Observer un bébé, c’est assister à l’émergence progressive de petits apprentissages. Beaucoup se demandent ce qu’un tout-petit garde réellement en tête au fil de ses premiers mois. La question fascine depuis longtemps : la mémoire du bébé fonctionne-t-elle comme celle des adultes ? À quel moment les souvenirs d’enfance s’impriment-ils pour de bon ?
Les bases de la mémoire infantile
Dès la naissance, le cerveau commence son incroyable aventure de maturation. Les connexions neuronales se multiplient à une vitesse folle, jetant les bases essentielles à l’apprentissage et à la rétention des souvenirs. Mais tous les types de mémoire ne se développent pas au même rythme. Il n’existe pas qu’un seul type de mémoire. Chez l’adulte comme chez le tout-petit, plusieurs systèmes sont actifs et coopèrent pour permettre l’acquisition de compétences et la rétention des souvenirs. L’interaction entre mémoire procédurale, épisodique et sémantique structure progressivement l'organisation mentale du bébé.
Mémoire procédurale et apprentissages précoces
La mémoire procédurale, souvent active dès les premières semaines, contribue à retenir des gestes simples ou les sensations agréables procurées par certains mouvements. Des recherches montrent que même très jeune, un bébé reconnaît la mélodie d’une berceuse entendue régulièrement, perçoit les voix familières autour de lui ou anticipe certaines routines du coucher.
Mémoire épisodique et amnésie infantile
La mémoire épisodique désigne la capacité à stocker des événements personnels vécus à un moment précis. Or, chez le nourrisson, cette forme de stockage reste très immature durant la première année, car elle nécessite une maturité cérébrale spécifique qui arrive seulement vers deux ou trois ans. L’amnésie infantile, ce phénomène universel, permet de comprendre pourquoi aucune image nette des premiers mois de vie ne subsiste généralement à l’âge adulte. En revanche, peu d’adultes gardent un épisode détaillé remontant avant leur troisième anniversaire.
L’amnésie infantile décrit l’incapacité générale à se rappeler des événements survenus avant l’âge de deux ou trois ans. Ce phénomène survient parce que l’hippocampe, essentiel pour la formation de souvenirs épisodiques stables, n’est pas suffisamment mature durant la période de la petite enfance. La mémoire du bébé enregistre principalement des traces procédurales ou sensorielles : voix familières, sensations physiques, routines quotidiennes et émotions liées à l’attachement parental.
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Développement cérébral et mémoire
Le développement du cerveau d’un nourrisson va de pair avec la progression de ses capacités mémorielles. Durant les douze premiers mois, toutes les zones impliquées ne progressent pas au même rythme. Pendant cette période, la maturation cérébrale favorise surtout la consolidation de routines et d’automatismes nécessaires pour grandir.
Oui, la maturation cérébrale conditionne la possibilité de graver différents types de souvenirs. Tant que certaines régions comme l’hippocampe et le cortex préfrontal restent immatures, seuls des apprentissages automatiques et des expériences émotionnelles profondes sont consolidés durablement.
Importance de la stimulation
Stimuler positivement l’environnement quotidien contribue à soutenir la bonne structuration des circuits neuronaux. Rapprocher bébé de multiples sources de stimulation douce : alterner les activités sensorielles (chants, toucher, mouvement), instaurer des routines bienveillantes et verbaliser souvent les petites actions permet de renforcer efficacement ses aptitudes mémorielles.
Croyances et réalités sur la mémoire des bébés
De nombreuses croyances entourent encore le sujet : certains affirment que le bébé “n’a pas de mémoire” ou qu'il “oublie tout”. Pourtant, la réalité s’avère bien plus nuancée. Bien que le jeune enfant ne conserve pas de trace consciente de nombreux épisodes quotidiens, cela ne signifie pas que ces événements lui échappent totalement. L’influence des expériences précoces est réelle : elles forgent la base de la sécurité affective, l’attachement et certaines préférences sensorielles ou alimentaires.
