La poésie du liquide amniotique est une exploration profonde des thèmes de l'origine, de la féminité, du mystère et de la transformation. Elle invite à une réflexion sur notre condition humaine, notre relation au monde et à nous-mêmes. Elle nous plonge dans un univers où l'eau, symbole de vie et de mort, est à la fois matrice et miroir.

L'Eau, Matrice et Miroir de l'Âme

L'eau est ancrée fortement dans notre inconscient collectif et ouvre les voies du rêve. Miroir de l'âme pour certains, elle est un lieu de réflexion, de plongée en soi. La mer, de par son homophonie avec la mère, son amplitude et son dessin répété, son écriture de vagues, sa force, représente plus encore que l'eau, l'idée d' une féminisation du pouvoir. Téthys en serait l'incarnation. Déesse bénéfique, fille d'Ouranos et de Gaïa, sœur et épouse d'Océan, elle est considérée, dans la mythologie, comme la mère de tous les êtres surnaturels attachés à l'eau et la personnification de la fécondité marine.

La Féminité et la Création Poétique

Cette force, les Muses des arts lui donnent vie à travers les sens faits arts. Nombreuses sont les muses contemporaines modernes et antiques, cachées ou ignorées dans le tissu de l'histoire littéraire et artistique qui ont crié dans l'ombre et l'oubli. Depuis l'émergence du champ de recherche de la poésie des femmes à la fin du XXe siècle, les études et les anthologies se succèdent. La revue Le Pan poétique des muses se voue à la poésie des femmes comme aux autres formes de leur existence en poésie et elle y inclut le genre.

Le Périple Intérieur et la Psyché

C’est à un voyage dans la psyché auquel nous convie le poème. Car on voit par transparence dans le texte, un paysage accidenté, fragmenté et épars. C’est bel et bien une circumnavigation à laquelle nous livre cet épithalame, celui de la noce de la poétesse avec son écriture. Le monde en tout cas questionne, cette création questionne. Mais l’idée du périple intérieur persiste. Ce monde reste sujet aux flux psychologiques, à des porosités entre le réel et l’imagination, monde ambigu donc, fait de parallèles entre différentes images inexplicables, en somme de la poésie. Ce monde instable arrive à se dire dans une prosopopée individuelle et originale, celle de l’écrivaine comprise comme absente à elle-même.

L'Art Singulier et les Images Organiques

On peut peut-être évoquer ce que définissent les Anglais en parlant d’Outsider Art, avec modération ici car l’artiste n’est pas sans culture artistique ni sans métier d’écrivain. Cet art singulier, terme que l’on utilise en art visuel, se manifeste par des présences : la famille, l’être, l’érotisme, les humeurs corporelles, les images organiques. Il faudrait inventer un néologisme pour qualifier cette création poétique. Famille donc : père, mère, oncle, grand-mère qui cohabitent plus dans l’esprit de l’autrice (à ce sujet, on flotte au début du poème sur le genre, masculin ou féminin de l’énonciation), que dans une réalité physique (sinon celle de l’enfance où beaucoup de choses sont floues). Le corps toujours souffre, d’une espèce de psychose qui pousse la personne physique vers des affects morbides. Personnages aussi : Sidi, Monsieur Roland, Campistron, Odette, etc., permettant d’ancrer la diégèse de ce récit fabuleux dans des entités nominatives, des prénoms. Du reste, on observe intrigué l’évolution de ces connections, liens synaptiques, si l’on poursuit cette idée d’une forme de poème psychique. Cette expérience somatique rend visible, constitue pour le lecteur une espèce de catharsis. Corps : sexes, paumes des mains, yeux, lèvres, bras, jambes, bouches, seins, tout ce répertoire fixe une écorce, une extériorité de la part organique de l’être humain, davantage là comme fixation des tourbillons de la pensée que descriptions physiologiques.

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Le Voyage dans le Liquide Amniotique Poisseux

Ce voyage du liseur peut se dérouler dans cette sorte de liquide amniotique, légèrement poisseux, mélange d’os en constitution, cartilages mis à l’épreuve, peau dont le régime est bizarre (est-ce un homme ou une femme qui parle ?). Et pour un tour dans le monde des odeurs, la poète écrit son poème pris tout à la fois dans son parfum de jonquille et dans ses miasmes. Mais la psyché autorise plusieurs formes et accès à l’écriture.

Rupture et Résistance

Le poème "L'urine des forêts", qui donne le titre du recueil et cette photographie d'une magnifique cascade sur la couverture du livre, semble dire une rupture du liquide amniotique qui s'écoule alors en cascade, rendant impossible de continuer à baigner dans l'intimité barbare. S'éterniser ? Alors il faut faire couler l'eau froide, car le feu le déchire. Mais le poème le dit : c'est aux funérailles de ta mère que tu iras, pas aux tiennes. Les funérailles de la mère matricielle, celle de l'intimité barbare. Brûler le site d'enfouissement. La subjectivité s'organise comme une résistance et une séparation, à travers les poèmes. Question de la culpabilité, dans quelques poèmes. Coupable de ne pas décider ? De rester dans l'intimité barbare et le bonheur torturé, à tresser les longs cheveux de sa mère ?

