoire du goulag. Loin d’être l’enfant monstrueux de Staline, le goulag est bien celui du régime communiste. Il lui est structurellement lié dès les origines. La fenêtre de relative liberté octroyée par Khrouchtchev se referme vite. Le régime comprend l’ampleur de la menace que constitue la parole libre de ce géant : il l’exile et lui retire sa citoyenneté au moment de la publication de L’Archipel du goulag. Soljenitsyne est un prophète de la vérité, un chêne que rien n’abat, en guerre contre le mensonge. Le prix Nobel qu’il reçoit en 1970 l’oblige.

Rupture avec l'Occident et retour en Russie

Adulé par la gauche antitotalitaire, il sera désavoué et renié après son célèbre discours de Harvard en 1978, dans lequel il pointe la lâcheté de l’Occident, sa faiblesse, le reniement de ses valeurs, son mercantilisme triomphant de foire de commerce. « Non, je ne puis recommander votre société comme modèle de transformation pour la nôtre », dit-il devant des étudiants médusés. Il critique l’« atmosphère de médiocrité qui asphyxie les meilleurs élans de l’homme ». Il évoque le manque d’élévation, de spiritualité… Tollé général.

Soljenitsyne est profondément russe. Et l’âme russe échappe souvent aux catégories fondées par l’Occident. Avoir combattu le communisme et ses mensonges ne fait pas de lui le zélateur d’un système dont il perçoit trop bien les ambivalences. Son discours de Harvard est prononcé en 1978, en pleine période d’« accommodement » avec Moscou. L’Occident « s’arrange » avec le fait communiste. « Soljenitsyne au fond reproche à l’Occident de ne pas prendre au sérieux ses propres valeurs, d’avoir une défense de la liberté à géométrie variable. De ne plus proposer au monde un modèle enviable, vertueux, courageux.

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Soljenitsyne sera constamment en rupture avec son siècle. Lorsque Vladimir Poutine arrive au pouvoir, il rend visite à Soljenitsyne. Une tentative de récupération que dénonceront triomphalement les détracteurs de l’écrivain. Au cours de cette rencontre, celui-ci aurait obtenu du dirigeant russe qu’il fasse inscrire dans les programmes scolaires l’étude de la version abrégée de L’Archipel du goulag. Mais si Soljenitsyne colle à l’âme russe par son enracinement dans la terre et dans les forêts, par son amour de la langue qu’il fait revivre en la débarrassant de ses barbarismes soviétiques, il n’est ni le maître à penser ni le complice de la vision idéologique panrusse d’un Poutine.

Quand ce dernier pense à la grandeur de la Russie, il pense au retour de l’empire. Soljenitsyne, bien au contraire, est convaincu que la Russie doit se recentrer sur elle-même, panser ses plaies, donner la parole au peuple avec plus de démocratie directe, d’autogestion. Pour Jean-François Colosimo, « Soljenitsyne est le prophète de l’autolimitation. Le messianisme soviétique était une folie ; la poursuite du rêve impérial, une grave erreur. Certes, l’auteur de La Roue rouge a toujours souligné la proximité entre la Russie, la Biélorussie et l’Ukraine, mais cet attachement ne doit jamais s’imposer au détriment de la souveraineté de l’Ukraine. Comme il le dira en 1981 à des Ukrainiens réfugiés au Canada : « Dans mon cœur, il n’y a pas de place pour un conflit russo-ukrainien et si, Dieu nous en préserve ! nous en arrivions à cette extrémité, je peux le dire : jamais, en aucun cas, je n’irai moi-même participer à un affrontement russo-ukrainien, ni ne laisserai mes fils y prendre part, quels que soient les efforts déployés par des têtes brûlées pour nous y entraîner. »

Quelques semaines avant de lancer son offensive contre l’Ukraine, Poutine ordonnait la liquidation de l’ONG Memorial, centre d’archives sur le goulag à Moscou. Natalia Soljenitsyne, la veuve de l’écrivain, a solennellement protesté contre la disparition de cette mémoire, voulue par le pouvoir : « La roue des “mesures extraordinaires”, si vous la laissez tourner, est la même “roue rouge” qui a laminé notre pays comme un rouleau compresseur au siècle dernier. Peu importe la couleur que pourrait prendre cette roue. Il est important de ne pas la laisser tourner à nouveau, cette fois en ce siècle.