Freud et l'amnésie infantile
Et si Freud avait en partie raison ? Alors que de nombreux neuroscientifiques ont longtemps pensé que l’immaturité du cerveau empêchait les jeunes enfants de se forger des souvenirs durables, le célèbre psychanalyste plaidait pour l’existence d’une amnésie infantile. Pour lui, des souvenirs étaient bien fabriqués, puis tout simplement oubliés. Si la raison avancée par Freud pour expliquer cette disparition n’est pas prouvée (selon lui, elle serait liée à la nécessité d’oublier l’expérience psychosexuelle de la naissance), “il apparaît que le cerveau peut effectivement créer des souvenirs avant l’âge de 3 ans”, explique Science dans un article grand public. Mais à l’âge adulte, “on ne peut pas y accéder consciemment”.
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Recherches actuelles
Pour essayer de comprendre les mécanismes à l’œuvre dans la mémorisation des tout-petits, puis l’oubli, les chercheurs élaborent des tests pour les enfants et travaillent aussi sur des rongeurs. Sara Reardon, la journaliste de Science, s’est rendue dans un laboratoire de l’Institut Max Planck pour le développement humain, situé à Berlin, en Allemagne, où quelques centaines d’enfants âgés de 18 à 24 mois sont suivis pendant six mois pour découvrir quand les souvenirs durables se mettent en place. Les premières données indiquent que c’est à environ 20 mois que cela se.
Comment fonctionne la mémoire en général ?
Dès notre naissance, notre cerveau est bombardé par une immense quantité d’informations sur notre propre personne et le monde qui nous entoure. Mais alors, comment faisons-nous pour garder en mémoire tout ce que nous vivons et apprenons ? Grâce aux souvenirs.
L’Homme conserve différents types de souvenirs, pendant plus ou moins longtemps. La mémoire à court terme conserve les souvenirs pendant quelques secondes, voire quelques heures, alors que la mémoire à long terme les conserve pendant plusieurs années. Nous disposons également d’une mémoire de travail, qui nous permet de garder un souvenir pour un certain laps de temps grâce à la répétition. Par exemple, lorsque vous vous répétez encore et encore un numéro de téléphone pour le retenir, vous utilisez votre mémoire de travail.
Mémoire déclarative vs. non déclarative
Il existe une autre façon de catégoriser les souvenirs, en s’intéressant à l’objet même du souvenir en question et au fait d’en être conscient ou non. La mémoire déclarative, aussi appelée mémoire explicite, rassemble les types de souvenirs que vous avez consciemment vécus. Certains de ces souvenirs sont des faits ou relèvent du « savoir commun » : la capitale du Portugal (Lisbonne) ou le nombre de cartes dans un jeu standard (52). D’autres proviennent de vos expériences passées, comme un anniversaire pendant votre enfance.
La mémoire non déclarative, également connue sous le nom de mémoire implicite, se forme inconsciemment. La mémoire procédurale fait partie de cette catégorie, c’est celle qu’utilise votre corps pour se souvenir des compétences que vous avez acquises. Vous jouez d’un instrument ou faites du vélo ? C’est l’œuvre de votre mémoire procédurale. La mémoire non déclarative conditionne également les réflexes de votre corps, comme le fait de saliver à la vue de votre pâtisserie préférée ou de contracter vos muscles lorsque vous avez peur.
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De manière générale, les souvenirs liés à la mémoire déclarative sont plus faciles à former que ceux liés à la mémoire non déclarative. Il est plus rapide de mémoriser la capitale d’un pays que d’apprendre à jouer du violon. Mais les souvenirs de la mémoire non déclarative durent plus longtemps.
L'étude de l'amnésie
Afin de comprendre comment nous nous souvenons, il est incroyablement utile d’étudier comment nous oublions. C’est pour cette raison que les scientifiques étudient l’amnésie, la perte de mémoire ou de la capacité à apprendre. L’amnésie est souvent provoquée par un traumatisme subi par le cerveau, comme des lésions à la tête, une attaque cérébrale, une tumeur au cerveau ou l’alcoolisme chronique.
Il existe deux grands types d’amnésie. Le premier, l’amnésie rétrograde, fait référence à l’oubli des souvenirs antérieurs au traumatisme cérébral. Le second, l’amnésie antérograde, fait référence aux situations pour lesquelles le traumatisme cérébral empêche partiellement ou totalement la formation de nouveaux souvenirs.
