Jacqueline de Chambrun, née Retourné, (20 décembre 1920 à Casablanca - 24 décembre 2013 à Marvejols, en Lozère) a été une figure marquante du XXe siècle en France. Son parcours exceptionnel la conduit de la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale à la pédiatrie et à un engagement associatif intense, faisant d'elle une pionnière de la protection maternelle et infantile (PMI).
Jeunesse et engagement dans la Résistance
Jacqueline de Chambrun grandit au Maroc, où ses parents, imprégnés des valeurs de la "sociale", se sentent en décalage avec la mentalité coloniale. En 1938, elle obtient une bourse pour étudier la médecine à Montpellier. Après la défaite de 1940, elle s'engage dans la Résistance en décembre 1942, recrutée par le réseau Combat. Elle est affectée au service social, chargé d'aider les familles des résistants. C'est dans ce cadre qu'elle rencontre Gilbert de Chambrun, jeune diplomate et chef régional de l'armée secrète, qu'elle épousera en 1945.
Sous le nom de "Lieutenant Noëlle", elle participe aux combats du Mont-Mouchet (Haute-Loire) où elle s’illustre le 11 juin 1944 en sauvant plusieurs blessés. Elle rejoint ensuite un autre maquis qui se consacre au sabotage des trains avant d'appuyer les troupes alliées dans la libération du sud de la France. En août 1944, elle défile à Montpellier dans les rangs des vainqueurs, mais terminera la guerre sur les bords du Rhin, comme médecin dans le 81ème régiment d’infanterie, commandé par Gilbert de Chambrun.
Carrière de pédiatre et engagement social
À la fin des années cinquante, Jacqueline de Chambrun reprend ses études de médecine et devient pédiatre. Elle développe une conception militante de son métier, toujours engagée à gauche mais jamais encartée ni inféodée.
Création du premier centre de PMI de Seine-Saint-Denis
Sous son impulsion est créé en 1968 le premier centre de protection maternelle et infantile (PMI) de Seine-Saint-Denis, dont elle sera le médecin responsable pendant dix-neuf ans. Liant prévention, éducation, soutien aux familles, elle en fait un modèle dans la profession. Ce centre devient le plus important de France. La PMI assure la protection des mères et des enfants. Ses professionnels aiment à rappeler que ce service est « universel », ouvert à tous, gratuit et anonyme.
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Très mobilisée sur le terrain des bidonvilles où se concentrent à l'époque les populations immigrées, elle milite aussi à partir des années 1970 en faveur de la contraception et de l'avortement et ouvre des consultations avec le Planning familial.
En Seine-Saint-Denis, on recense 117 centres de protection maternelle et infantile (PMI) pour 40 communes. Une implantation exceptionnelle qui place le département au premier rang des territoires, en nombre de centres, d’usagers et de consultations. 300 000 personnes sont suivies et 200 000 enfants de moins de six ans. Sous la responsabilité du président du conseil général, la PMI assure la protection des mères et des enfants.
Engagement au Secours populaire français
Le 28 février 1987, elle prend sa retraite de médecin. Le 1er mars, elle est déjà bénévole au Secours populaire français, dont elle deviendra administratrice. Cette organisation a salué son parcours "porté par le courage, l'audace, les valeurs humaines les plus nobles et essentielles".
Aujourd'hui encore, le Secours populaire continue d'agir en faveur des mères et des enfants, notamment à travers des initiatives locales. À Mulhouse, par exemple, des bénévoles ont créé un accueil destiné aux migrantes et aux demandeuses d’asile, enceintes ou avec un bébé. Elles sont une trentaine à recevoir chaque mois un soutien précieux pendant leur grossesse, à risque de par leurs conditions de vie, et pendant les premiers mois de leur enfant. Ces femmes, souvent totalement démunies et isolées, reçoivent des colis de première nécessité, un accompagnement social et un soutien moral.
Josiane, une bénévole du Secours populaire à Mulhouse, explique : « Nous recevons essentiellement des sans-papiers, migrantes ou demandeuses d’asile. Certaines ont besoin de parler. Elles sont souvent seules à attendre que leur mari les rejoigne ».