La vie personnelle et les valeurs de Soljenitsyne

Un homme est mort. Alexandre Soljenitsyne, décédé dans la nuit de dimanche à lundi d'une crise cardiaque, à l'âge de 89 ans, n'avait au fond jamais revendiqué rien d'autre que d'être un homme, dans toute la plénitude de son humanité. La famille d'Alexandre Soljenitsyne s'est recueillie devant sa dépouille, à Moscou, mardi 5 août. Son épouse, Natalya Soljenitsyne, a eu bien du mal à retenir ses larmes, soutenue par ses fils et petits-enfants. Le cercueil d'Alexandre Soljenitsyne était ouvert, sa dépouille exposée pour que la foule- quelques centaines de pélerins- puisse lui rendre un dernier hommage. Prix Nobel de littérature, "il a vécu une vie difficile mais heureuse", selon son épouse.

Si Soljenitsyne s'est dressé contre le régime soviétique, ce fut pour faire reconnaître et respecter l'homme. Ce n'était pas simplement contre un système politique qu'il désavouait. Là se trouve sans doute la source du grand malentendu entre Soljenitsyne et ses contemporains. Les uns ne voulaient pas voir que le communisme soviétique asservissait et détruisait l'homme, et Soljenitsyne, s'il ne fut pas le premier (il y eut avant lui Souvarine, Kravtchenko et bien d'autres), fut celui qui provoqua, avec L'Archipel du Goulag, l'ébranlement décisif. Les autres, qui auraient voulu transformer l'écrivain en chantre du libéralisme, furent rapidement déçus : Soljenitsyne en exil ne tarda pas à mettre le doigt sur les plaies de l'Occident, l'affaiblissement moral, le dilettantisme, l'hédonisme matérialiste, la sous-culture marchande, bref tout ce qui à ses yeux rabaissait l'homme.

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« De tout temps il y a eu des hommes avides, souvent il y en a eu de méchants. Mais la cloche du soir retentissait, ruisselant sur le village, sur les champs, sur les bois : elle rappelait qu'il faut laisser là les petites affaires terrestres, qu'il faut donner une heure et un peu de ses pensées à l'Éternel », écrit-il dans Zacharie l'escarcelle. Pour Soljenitsyne, l'homme devient homme en regardant vers le ciel. Autrement dit en répondant à l'avertissement que Dieu adresse à Caïn jaloux de son frère Abel : « Si tu es bien disposé, ne relèveras-tu pas la tête ? Mais si tu n'es pas bien disposé, le péché n'est-il pas à la porte, une bête tapie qui doit te dominer ?

Le triptyque soljénitsynien est: Aimer Dieu, aimer l'homme, aimer la vérité. Aimer Dieu est en quelque sorte inscrit en lui depuis sa plus tendre enfance. Lorsqu'il naît, le 11 décembre 1918, à Kislovodsk, dans le Caucase, dans une famille paysanne, son père est mort depuis six mois. Sa mère l'emmène aux offices religieux dans l'église Saint-Pantaléon, où il a été baptisé. Il en sera si profondément marqué qu'en 1972, dans une lettre au patriarche Pimène, il insistera sur « les heures passées à tant d'offices religieux, et cette empreinte originelle d'une fraîcheur et d'une pureté extraordinaire que ne purent ensuite éroder ni les épreuves de la vie ni les théories intellectuelles ». Telle est donc la pierre d'angle. Soljenitsyne se souvient de l'entrée, en plein office, dans la nef des cavaliers de Boudienny, unité d'élite de l'Armée rouge, qui réquisitionnaient les biens du clergé.

