L'institution de la paternité, autrefois pilier de la société, est en pleine transformation. Des modèles traditionnels d'autorité absolue aux relations affectives contemporaines, la figure du père a subi des mutations profondes. Cet article explore l'évolution de la paternité, ses fondements, ses enjeux et les défis auxquels elle est confrontée dans le monde actuel.

De l'Ancien Régime à la Bourgeoisie : Les Modèles de Paternité

L'histoire de la paternité en France est marquée par la coexistence de différents modèles. La paternité d'Ancien Régime, ancrée dans les campagnes, se caractérisait par un pouvoir absolu, ne tolérant ni remise en question ni contestation. Balzac, dans Mémoires de deux jeunes mariées (1842), affirmait que la Révolution avait "coupé la tête à tous les pères de famille" en guillotinant Louis XVI. Le droit de déshériter les descendants, ultime recours de la paternité d'Ancien Régime, permettait d'imposer un arbitraire post-mortem, une arme défensive contre les héritiers irrespectueux. La paternité royale, exercée sur ses sujets, servait de modèle à l'autorité publique.

Au XIXe siècle, la paternité bourgeoise s'est imposée avec la société industrielle. Le père, chef de famille, pourvoyait aux besoins du foyer grâce à ses revenus. Absent du foyer en raison de son travail, il déléguait à son épouse le devoir de cultiver le respect du père.

L'Émergence de la Paternité Affective

La période contemporaine a vu l'affirmation d'une autorité paternelle axée sur la relation affective. La paternité n'est plus une simple donnée structurelle, mais une disposition, celle du contact affectif avec ses enfants. La relation a pris le dessus sur l'institution, un contrat moral unissant l'enfant à son père. Le cinéma, avec des films comme Un homme et une femme (1966) de Claude Lelouch, a magnifié cette nouvelle relation, illustrant la tendresse et l'amour d'un père pour son enfant.

Cependant, ce mouvement implique également les femmes. Les mères, encouragées par l'idéal de la "bonne mère" et confrontées aux inégalités sociales, peuvent être réticentes à partager l'accès à leurs enfants avec les pères, craignant la domination masculine. La construction de la paternité dépend ainsi de la maturation personnelle de l'homme, mais aussi de l'accès à son enfant que la mère peut concéder.

Lire aussi: Retraite : Année 1970

La Paternité Aujourd'hui : Entre Entente et Précarité

Aujourd'hui, la paternité est devenue l'expression d'une entente entre partenaires plutôt que la reproduction de rôles acquis. L'homme dépend des relations qu'il instaure avec la mère pour exercer sa paternité. En cas de conflit, des recours juridiques et pénaux peuvent être nécessaires.

Évelyne Sullerot affirmait que "N'est père que l'amant dont une femme désire un enfant ou laisse venir un enfant". La loi du 16 janvier 2009, ratifiant l'ordonnance du 4 juillet 2005, a redéfini la possession d'état, prenant en compte la réalité affective et sociale de la filiation, et a fixé à 10 ans le délai de prescription des actions en matière de filiation.

Paternité en Détention : Une Perspective Marginalisée

La sociologue Marine Quennehen, dans une thèse de 2019, explore le traitement genré de la parentalité en prison. Contrairement à la maternité, valorisée mais contrôlée, la paternité est reléguée aux marges de la détention, souvent disqualifiée. Les prisonniers se voient rarement offrir la possibilité de se définir en tant que pères, et la paternité est peu abordée dans les échanges avec les agents pénitentiaires.

La paternité en détention est souvent marginale, peu préparée et inscrite dans des conjugalités fragiles. Certains pères idéalisent la paternité comme une ressource, tandis que d'autres vivent une paternité suspendue, sans lien avec leurs enfants. Les professionnels de la détention peuvent être réticents à prendre en charge cette question, considérant que la prison n'est pas un lieu pour les enfants.

Les Fondements de la Reconnaissance Sociale de la Paternité

La reconnaissance sociale de la paternité repose sur la définition même du père. Le père peut être celui qui a couché le plus fréquemment avec la mère, celui qui donne son nom à l'enfant, celui qui pratique la couvade ou qui élève l'enfant. Les rôles et fonctions du père peuvent être divisés entre plusieurs hommes.

Lire aussi: Baccalauréat : focus sur les trimestres

Traditionnellement, le père assurait la reproduction, l'éducation et la transmission du patrimoine. Le déclin du mariage stable a entraîné une fragmentation de ces fonctions, obligeant le père à gagner de haute lutte une légitimité autrefois acquise de droit.