Le cas le plus célèbre d’amnésie antérograde est celui de Henry Molaison qui, en 1953, a subi une ablation de certaines parties du cerveau en guise de traitement ultime pour combattre les graves crises dont il était victime. Alors que Molaison (connu de son vivant sous le pseudonyme HM) se souvenait d’une grande partie de son enfance, il était incapable d’alimenter sa mémoire déclarative en nouveaux souvenirs. Les personnes qui travaillaient à ses côtés depuis des dizaines d’années devaient se re-présenter à chaque nouvelle visite.
Localisation des souvenirs dans le cerveau
Les sujets d’étude comme HM ou les animaux présentant des lésions cérébrales permettent aux scientifiques de détecter où et comment les différents types de souvenirs se forment dans le cerveau. Il semble que les souvenirs des mémoires à long terme et à court terme ne se forment pas de la même façon. Il en va de même pour ceux des mémoires déclaratives et procédurales.
Il n’existe pas dans votre cerveau de zone qui contienne l’ensemble de vos souvenirs. Différentes zones forment et stockent différents types de souvenirs. Il se pourrait même que différents processus soient à l’œuvre dans chaque cas. Par exemple, les réponses émotionnelles comme la peur prennent place dans une région du cerveau appelée amygdale. Les souvenirs des compétences que vous avez acquises sont associées à une autre région appelée striatum. Une région portant le nom d’hippocampe est essentielle à la formation, la conservation et la remémoration des souvenirs déclaratifs.
Engrammes mnésiques et consolidation de la mémoire
Depuis les années 1940, les scientifiques présument que les souvenirs sont conservés par des groupes de neurones, ou de cellules nerveuses, appelés engrammes mnésiques. Ces cellules interconnectées répondent à l’unisson en réaction à un stimulus spécifique, que ce soit le visage de votre ami ou l’odeur du pain frais. Plus les neurones répondent à l’unisson, plus les interconnexions qui relient les cellules se renforcent. Ainsi, lorsque à l’avenir un stimulus activera les cellules, il est plus probable que l’ensemble du groupe réponde en même temps. L’activité collective des nerfs retranscrit ce que nous percevons comme un souvenir. Les détails de ce mécanisme occupent encore aujourd’hui les scientifiques.
Pour qu’un souvenir à court terme se transforme en un souvenir à long terme, il doit être renforcé pour un stockage sur le long terme, ce processus porte le nom de consolidation de la mémoire. Selon les théories actuelles, la consolidation se déroulerait suivant divers processus. L’un d’entre eux, la Potentialisation à long terme, fait référence à la façon dont les différents nerfs augmentent leur propre taille afin de communiquer différemment avec les nerfs voisins. Ce remodelage a un impact à long terme sur les connexions nerveuses, ce qui stabilise la mémoire. Tous les animaux dotés d’une mémoire à long terme utilisent ce même processus cellulaire basique. Les scientifiques ont saisi les détails de la potentialisation à long terme grâce à l’étude des limaces de mer de Californie. Toutefois, tous les souvenirs à long terme ne proviennent pas nécessairement des souvenirs à court terme.
Rappel des souvenirs et recherches futures
Lorsque nous nous remémorons un souvenir, de nombreuses parties de notre cerveau communiquent rapidement les unes avec les autres, dont les régions du cortex cérébral responsables du traitement à haute vitesse des informations, la région chargée de la gestion des signaux primaires envoyés par nos sens et une région appelée lobe temporal médian qui semble contribuer à la coordination du processus. Une étude récente a démontré que lorsqu’un patient se remémore des souvenirs récemment formés, les ondes signalant une activité cérébrale dans le lobe temporal médian se synchronisaient avec celles du cortex cérébral.
Il reste encore de nombreux mystères à percer en ce qui concerne les souvenirs. Comment sont-ils précisément encodés au sein des groupes de neurones ? À quel point les cellules qui encodent un souvenir donné sont-elles dispersées ? Quelle est la relation entre notre activité cérébrale et la façon dont nous vivons les souvenirs ? Ces branches actives de la recherche pourraient un jour offrir une nouvelle perspective sur le fonctionnement du cerveau et sur les différentes façons de traiter les pathologies liées à la mémoire.
