L'interruption volontaire de grossesse (IVG) est un sujet complexe et sensible au Maroc, marqué par des lois restrictives, des pratiques clandestines répandues et un débat public en constante évolution. Cet article explore la législation en vigueur, les prix pratiqués pour les pilules abortives et les avortements, ainsi que les réalités auxquelles sont confrontées les femmes marocaines cherchant à interrompre une grossesse.

Cadre Légal et Évolution du Débat sur l'Avortement

Au Maroc, l’avortement est autorisé uniquement si la vie de la mère est en danger, et ce, après l’avis de deux médecins consultants, dont l’un doit figurer sur la liste des experts auprès des tribunaux. En dehors de cette exception, l’IVG est criminalisée. L'article 449 du Code pénal prévoit des peines d'emprisonnement d'un à cinq ans et une amende pour quiconque procure ou tente de procurer un avortement, que la femme y ait consenti ou non. Si la mort en résulte, la peine peut aller jusqu'à la réclusion de dix à vingt ans.

Malgré ces dispositions juridiques sévères, la pratique de l'IVG est largement répandue au Maroc. Le débat sur l'assouplissement de la pénalisation de l'IVG a connu une accélération en 2014-2015, notamment suite à la diffusion d'un reportage sur une chaîne de télévision française. Ce débat a mis en lumière des positions contrastées au sein de la société marocaine, impliquant des représentants politiques, religieux, de la société civile et de l'administration publique. L'intervention du roi Mohamed VI a finalement tranché en faveur d'un assouplissement a minima de la loi.

L'Avortement Clandestin: Une Pratique Répandue et Risquée

En dépit de la criminalisation, l'avortement clandestin est une réalité courante au Maroc. Des estimations non officielles évoquent des chiffres élevés d'IVG clandestines pratiquées chaque jour. Ces chiffres, bien que souvent repris par les médias, manquent de précision quant à leur source et à leur méthodologie de calcul. Néanmoins, ils témoignent de l'ampleur du phénomène.

L'illégalité de l'avortement conduit à des pratiques médicalisées clandestines, dont les conditions de réalisation sont variables et peuvent entraîner des risques importants pour la santé des femmes. Ces avortements sont pratiqués par divers acteurs, allant des infirmiers et sages-femmes aux médecins généralistes et gynécologues-obstétriciens, utilisant des techniques intrusives (curetage) ou médicamenteuses (misoprostol). L'information sur le misoprostol est facilement accessible sur internet, ce qui permet aux femmes de recourir à cette méthode sans supervision médicale adéquate.

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Les avortements non médicalisés sont particulièrement dangereux et contribuent de manière significative à la morbidité, voire à la mortalité maternelle. Les femmes les plus pauvres sont les plus exposées à ces avortements à risque, réalisés par leurs propres moyens avec des techniques invasives souvent dévastatrices.

Prix des Pilules Abortives et de l'Avortement Clandestin

Le prix d'un avortement au Maroc varie considérablement en fonction de plusieurs facteurs, notamment l'âge du fœtus, le type de procédure (médicamenteuse ou chirurgicale) et le praticien. Dans le circuit médical clandestin, les tarifs peuvent aller de 1 000 à 10 000 dirhams (environ 100 à 1 000 euros). Un gynécologue à Salé souligne que "avant 8 semaines, le prix n'est généralement pas très élevé. Au-delà, le risque de complications s'accroît, le tarif aussi". Le gynécologue obstétricien Chafik Chraïbi ajoute que "l'illégalité de l'opération agit beaucoup sur son prix".

L'accès financier à un avortement sûr reste un obstacle majeur pour de nombreuses femmes marocaines. Celles qui n'ont pas les moyens de payer les tarifs élevés pratiqués dans les cliniques clandestines sont contraintes de recourir à des méthodes dangereuses, mettant leur santé et leur vie en danger.

Depuis l'interdiction de l'Artotec en 2018, un médicament initialement utilisé comme anti-inflammatoire mais détourné pour les IVG, l'accès aux pilules abortives est devenu plus difficile et coûteux. Les femmes doivent se procurer ces médicaments à l'étranger, sur le marché noir ou auprès de pharmacies qui vendent leurs stocks à des prix plus élevés.

Les Acteurs Engagés dans la Lutte pour la Dépénalisation de l'Avortement

Plusieurs acteurs de la société civile marocaine se mobilisent pour faire évoluer la législation sur l'avortement et améliorer l'accès des femmes à des services de santé reproductive sûrs. Parmi eux, on trouve l'Association Marocaine de Lutte Contre l'Avortement Clandestin (AMLAC), fondée par le Pr. Chraïbi, et le Mouvement Alternatif pour les Libertés Individuelles (MALI), qui accompagne bénévolement les femmes désirant avorter.

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Ces organisations dénoncent les dangers de l'avortement clandestin, plaident pour la dépénalisation de l'IVG et offrent un soutien aux femmes confrontées à des grossesses non désirées. Le MALI, par exemple, fournit des pilules abortives gratuitement aux femmes qui les contactent, tout en les informant sur la posologie et en restant disponibles pour les accompagner après la prise.

Les Conséquences de la Criminalisation de l'Avortement

La criminalisation de l'avortement a des conséquences néfastes sur la santé et les droits des femmes marocaines. Elle les contraint à recourir à des avortements clandestins, souvent pratiqués dans des conditions dangereuses, entraînant des complications graves, voire la mort. Elle contribue également à la stigmatisation des femmes ayant recours à l'IVG et à la criminalisation des professionnels de santé qui les aident.

En outre, la législation restrictive sur l'avortement est liée à d'autres problèmes sociaux, tels que la condamnation des mères célibataires et le risque d'abandon d'enfants. L'article 490 du code pénal punit les relations sexuelles hors mariage, ce qui rend les mères célibataires particulièrement vulnérables. Dans ce contexte, certains acteurs de la société civile demandent l'assouplissement de la loi sur l'IVG moins au titre des droits des femmes que pour éviter des situations intolérables pour les enfants nés de mères célibataires.

Absence de Plaintes et Difficulté de la Preuve

La quasi-absence de plaintes auprès des tribunaux pour pratique d'IVG, malgré la pénalisation, est un phénomène observé également dans d'autres pays où l'avortement est illégal. Cette absence de plaintes peut s'expliquer par le caractère intime et privé de l'avortement, ainsi que par la difficulté d'administrer la preuve.

La distinction médicale entre "avortement spontané" (fausse couche) et "avortement provoqué" peut également compliquer la tâche des autorités. De même, les circonstances entourant une intervention médicale justifiée pour "sauver la femme" peuvent être difficiles à établir avec certitude.

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Témoignages et Études sur l'Avortement au Maroc

Malgré le tabou qui entoure l'avortement au Maroc, les femmes évoquent facilement leurs expériences si l'on se réfère aux témoignages régulièrement retranscrits dans les médias. Des études, telles que celle menée par l'Association marocaine de planification familiale, révèlent que l'avortement est pratiqué par tout type de femme, quel que soit son niveau d'instruction, sa situation matérielle ou son statut de mère.

Une enquête Démographie et Santé datant de 1995 a permis de documenter la pratique de l'avortement et de la considérer comme un facteur de baisse de la fécondité. Cette enquête a révélé que 8,6% des grossesses se sont terminées par un avortement provoqué ou spontané. Il est remarquable que l'enquête Démographie et Santé ultérieure de 2003-2004 ne donne aucune information sur l'avortement.

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