L'homme, pour Soljenitsyne, est fils de Dieu, soumis à la loi divine. Mais l'homme a soif de justice. Enfant, Soljenitsyne habite Rostov-sur-le-Don et si, en rentrant de l'école, il longe le mur des bâtiments de la Gépéou - les bâtiments de la police - la propagande répète alors sans cesse que le communisme, c'est la justice. À cette époque, dit-il, « c'est le Parti qui est devenu le père. Et nous les enfants, nous obéissons. Lorsqu'il entre à l'université en 1936, pour étudier les mathématiques et la physique, il rejoint les Jeunesses communistes. L'année suivante, les grands procès staliniens commencent.

Aimer l'homme, ce sera refuser de le voir écrasé, humilié, réduit en esclavage. Mais ce sera aussi, dans ses romans, donner à ses personnages une profondeur qui reste, peut-être, comme la quintessence de son oeuvre : droiture, simplicité, humilité et force intérieure. Jusqu'à la fin de sa vie, Soljenitsyne plaidera pour les petits de la Russie profonde, ceux qui, dans l'ombre et le silence, tiennent le monde sur leurs épaules. Ceux que les puissants oublient, que les riches méprisent. Ceux que Dieu choisit.

« Si quelqu'un dit "J'aime Dieu" et qu'il déteste son frère, c'est un menteur », écrit saint Jean. Là vient la vérité. Et pour Soljenitsyne, manquer à la vérité, c'est en quelque sorte manquer à Dieu et à l'homme.

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Le prix de la vérité et le chemin vers la reconnaissance

Cette vérité, Soljenitsyne ne tardera pas à en payer le prix. En 1939, il enseigne les mathématiques, l'astronomie dans une petite ville au nord de Rostov et s'inscrit aux cours par correspondance de philosophie, d'histoire et de littérature de l'université de Moscou. L'année suivante, l'Allemagne nazie envahit l'Union soviétique et il est mobilisé. D'abord simple soldat, il atteindra le grade de capitaine, deux fois blessé, deux fois décoré. Mais en février 1945, il est arrêté, alors qu'il combat en Allemagne, près de la Baltique. Sa correspondance avec son ami « Koka » Vitkievitch a été ouverte par la sûreté militaire, alors qu'il exprimait à coeur ouvert ses « indignations politiques ».

Le voilà à la Loubianka, dans les geôles du KGB. En juillet, il est condamné à huit ans de camp de travail en vertu du tristement célèbre article 58, paragraphe 1 et 2, du code pénal. Son premier camp, ironie de l'histoire, sera celui de la Nouvelle Jérusalem, sur les lieux du monastère fondé près de la capitale russe par le patriarche Nikone, où une plaque proclamait jadis : « Ici est le centre de la terre » ! Deux ans plus tard, on l'envoie dans la charachka de Marfino, une prison spéciale où il travaille dans un laboratoire d'acoustique. « La charachka est ce qu'il y a de mieux, de plus élevé dans l'enfer, c'en est le premier cercle », notera-t-il. En 1949, c'est le départ pour le Kazakhstan, dans un camp où il travaillera comme maçon. Sa femme divorce alors. Il apprend trois ans plus tard qu'il est porteur d'une tumeur maligne au cou.

En février 1953 il est « libéré », c'est-à-dire envoyé en relégation dans un village de la région. Il est instituteur et commence en secret à écrire Le Premier Cercle. Quelques jours plus tard, en mars, Staline meurt. Mais le cancer gagne, et en 1955, c'est presque mourant que Soljenitsyne arrive à Tachkent. « Je venais pour mourir », écrira-t-il. Pourtant il survivra et l'année suivante sera réhabilité. Il s'installe alors près de Riazan. Natalia revient le voir, ils se remarient. Ils se sépareront à nouveau en 1964.