Par exemple, des travaux récents ont démontré que certains souvenirs devaient être « reconsolidés » à chaque fois qu’ils sont remémorés. Le cas échéant, cela signifierait que l’action de se remémorer un souvenir rendrait ce souvenir temporairement malléable et permettrait donc de le renforcer, de l’affaiblir ou de le modifier.
Mémoire implicite et épisodique chez les bébés
Il y a de fortes chances que votre premier souvenir remonte à votre troisième ou quatrième anniversaire (et encore). Nous devons cette incapacité de la plupart des adultes à se souvenir d’événements plus précoces, y compris leur naissance, à l’amnésie infantile. Comment expliquer ce phénomène ?
Distinguons tout d’abord ces deux types de mémoire. Logée dans le cervelet, la mémoire implicite est souvent considérée comme « primitive », car basée sur des mécanismes automatiques et inconscients. Elle est essentielle pour les nouveau-nés, notamment en leur permettant d’associer des sentiments de sécurité au son de la voix de leur mère, ou encore de savoir instinctivement comment se nourrir. Des études ont également révélé peu de changements dans ce type de mémoire à mesure que nous vieillissons. Même dans de nombreux cas d’amnésie chez l’adulte, certaines compétences implicites, telles que faire du vélo, subsistent.
D’un autre côté, la mémoire épisodique ou autobiographique est un type de mémoire à long terme qui nous permet de nous rappeler des événements et des expériences de notre passé personnel. La formation de ces souvenirs est un processus complexe qui implique trois étapes principales :
- L’encodage. Il s’agit du processus par lequel l’information est captée par les sens et transformée en une forme qui peut être stockée dans le cerveau. L’encodage peut se produire de plusieurs façons, notamment par l’association avec des informations existantes, la répétition, la mise en contexte et l’utilisation de techniques de mémorisation.
- La consolidation. Les souvenirs sont ensuite stockés à long terme dans le cerveau. Cette seconde étape peut prendre des minutes, des heures ou des jours, et implique des changements physiques et chimiques dans le cerveau qui renforcent les connexions neuronales associées aux souvenirs.
- La récupération est le processus par lequel les souvenirs stockés dans le cerveau sont rappelés et utilisés. Elle peut être influencée par de nombreux facteurs, tels que le contexte, l’état émotionnel, l’attention et la répétition.
Capacité des bébés à encoder des souvenirs
On a longtemps pensé que les bébés ne pouvaient pas encoder les informations qui constituent le fondement des souvenirs. Des études ont depuis réfuté cette idée, suggérant que cette capacité d’encodage doit probablement s’accélérer progressivement avec le temps, plutôt que d’apparaître soudainement vers l’âge de trois ans.
Ce codage de la mémoire pourrait être lié au développement du cortex préfrontal du bébé au niveau du front. Cette zone qui est active lors de l’encodage et de la récupération des souvenirs explicites n’est pas totalement fonctionnelle à la naissance. Elle le devient ensuite progressivement jusqu’à l’âge d’environ 24 mois. Après ce laps de temps, le nombre de synapses dans le cortex préfrontal atteint les niveaux adultes.
Par ailleurs, nous savons que la taille de l’hippocampe (qui détermine les informations sensorielles à transférer dans le stockage à long terme) augmente aussi régulièrement jusqu’à la deuxième ou troisième année.
Cerveau immature et amnésie infantile
Nous savons ainsi que les bébés ont une forte mémoire implicite et peuvent également encoder des mémoires explicites dans une certaine mesure. Comment expliquer alors cette amnésie infantile nous empêchant de nous rappeler de nos premiers souvenirs ?
La principale hypothèse est que si nous pouvons effectivement progressivement encoder des souvenirs à long terme, notre cerveau n’est tout simplement pas encore assez mature à la naissance pour atteindre cette capacité. Ce n’est qu’au bout de quelques années (autour de l’âge de cinq ou six ans) que notre mémoire épisodique se structure véritablement. Nos capacités s’améliorent ensuite jusqu’à l’adolescence.