Le Temps Hors de Ses Gonds et l'Errance

Après J, l’initiale du prénom du père, le jour J de sa mort a-t-il posé un point final ? Un tiret entre deux dates, points de départ et d’arrivée, tracerait-il le segment d’une vie ? L’errance qu’est une vie est figurée par « un unique sac Adidas » où sont rassemblés, pour « libérer la chambre », les objets satellites du corps dégagé. « Seule pensée » alors : « on dirait que tu dors ». Cela rappelle Hamlet : « To die, to sleep ; / To sleep : perchance to dream ». Plus loin est cité « the time is out of joint ». Le temps « hors de ses gonds / de l’intempestif » devient « donation ineffable ». Et « quoi reste-t-il de J. ? / la seule question » reprend celle posée au début du fameux monologue. Du liquide amniotique à la crémation, la vie n’aura-t-elle été, comme dans « The Crossing, installation vidéo de Bill Viola / l’eau et le feu dos à dos sur deux écrans suspendus », que le « tchic tchac » d’une page tournée, le « recto verso du passage » ? À « chacun son J. chacun sa ligne son sens du départ et de l’arrivée chacun sa place du mort son idée de la cible et du point d’arrivée ».

Le Kyudo et le Michiyiki-bun : Un Voyage Intérieur

Il y a du Cimetière marin dans le poème, mais sans cimetière. On y retrouve la flèche du « cruel Zénon », celle « qui vole et qui ne vole pas », son trajet divisé devenant addition de points, comme « sur le chronomètre » le doigt « mesure les distances la puissance du nombre / entier volontaire positif naturel le pouvoir de l’addition », parce « qu’on ne se sait pas » et « parce qu’au lieu de soustraire / on oublie l’effraction ». Comme Bergson oppose la « durée » subjective au temps spatialisé, objet des sciences, le poème s’écarte des « pratiques balistiques » pour considérer « la technique japonaise du kyudo », où « le tir ne consiste nullement / à poursuivre un résultat extérieur avec un arc et des flèches / mais uniquement à réaliser quelque chose en soi-même / peu importe la cible ». Le kyudo oubliant toute cible est à rapprocher du michiyiki-bun, « genre littéraire ancien qui veut dire aller sur le chemin / le voyage y est décrit comme une douloureuse / expérience de l’arrachement ».

La Ligne du Parcours Nomade et le Roman Familial

Oubliée la ligne d’Euclide et de Zénon, celle qui « correspond au trajet » du bateau et « relie des points qui lui préexistent », il s’agit de la considérer « dans son indépendance de toute direction de toute concrétude / pas de points péremptoires / aucune nécessité d’interprétation / c’est la ligne du parcours nomade », qui invente un « itinéraire bis imaginaire une géographie personnelle un roman familial » en reliant « le nom à des noms de lieux ». Les « noms de pays » sont reliés au nom du père. Car « c’est toujours le nom d’un mort que / l’on porte » -« le nom est un père mort ». Rêvant de mer, d’eau, et à Lo, Marie Lo Pinto s’accroche à « (son) nom en deux mots avec un espace au centre ». Elle n’est pas « que segment de droite », la mort n’est pas la seule destination, elle-même sans destination, comme le tas de cendres jetées. « Quoi reste de J. ? / Si ce n’est nous le nom et la mer // et nos pas sur le sable » ? De l’espace au centre du patronyme, jaillit en un éclair « la puissance de la soustraction ». Et « J. revient / (…) / revenant éternel retour de l’éternelle errance ». Il revient « dans l’onde de quelques lettres inarticulables ». L’ « o de son nom » donne « de / l’r au père / léger comme goutte d’o / qui s’excède et s’ignore ». Il revient dans le souvenir du « dernier repas ensemble ». Les deux derniers vers, « un jour beau / J. parfois revient », répondent aux deux premiers : « un beau jour J. s’est écroulé / et personne n’a rien pu y faire », comme une question à une question, en une errance sans début ni fin. Où « le mot mirage mot brillant de vide / comme tous les mots creusent un trou // et l’in-existence échappe au temps / et le mirage se change en lac ». Le jour est à J. comme il est au beau.