Pour Soljenitsyne les choses sont déjà claires. Il s'agit d'écrire, de faire œuvre de littérature et de vérité. De rendre témoignage pour l'homme. Qu'importe le régime, il faudra ruser avec, prendre son temps s'il le faut. L'écrivain se sent investi d'un devoir de conscience, sinon d'une mission. Il assurera plus tard qu'il avait la certitude « que nous étions quelques dizaines comme cela, têtus et renfermés, épars sur la terre russe, écrivant chacun en son âme et conscience ce qu'il sait de notre époque et ce qu'est la vérité capitale ».

Une courte nouvelle en donnera la preuve. En trois semaines, en 1959, Soljenitsyne écrit Une Journée d'Ivan Denissovitch. Le texte sera publié en 1962 par la revue Novy Mir (Le Nouveau Monde) dont le directeur, Alexandre Tvardovski, a obtenu l'accord personnel de Nikita Khrouchtchev. Le succès est immédiat et total, aussi bien en Union soviétique que dans le reste du monde. Cette description de la vie du zek, un prisonnier du goulag qui travaille comme maçon, est à la fois un chef-d'oeuvre littéraire et un cri de vérité. Il vaut à son auteur un immense courrier, un afflux de témoignages et de récits des anciens détenus, qui le décide à s'engager dans ce qui sera son grand oeuvre, L'Archipel du Goulag.

Mais déjà, des voix s'élèvent contre lui. Jalousies d'écrivains médiocres, mais aussi clairvoyance de ceux qui ont compris qu'un premier coup de cognée vient d'être porté au tronc de l'arbre communiste. Soljenitsyne prend vite conscience qu'il ne doit pas trop se découvrir et multiplie les ruses et les précautions. Dispersant ses manuscrits. Les photographiant. Nouant des contacts qui l'aideront plus tard à faire passer ses textes. D'autant que Khrouchtchev a été renversé.

En 1965, la police saisit plusieurs manuscrits lors d'une perquisition chez un ami de Soljenitsyne. Tvardovski et sa revue Novy Mir continuent à le soutenir, alors que le publier nécessite de surmonter des obstacles croissants et que les attaques grandissent. Le procès des écrivains Andreï Siniavski et Iouli Daniel en février 1966 marque le point final de l'ère du « dégel » et le début de la répression brejnevienne contre la dissidence. Soljenitsyne ne se décourage pas, loin de là. Il entreprend même de donner corps à un projet qu'il avait imaginé à l'âge de 18 ans, La Roue rouge, grande évocation de la Révolution de février 1917. Plus encore, Soljenitsyne engage la lutte ouverte contre le régime, en dénonçant la censure et les persécutions qui le visent dans une lettre ouverte au congrès de l'Union des écrivains, en mai 1967. Réponse de Mikhaïl Cholokov pour qui « il faut interdire Soljenitsyne de plume ». Lequel s'attachera pendant des années à montrer que Cholokov n'est pas l'auteur du Don paisible qui lui a valu le prix Nobel en 1965.

En 1968, Le Pavillon des cancéreux et Le Premier Cercle paraissent à l'étranger, et surtout, un microfilm de L'Archipel du Goulag parvient en Occident, mais il n'est pas encore question de le publier. L'année suivante, l'Union des écrivains prononce son exclusion. Soljenitsyne, interdit d'habiter Moscou, où demeure Natalia Svetlova, une mathématicienne engagée dans la dissidence avec laquelle il vit maritalement (et qu'il épousera après son divorce), trouve alors refuge chez le violoncelliste Rostropovitch. Le prix Nobel vient le récompenser en 1970, l'année de la naissance d'Ermolaï, le premier de ses trois fils. Mais il est hors de question de se rendre à Stockholm, de peur de ne pas être autorisé à revenir dans son pays.