Il est également possible que nos premiers souvenirs soient bloqués parce que nous n’avons aucune compétence linguistique à ce moment-là. Une étude menée en 2004 avait retracé le développement verbal chez les garçons et les filles de 27 et 39 mois comme mesure de leur capacité à se souvenir d’un événement passé. Les chercheurs avaient alors constaté que si les enfants ne connaissaient pas les mots pour décrire l’événement lorsqu’il s’était produit, ils ne pouvaient pas le décrire plus tard après avoir appris les mots appropriés.
Souvenirs trompeurs et roman familial
Ainsi pour conclure, il nous est donc impossible de nous rappeler de notre naissance. Mais alors comment expliquer l’impression ressentie par certains adultes de se rappeler d’événements aussi précoces ?
Ces souvenirs supposés sont en réalité trompeurs, relevant principalement du « roman familial » : la vie d’une famille est remplie d’événements, souvent maintes fois racontés aux enfants, au point qu’on a l’impression de s’en souvenir. En réalité, le récit seul permet de reconstruire ces informations et de se les approprier.
Preuves de souvenirs précoces : l'étude de 2025
Des psychologues américains ont apporté la preuve que l'être humain a toujours des souvenirs de sa petite enfance.
Pour chacun d'entre nous, il est normalement impossible de se souvenir clairement des détails de notre vie de nourrisson ou d'enfants en bas âge, que ce soit les premiers biberons, les premières acrobaties ou les toutes premières expériences en général. On a parfois l'impression nébuleuse de se souvenir de quelques scènes de vie personnelle avant l'âge de 3 ans, mais ce sont souvent des reconstructions a posteriori. Les psychologues parlent "d'amnésie infantile", un phénomène assez mystérieux que les biologistes ont tenté d'expliquer par l'incapacité du cerveau immature à encoder ces souvenirs.
Pourtant, ces souvenirs existent bel et bien et c'est ce qu'ont montré des chercheurs dans une étude publiée dans la revue Science, (lien en anglais), le 20 mars 2025. Ils ont placé, avec soin, 26 bébés âgés de quatre mois à deux ans dans un appareil IRM. Les enfants devaient regarder la photo d'un nouveau visage, objet ou paysage, et une minute après, ils étaient exposés à la même image. Les scientifiques ont alors observé que les enfants s'attardaient plus longtemps sur la photo et qu'ils affichaient une forte activité neuronale au niveau de la partie postérieure de l'hippocampe.
L'hippocampe : siège de la mémoire autobiographique
Cette zone du cerveau est considérée chez les adultes comme le siège de la mémoire autobiographique et cela prouve que des souvenirs sont gravés dans ces jeunes esprits, surtout à partir d'un an. Ils sont, donc, probablement encore présents dans les cerveaux adultes, mais pour une raison encore inconnue, on ne parvient pas à y accéder consciemment. Il est possible, techniquement, de les raviver et cela a déjà été réalisé chez des souris de laboratoire. Des biologistes ont trouvé le moyen de réactiver des souvenirs de jeunesse chez des rongeurs, mais en utilisant des techniques très lourdes et invasives de modifications des protéines et de prise de contrôle des activités cellulaires. C'est évidemment éthiquement impossible à reproduire chez l'humain.
On peut aussi se demander si ce serait vraiment souhaitable ou intéressant de court-circuiter ce mécanisme naturel d'amnésie. Ces souvenirs de bébés humains à quatre pattes, bénéficiant de soins parentaux très intenses, ne sont pas forcément utiles pour les bipèdes adultes que nous sommes. Reste à savoir si ces souvenirs cachés, joyeux ou douloureux, peuvent avoir une influence sur le comportement de notre vie.
Confirmation par l'imagerie cérébrale
Une étude récente révèle que les bébés commencent à former des souvenirs dès un an. Même en puisant le plus loin possible dans nos souvenirs, personne ne peut se rappeler des tout premiers instants de sa vie. C’est ce que l’on appelle "l’amnésie infantile". Pourtant, d’après une récente étude publiée dans la revue Science, les bébés dès l'âge d'un an, commencent à cumuler des souvenirs. Les chercheurs tentent d’expliquer ce paradoxe.