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Le Visage de l'Arbre et la Vérité de la Parole

Ainsi, le visage n’est pas réservé à l’être humain, comme une longue tradition remontant sans doute à l’Antiquité, à travers les portraits, anonymes ou non, que les différentes civilisations nous ont légués. Or, ici, il n’est question ni d’hommes ni de dieux, mais de l’arbre. Le début d’un autre poème prend dès lors un sens plus riche que celui auquel on songe d’abord : « Feuille après feuille, les visages flétrissent, le jour détache ses lumières détache ses lumières. Du bord, on imagine déjà, les lointains. » (p.23) Si l’arbre possède un visage, celui-ci est d’énigme, de cachette entre la rude enveloppe de l’écorce et la limpidité sacrale de la sève. En tout être se cherche donc un vrai visage qui serait sa quintessence, ce qui revient à dire que le visage n’est ni face, ni surface, mais noyau d’être. Le visage cherché de l’arbre est vérité de la parole. Les mots à eux seuls ne sont que l’écorce rugueuse du poème, c’est donc à l’envers que nous devons chercher l’authentique substance qu’ils informent et protègent. Pour atteindre à ce visage du poème, par celui de l’arbre, il faut commencer par délacer son regard, se défaire de l’enfermement intérieur, s’oublier et circuler vers l’altérité de l’arbre, vivre une fraternité dont nous comprenons qu’elle affirme également la communauté cosmique des visages, bien au-delà de nous et de nos familiers.

La Traversée des Visages et l'Engagement Éthique

Si tout visage accueilli sur le mode éthique conduit à une essence qui exige notre engagement, selon le philosophe Emmanuel Lévinas, la traversée poétique des visages, telle que la vit Francis Gonnet, nous initie à l’énigme des différentes faces en leurs innombrables manifestations. Le rapprochement des visages et du silence allait de soi : les visages sont des silences et dès lors des solitudes. Seul un léger froissement révèle ces silences, et le poème qui se veut une approche de la présence émouvante entre toutes, se doit d’en capter les signes, de se faire lui-même froissement, solitude et retrait. Il faut entrer dans la pénombre des visages en leur silence, capter ce léger bruissement antérieur à toute parole et le réverbérer dans le langage. Alors le visage dévoile le noyau d’un véritable trésor ontologique, son regard, dont le bleu suggère le ciel, le jour, mais aussi la nuit, celle qui est lumière en sa plus profonde et secrète noirceur de parfait bleu.

L'Odyssée de la Lumière et de l'Envol

La traversée des visages avoue ainsi qu’elle est une odyssée, une recherche de la lumière et de l’envol à travers les épreuves de l’errance entre mer, sable et ciel. Le poète écrit d’ailleurs quelques pages après : « En équilibre entre l’horizon et le vide, l’oiseau donne au visage, une aile, une espérance.// Je cherche l’ajour des aurores, où les ombreux silences s’emplissent de jour.// Toi, tu suis la lumière jusqu’à l’envol. Le balancement constant entre les deux régions écrites de chaque poème ajoute à l’impression de perpétuelle recherche de l’essor. Il glisse une voix plurielle dans la parole, de sorte que la traversée des visages est aussi dans ce dispositif si singulier, servi par la langue somptueuse et toujours inattendue.

Un Rite Funéraire et une Renaissance

Ce choix nous conduit bientôt à nous demander si nous n’assistons pas à un rite funéraire, à la traversée douloureuse et patiente d’un visage absent qui ne cesse d’approcher et de fuir à l’appel du narrateur poétique. En effet, lisant ce livre rythmé en trois séquences : De visage à visage, Quand l’herbe des visages s’éteint, Les mots renaissent et nos visages… il semble que nous vivions à la fois l’itinéraire d’un deuil, mais aussi celui d’une renaissance, de noces entre des visages et des souffles qui ne cessent de s’enlacer, s’éloigner et se rejoindre, si bien que c’est toute la vie saisie en son cœur qui se livre aux grandes houles de la poésie.

Les Êtres Oubliés dans le Formol

Bien souvent ils n’ont connu que la vie intra-utérine avant de finir en bocaux. Ils avaient débuté leur vie éphémère dans le liquide amniotique et les voilà figés, inachevés, en suspension dans le formol. Qui pense à eux? Poète « polyphrène et polymorphe« , Tristan Félix s’est intéressée à leur cas en demandant l’autorisation de publier quelques photos de ces êtres oubliés au Musée d’anatomie pathologique Dupuytren. Cette affaire n’est qu’une partie du livre puisque Tristan Félix s’intéresse aussi aux animaux laissés pour compte de l’existence en raison d’une malfaçon originelle et échoués au même titre que les humains dans une bulle de verre. Elle digresse également sur d’autres sujets comme les félidés. Mais le plus essentiel sûrement, c’est cette série de poèmes qu’elle a rédigés en direction de ceux qui n’ont pas eu le temps d’exprimer quoique ce soit, coupés dans leur élan, punis par un défaut de fabrication, frappés par une malédiction, marqués d’un mauvais numéro de série.

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