L'étau du KGB se resserre autour de lui et en 1973, une de ses collaboratrices, Élisabeth Voronianskaïa, qui avait dactylographié L'Archipel, est retrouvée pendue chez elle : interrogée pendant trois jours par les guebistes, elle a craqué et avoué où elle avait caché un exemplaire du manuscrit qu'elle avait conservé à l'insu de Soljenitsyne. Ce dernier rend la nouvelle publique et demande que L'Archipel soit publié en Occident. Ce qui est fait en décembre, par les Éditions Ymca-Press, à Paris, dirigées par Nikita Struve. Le 12 février 1974, il lance son appel de Moscou, exhortant ses compatriotes à « ne plus vivre dans le mensonge ». Le lendemain il est arrêté, déchu de sa nationalité soviétique et expulsé. Ce n'était plus arrivé depuis Trotski en 1929. Natalia Svetlova-Soljenitsyne le rejoindra avec ses enfants. Il s'installe à Zurich et annonce quelques mois plus tard que l'intégralité des droits d'auteur de L'Archipel ira à un fonds destiné aux victimes du goulag et leurs familles.

L'exil et le retour triomphal

Très vite, le prophétisme de Soljenitsyne prend à rebrousse-poil l'Occident. L'écrivain a le sentiment d'être mal compris, il veut s'expliquer. Surtout l'ardente exigence morale et spirituelle qui l'habite dérange. On aimerait qu'il se taise, qu'il cesse d'être un empêcheur de vivre en rond. Qu'il continue, à la rigueur, de s'en prendre au communisme, mais voilà qu'il dénonce les faiblesses du monde libre. Voilà qu'il explique que la liberté c'est autre chose que le commerce, la suffisance, le profit, la consommation Voilà qu'il parle de foi, voilà qu'il refuse de se prêter au jeu médiatique, voilà qu'il enfreint les convenances du star-system en se cloîtrant notamment dans une ferme du Vermont, au nord-est des États-Unis, pour travailler, et ne laisse - sauf rarissime exception - pas une caméra ou un micro s'approcher. Il défend sa liberté, aux antipodes du libéralisme. Et qui plus est, avec un aplomb sans égal, il assure qu'il rentrera dans une Russie où le communisme se sera effondré !

Dans sa retraite américaine, Soljenitsyne s'attelle à son projet monumental des trois « noeuds », qui veut chercher à comprendre pourquoi la Russie a basculé dans la « catastrophe ». Des milliers et des milliers de pages qu'il faut lire et où certains ont voulu voir l'échec de l'écrivain parce qu'elles n'ont pas d'aboutissement, de point final, parce qu'elles laissent, au fond, le roman de l'histoire inachevé. D'une certaine manière, Soljenitsyne aura été vaincu par cette oeuvre. Lui qui a, en quelque sorte, eu raison du communisme, lui qui n'a pas plié devant les pressions et les séductions du libéralisme, il s'est avoué impuissant à venir à bout de son rêve d'adolescent.

Qu'importe, puisque Soljenitsyne est revenu dans son pays. Qu'il y a repris la plume pour d'autres projets littéraires. Le communisme est tombé de son vivant et le dernier secrétaire général du Parti communiste de l'Union soviétique a autorisé la publication de L'Archipel du Goulag, en 1989. Cette victoire dont il n'avait jamais douté, avec la certitude intérieure qu'il la verrait et qu'il rentrerait chez lui, n'a pourtant pas ramené aussitôt Soljenitsyne en Russie. Il a attendu 1994. Pour marquer que le temps de la vérité est un temps qui prend du temps, qui prend du recul, qui attend une décantation. Et c'est si vrai que le retour au pays a pris la forme d'un long pèlerinage, d'Est en Ouest, par la Sibérie, par la Russie profonde, avant d'arriver à Moscou, dont le coeur battait déjà d'une certaine manière au rythme de l'Occident, au rythme de l'argent.