Paternité et Pouvoir : Une Relation Historique

Le père est historiquement lié au pouvoir et à la vie de la cité. Les mots latins comme "patronyme", "patrimoine", "patron", "patricien" et "patriote" viennent de la même racine, "pater". Ce lien entre paternité et pouvoir a été remis en cause par la Révolution française, Mai 68, le mouvement féministe et les choix de vie individuels.

L'histoire de la paternité est traversée par les rapports de domination des hommes sur les femmes. Le lent déclin de la puissance paternelle témoigne d'un nouvel équilibre des pouvoirs.

La Menace de la Disparition du Père : Un Débat Récurrent

L'idée de la disparition du père est un thème récurrent. L'Histoire des pères et de la paternité divise l'histoire de la paternité en deux temps : l'ère du pouvoir et celle de son effritement progressif. La figure du pater familias romain, puissant souverain ayant droit de vie et de mort sur sa progéniture, est souvent évoquée pour illustrer la prétendue déchéance du père actuel.

L'Église chrétienne a privilégié la fonction spirituelle et éducative du père, établissant un lien direct entre paternité et statut conjugal. Le mariage est devenu l'institution régissant la paternité.

Lire aussi: Tétine et allaitement mixte

L'âge d'or de l'autorité paternelle s'étend de 1500 à 1750, période pendant laquelle le père exerce tous les pouvoirs. La Révolution française a ébranlé le pouvoir paternel, mais le Code civil de 1804 l'a restauré. L'urbanisation, l'industrialisation et le déclin de la pratique religieuse ont continué à éroder la puissance paternelle.

La Paternité au Québec : Une Histoire Singulière

L'histoire de la paternité au Québec est marquée par les effets de la Conquête sur la virilité des vaincus. Certains observateurs ont parlé d'un matriarcat qui détruisait la virilité des hommes. Le père a longtemps incarné l'autorité familiale, soutenu par un Code civil patriarcal. Durant l'après-guerre, le mouvement familial a diffusé l'idéologie d'un père engagé dans la famille, tout en affirmant la doctrine de sphères d'activité distinctes pour le père et la mère.

Les Transformations de la Famille et la Redéfinition des Rôles

La montée de l'individualisme et de la société de consommation a contribué à modifier la famille. D'unité économique, elle est devenue un lieu d'épanouissement affectif. La place du père, autrefois définie naturellement, est désormais une construction séparatrice. Il socialise l'enfant en l'amenant à maîtriser ses pulsions et l'inscrit dans la filiation.

La maîtrise de la procréation a entraîné une mutation, remettant en question l'origine divine de la vie. La preuve de paternité, possible depuis 1955, et la réforme du nom de l'enfant ont également contribué à redéfinir les places entre le père génétique et le père éducateur.

Les nouvelles places des pères varient en fonction des sollicitations de l'homme par la femme et de la nature du lien avec l'enfant. Les paternités se redéfinissent en fonction de la spécificité de la relation avec l'enfant, tout en se renforçant la détermination du père à prendre sa place.

Les Ambiguïtés et Contradictions de la Paternité Contemporaine

La situation actuelle des pères révèle des ambiguïtés et des contradictions. Des comportements traditionnels inégalitaires cohabitent avec des conduites en changement. Les salaires masculins demeurent plus élevés que ceux des femmes, mais un mode de vie incluant deux salaires s'impose.

La condition paternelle n'est plus référée à un rôle institutionnel, mais les conduites paternelles varient. La place du père est l'objet de controverses, certains spécialistes soulignant l'importance de son rôle séparateur, tandis que d'autres mettent en garde contre une trop grande présence.

La Présomption de Paternité : Un Concept en Question

La présomption de paternité, qui établit que le mari de la mère est présumé être le père de l'enfant, est un concept en question. La loi du 3 janvier 1972 a créé une égalité entre les filiations légitimes et naturelles, ébranlant la présomption de paternité. L'ordonnance du 4 juillet 2005 a posé un principe d'égalité entre tous les enfants, qu'ils soient issus ou non d'un mariage.

La suppression de la présomption de paternité a été proposée afin d'assurer une égalité parfaite entre tous les enfants, mais certains craignent que cela ne porte atteinte au mariage. L'extension de la présomption de paternité à tous les couples stables a également été suggérée, mais cette proposition fait l'objet de critiques.

L'ouverture de l'AMP avec tiers donneur aux couples de femmes a créé un nouveau mode d'établissement de la filiation, la reconnaissance conjointe anticipée. Certains suggèrent d'instaurer une présomption de maternité, calquée sur le modèle de la présomption de paternité.

La présomption de paternité n'est plus adaptée aux réalités familiales contemporaines. Le mariage n'est plus la seule forme de conjugalité possible et la filiation se détache du mariage. Rien ne justifie plus de maintenir la présomption de paternité qui favorise le père marié.

tags: #pourquoi #la #paternité #est #une #institution

Articles populaires: