Dans le Nordeste du Brésil, au sein d'un bourg littoral nommé Formosa, émerge une figure singulière : Santa Eulalia. Cet article explore les conditions socio-historiques qui ont permis l'émergence et la pérennité de cette sanctification locale, en analysant les relations entre les pratiques de pêche artisanale et le mythe hagiographique qui entoure la sainte. L'étude se base sur une enquête ethnographique au long cours et sur les récits recueillis sur la vie et la translation de Santa Eulalia.
Introduction: Formosa et sa Sainte Locale
Formosa, un bourg littoral de l'État du Ceará, se distingue par le culte voué à Santa Eulalia. Tombeau et chapelle sont les lieux de "paiements" (pagamento) de "promesses" (promessas) faites à Santa Eulalia, notamment par l'offrande d'ex voto. La majorité des habitants de Formosa vivent de la pêche artisanale côtière.
Le Contexte Socio-Économique de Formosa
La plupart des hommes de Formosa vivent de la pêche artisanale, activité qui mobilise différentes techniques. Elle est pratiquée en mer à la ligne ou au filet sur de petites embarcations à voile et/ou à moteur ou bien dans des « corrals » currais, c'est-à-dire des pièges à poissons de grandes tailles installés près du rivage. Les habitants qui ne pêchent pas font du négoce de poisson frais ou bien ils le transforment en salaison dans des pêcheries artisanales. En 2009 et 2010, les femmes étaient salariées de façon précaire dans les pêcheries, à l'apprêt du poisson. À partir de 2014, suite à l'asphaltage de la route, qui permet un écoulement plus rapide du poisson frais, la salaison a quasiment disparu. Certains habitants pratiquent aussi la collecte de coquillages et crustacés dans la proche mangrove.
Au plan politico-administratif, Formosa est l'un des trois districts du municipe de Caiçara, dont le siège se trouve à moins d’une trentaine de kilomètres dans le bourg agricole du même nom. La prospérité des captures de pêche ne garantit pas la richesse des habitants. Une forte proportion d’entre eux est classée comme « pauvre ». D'après le recensement national de 2010, plus d'un tiers de la population du municipe gagnait moins de 70 reais par mois, soit environ 28 euros ou 34 dollars US (Medeiros & Pinho Neto 2011).
Le Paysage Religieux de Formosa
Au cours de mes séjours sur le terrain, aucun prêtre ne résidait à Formosa, où le conseil paroissial représente l'Église. Le bourg comptait une douzaine d'édifices religieux, dont plusieurs temples évangéliques. Bien que les dénominations pentecôtistes, présentes à Formosa depuis les années 1950, aient comme ailleurs au Brésil élargi leur audience au cours des dernières décennies, le Ceará est considéré, de même que son voisin le Piauí comme un bastion du catholicisme (Russo & Oliveira 2011, 131). Il existe donc plusieurs bâtiments catholiques dédiés à différents saints, dont les principaux sont São José, le patron « officiel » et Santa Eulalia, la patronne en quelque sorte officieuse.
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Dans le contexte socio-historique régional de la fin du XXe siècle, un saint est un être humain décédé, un « mort très spécial » comme l'a écrit Peter Brown (1996), dont la capacité à résoudre grands et petits problèmes du quotidien par des « miracles » (milagres) ou des grâces (graças) ou encore des « bénédictions » (bençãos) atteste de son appartenance au monde céleste et de sa proximité avec Dieu. Dans des travaux antérieurs, menés depuis les années 1990 dans la même région, j'avais observé que cette aptitude à octroyer des « grâces » (graças) était reconnue par mes interlocuteurs à trois catégories d'entités. Il s’agit tout d’abord des saints dont l'hagiographie et/ou le nom sont « homologués » par le clergé. Tel est le cas à Formosa de São José et São Pedro. Il s’agit aussi de figures régionales anonymes, caractérisées par la malemort, solitaire et/ou violente. Il s’agit enfin de morts nommés connus à l'échelle de la région pour opérer des miracles (pre ou post mortem). Tel est le cas bien connu du Padre Cícero (Della Cava 1976 [1970] ; Ramos 1998), mais aussi de Santa Eulalia. Comme il n'existe pas de sainte Layla, son nom a été changé pour Eulalia, le plus proche homophone reconnaissable.
Le Mythe Hagiographique de Santa Eulalia
Pour aborder la façon dont ce mythe émane du paysage et participe de sa construction, mon point de départ sera la notion de « mythe localisé », emplaced myth. Elle est utilisée par Santos-Granero en relation à la façon dont des divinités « voyageuses » ont donné forme au paysage des Arawak du sud en Amazonie péruvienne, et plus spécifiquement des Yanesha. Dans un souci de clarté, j'ai privilégié la trame narrative de l'un des récits les plus complets comme fil directeur. Je rendrai néanmoins compte de quelques-unes des variantes recueillies. Dona Layla meurt en mars 1929 des suites de la naissance de son 10e enfant une malemort, prématurée.
Les récits hagiographiques de Santa Eulalia se déploient sur un micro-territoire d'environ quinze kilomètres, entre ses deux sépultures, de Juá à Barra dos Anjos, avec une étape à Os Anjos où elle vécut. Les références spatiales sont principalement des toponymes, dont deux renvoient à des lieux emblématiques de la chrétienté.
Les Séquences du Récit Légendaire
La première séquence des récits renvoie à deux lieux, et tout d’abord celui de la naissance de Dona Layla, Bethléem, en Palestine. D'après diverses sources écrites, après une étape migratoire aux États-Unis, elle est arrivée au Brésil avec Efraim, son mari, le deuxième protagoniste de cette séquence et le frère de celui-ci en 1913. Ils semblent avoir été des chrétiens orthodoxes, avant de se convertir au catholicisme romain (Vasconcelos 1991). Après qu'Efraim a un temps pratiqué le colportage de textiles de coton dans la région, le couple se fixe à Os Anjos, le second toponyme mentionné dans cette séquence, où il ouvre un magasin de tissu-épicerie. À l'époque, Os Anjos est un lieu d'accès difficile. Les narrateurs de la légende insistent tous sur le fait que Dona Layla et Seu Efraim, son mari étaient « riches » (ricos ou recursados), qu’ils étaient « des gens importants » (pessoas importantes).
Santa Eulalia: Figure Redistributrice
En comparant les séquences de l'histoire légendaire et les lieux où elle se déroule, Santa Eulalia apparaît comme une figure redistributrice face à deux figures emblématiques de la captation des ressources. Elle incarne une forme de justice sociale et de protection pour les pêcheurs et les habitants de Formosa.
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Santa Eulalia et le Paysage de Formosa
Les lieux du mythe incorporent des activités économiques impliquant des « ressources » environnementales, en l’occurrence marines : l’extraction de poisson et de sel. La mise en regard de ces récits, que j’espère heuristique, vise aussi à éclairer l’une des questions qui m’a conduite il y a une quinzaine d’années à entreprendre une ethnographie au long cours de Formosa : celle des conditions sociales d'émergence d'une sanctification vernaculaire. Je cherche également à préciser, en ne la séparant pas du paysage dans lequel elle s'inscrit - dont elle est « inférée » (gathered from) ainsi que l'écrit Ingold (2000 [1993], 238) - la temporalité d’évènements en voie de « légendarisation ». En effet, les éléments factuels et imaginaires sont brouillés et oscillent de façon troublante dans les narrations. Autrement dit, ma démarche vise à restituer l’espace-temps auquel renvoie le mythe. Qu’en est-il de cette histoire-encodée-dans-l’espace ?
En bref, il s'agit, en scrutant la relation entre le groupe social et l'environnement qu'il construit et par lequel il est construit, d'interroger l'accrochage d'un micro-évènement « historique », - dont la trace dans les mémoires est assez récente - à des lieux spécifiques.
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