"Une possibilité vraiment intéressante est que les souvenirs sont toujours présents à l'âge adulte, mais qu'on ne peut tout simplement pas y accéder", explique Tristan Yates, co-auteur de l'étude et neuroscientifique à l'Université de Columbia à New York, pour le journal Nature.
Pour en avoir le cœur net, Tristan Yates et ses collègues ont utilisé l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle. Grâce à cette technologie, ils ont pu scanner les cerveaux de 26 jeunes enfants âgés de 4 mois à 2 ans. Ils ont ainsi pu mesurer l’activité de l'hippocampe (une région du cerveau responsable de la formation et du stockage des souvenirs), lorsque les enfants regardaient une image d’un visage puis la même image une minute plus tard. C’est ainsi qu’ils ont constaté que lorsque le bébé regardait l’image plus longtemps la deuxième fois, l’activité de l’hippocampe était plus élevée. Cela suggère que les bébés avaient bien mémorisé de ce qu’ils avaient vu.
Encodage et rappel des souvenirs
Autre découverte : une forte activité d’encodage dans la partie postérieure de l’hippocampe, la zone associée au rappel des souvenirs. "C'est une preuve que la capacité d'encodage existe", explique Nick Turk-Browne, co-auteur de l'étude et psychologue cognitif à l'Université de Yale. Cependant, cette capacité de "rappel du souvenir" semble plus forte chez les bébés de plus de 12 mois. L'incapacité des adultes à se souvenir de leurs premières années pourrait donc être dû à un "décalage entre la manière dont le souvenir a été initialement stocké et les indices de récupération ou les termes de recherche utilisés par votre cerveau pour essayer d'y accéder", suggère Nick Turk-Browne. Les souvenirs seraient toujours présents, bien cachés dans notre cerveau, sans que nous puissions les atteindre.
Des études menées ultérieurement sur des rats soutiennent également que les souvenirs infantiles persistent durant de nombreuses années.
Nouvelle perspective sur l'amnésie infantile
Pendant longtemps, la théorie dominante indiquait que notre incapacité à se souvenir venait d’une immaturité de l’hippocampe, cette zone du cerveau cruciale pour la mémoire. Pourtant, une étude menée par les scientifiques Tristan Yates et Nick Turk-Browne et publiée dans Science contredit ce point de vue : l’hippocampe serait actif bien plus tôt qu’on ne le pensait. Il serait donc possible d'avoir des souvenirs de nos premiers mois ? Pas impossible en tout cas…
"Ces travaux suggèrent qu'en réalité, l'amnésie infantile pourrait être due à un problème d'accès aux souvenirs stockés, plutôt qu'à une incapacité à les stocker", explique le psychologue Nick Turk-Browne à la BBC Science Focus. Deux hypothèses sont envisagées : soit ces souvenirs ne sont jamais transférés dans une mémoire à long terme, soit ils sont bel et bien stockés quelque part mais deviennent progressivement inaccessibles à mesure que l’enfant grandit.
Rôle du développement du langage
Un autre facteur essentiel à considérer est le développement du langage. Comme l'indique Jeanne Shinskey dans les colonnes de The Conversation, spécialiste en psychologie à la Royal Holloway University, "la capacité d’un enfant à verbaliser au sujet d’un événement au moment où celui-ci se passe prédit plus ou moins à quel point il s’en souviendra des mois ou des années plus tard". En clair, les souvenirs créés avant que l’enfant puisse les exprimer verbalement pourraient simplement être perdus faute de pouvoir être racontés et consolidés.
Impact inconscient des souvenirs précoces
Même si nos souvenirs précis de bébé semblent évanouis, leur impact ne disparaît pas totalement. Ces expériences précoces continuent à façonner inconsciemment notre comportement adulte, indique Discover Magazine. Les chercheurs de Yale explorent actuellement l’idée que certains souvenirs précoces pourraient être récupérables grâce à des indices précis, comme des odeurs familières ou des vidéos personnelles.
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