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Hommages et héritage
Jacqueline de Chambrun est décédée le 24 septembre 2013 à Marvejols (Lozère) à l'âge de 92 ans. Son parcours exceptionnel a été salué par de nombreuses personnalités et organisations. Pour l'association des psychologues de la petite enfance et pour le syndicat des médecins de PMI, "les associations, les services pour l'enfance, les luttes des femmes perdent une porteuse de lumière".
Son héritage perdure à travers les centres de PMI qu'elle a contribué à développer, son engagement au Secours populaire français et son exemple de courage et de détermination. Elle reste une figure emblématique de la lutte pour les droits des femmes et de la protection de l'enfance.
L'histoire de Jacqueline de Chambrun est un témoignage de l'importance de l'engagement individuel et collectif pour construire une société plus juste et plus solidaire. Son parcours exceptionnel nous rappelle que "ce qui est important, c'est que des valeurs ne soient pas perdues".
Les Lilas : Un lieu symbole de la lutte pour les droits des femmes
La maternité des Lilas est un autre lieu emblématique de la lutte pour les droits des femmes en France. Avant la loi Veil, des avortements clandestins y étaient pratiqués, bravant ainsi la loi et offrant une alternative aux femmes en détresse. Après la promulgation de la loi Veil, la maternité est devenue la cible de commandos anti-IVG, témoignant des tensions et des oppositions persistantes autour de la question de l'avortement.
Un bastion du féminisme
La maternité des Lilas compte dans ses rangs des figures de la lutte pour les droits des femmes. Des avortements clandestins y sont pratiqués avant la loi Veil. Chantal Birman s'interrogeait : « J’avais bien compris que les femmes allaient s’avorter quoi qu’il se passe et que c’était juste une question ‘est-ce qu’on veut qu’elles meurent ou pas’».
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Joëlle Brunerie-Kauffmann, militante pour le droit à l’IVG et cofondatrice du MLAC, se souvient : « Je consultais alors au dispensaire d’Aubervilliers, auprès d’une population extrêmement précaire, et régulièrement des femmes me disaient : « Si vous pouvez plus rien pour moi, je vais me poser une sonde ce soir. » J’en ai encore des frissons en vous le racontant… C’était un tel marasme, la clinique des Lilas nous dépannait en les accueillant, même quand elles n’avaient pas trop saigné, et moi j’étais dans une culpabilité totale. »
Cible des commandos anti-IVG
Une fois la loi Veil promulguée, la maternité devient la cible des commandos anti-IVG. En 1990, elle est le premier établissement français victime des commandos inspirés du mouvement « pro-life » américain.
En mai 1992, Xavier Dor un pédiatre catholique fervent opposant à l’IVG et cofondateur de l’association SOS tout-petits, occupe la maternité des Lilas. À l’aune de la loi Neiertz, le pédiatre est condamné à un mois de prison avec sursis et 5 000 francs d’amende.
Bobigny : Un procès historique comme prémices de la loi Veil
En octobre 1972, Marie-Claire, 17 ans, est jugée pour avortement illégal au tribunal de Bobigny. La jeune femme est représentée par Gisèle Halimi qui fait de ce procès une tribune politique aux côtés de Simone de Beauvoir. Toutes deux ont fondé Choisir la cause des femmes, un mouvement de lutte pour la dépénalisation de l’avortement en 1971, peu après la publication du « manifeste des 343 ».
Publiée dans les pages du Nouvel Observateur, cette pétition est signée par 343 Françaises qui ont rendu public leur avortement s’exposant à des poursuites pénales pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement.
Me Halimi fait de Bobigny non pas le procès des accusées, mais celui de la loi répressive. Dans son plaidoyer, elle démontre le caractère obsolète de l’article 317 du code pénal de 1810 qui condamne l’avortement et de la loi du 31 juillet 1920 réprimant la provocation à l’avortement et la propagande anticonceptionnelle, poussant les pouvoirs publics à changer la loi. À l’issue du procès, Marie-Claire est relaxée.
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