Soljenitsyne a voulu rencontrer les siens, les gens simples, les Russes qui n'ont pas voix au chapitre, ceux que les changements accélérés laissent sur le bord. Pour faire comprendre qu'il ne serait l'obligé de personne, pas plus que le marchepied de quiconque. Pour manifester que libre il était et libre il resterait. Même Boris Eltsine en a fait les frais, car bientôt Soljenitsyne n'a pas tardé à dénoncer la corruption généralisée, à proclamer que la Russie ne connaissait pas la démocratie, mais le pouvoir d'une oligarchie prête à tout pour s'enrichir. Il a condamné sans appel la guerre en Tchétchénie et recommandé d'accorder l'indépendance aux Tchétchènes. D'ailleurs, il plaide pour l'abandon de l'empire dans son essai Comment réaménager notre Russie, paru en 1990. Et pour un abandon de la course avec et vers l'Occident. Tout cela n'a évidemment pas plu. Ce moraliste gêne et lasse les beaux parleurs, parce qu'il échappe encore et toujours à toute mainmise.

Les enfants de Soljenitsyne : porteurs d'un héritage

Soljenitsyne a eu quatre enfants : trois fils, Ermolaï, Ignat et Stéphane, et un beau-fils, Dimitri Tiourine, fils de sa seconde épouse Natalia Svetlova.

  • Ermolaï Soljenitsyne est un homme d'affaires et un mathématicien.
  • Ignat Soljenitsyne, qui possède les deux nationalités russe et américaine, mène une brillante carrière de directeur d'orchestre et de pianiste aux États-Unis. Il dit se sentir "parfois un peu mal à l'aise" d'être à cheval entre ces deux cultures, dans le climat de tensions actuel. Il souligne l'importance de la culture, même en période de conflit, rappelant que "Même durant l'époque soviétique, la culture était le meilleur produit d'exportation de l'Union soviétique. On sait de quoi est capable la Russie et quel talent il y a ici. Le théâtre, les arts nous rappellent ce que nous avons tous en commun".
  • Stéphane Soljenitsyne est architecte.

Bien que moins médiatisés que leur père, les enfants de Soljenitsyne perpétuent à leur manière son héritage. Ils ont connu l'exil et ont été témoins de l'engagement de leur père pour la vérité et la justice. Ils ont grandi avec la conscience de l'importance de la culture et de la nécessité de défendre les valeurs humaines.

Soljenitsyne, un héritage complexe

Le phénomène politico-social qu'est Alexandre Soljenitsyne n'a pas seulement secoué le monde russe et occidental à son époque, il a laissé des héritiers qui prolongent ses combats tels Raphaël Glucksman et Daniel Struve.

Daniel Struve, fils de Nikita Struve, éditeur en France d'Alexandre Soljenitsyne, explique : "Moi je suis né après Soljenitsyne, après L'Archipel du Goulag en France, mais je suis le résultat de cela. C'est-à-dire que la manière dont on vivait était marquée par cette rupture fondamentale, les gens ont changé de vie, changé de pensée, changé de vision du monde avec Soljenitsyne. Si vous voulez comprendre tous les engagements humanitaires qui ont suivi, il faut comprendre la rupture Soljenitsyne".

Raphaël Glucksman note : "La posture de Soljenitsyne, c'est une mise à distance des pouvoirs, y compris le pouvoir qui le sauve, qui l'accueille, qui le célèbre. Et c'est ça la figure de Soljenitsyne, et la fascination dans son œuvre pour l'individu qui se lève et qui dit non, et en disant non, ébranle un système idéologique et policier parfaitement huilé. La réception de Soljenitsyne dans l'œuvre anarchiste est extrêmement fascinante à découvrir par exemple".

Pour Daniel Struve : "Il y a, pour toute œuvre littéraire ce qu'on appelle le purgatoire, et Soljenitsyne y est sûrement entré, en Russie aussi, malgré une présence. Il y a quand même quelques publications, on ne peut pas dire qu'il soit complètement oublié. Mais il y a aussi à le redécouvrir en dehors de ce contexte très lourd qui l'a entouré et qui l'accompagne. Quand on parle de Soljenitsyne, on a du mal à parler seulement de l'écrivain, on parle tout le temps de ce phénomène politique et social qu'a été son émergence en Occident. Il y aura sûrement une époque où Soljenitsyne sera lu comme un classique et on pourra découvrir l'écrivain avec toute sa spécificité, avec cette force de la parole en laquelle il croyait."

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