Marc Bloch, historien du Moyen Âge, a vu son œuvre prendre une dimension nouvelle à partir des années 1980, avec une attention particulière portée à ses écrits et témoignages sur les deux guerres mondiales. Initialement reconnu pour ses travaux sur l'histoire des économies et des sociétés médiévales, il est devenu, en quelque sorte, un analyste du temps présent.
Une Vie Académique Marquée par les Guerres
Né à Lyon en 1886, Marc Bloch est le fils de Gustave Bloch, professeur d'histoire ancienne à l'université de Lyon, puis à la Sorbonne et à l'École normale supérieure. Son père, engagé dans le camp des dreyfusards, a marqué son éducation. Marc Bloch effectue ses études au lycée Louis-le-Grand à Paris, puis à l'École normale supérieure, où il obtient l'agrégation d'histoire en 1908. Il séjourne en Allemagne en 1908-1909, suivant les cours de Karl Bücher, Gustav von Schmoller et Karl Lamprecht, avant d'être pensionnaire à la Fondation Thiers.
Il commence sa carrière comme professeur de lycée à Montpellier en 1912, puis à Amiens en 1913. En 1919, il épouse Simone Vidal, avec qui il aura six enfants. La même année, il est nommé maître de conférences en histoire médiévale à l'université de Strasbourg, où il rencontre des figures intellectuelles telles que le sociologue Maurice Halbwachs, le psychologue Charles Blondel, le géographe Henri Baulig et Lucien Febvre. Après plusieurs tentatives infructueuses pour entrer au Collège de France, il est élu professeur d'histoire économique à la Sorbonne en 1936.
De Soldat de la Grande Guerre à Analyste de "L'Étrange Défaite"
Marc Bloch fut un acteur et un témoin des événements de son temps. Mobilisé en 1914, il termine la Grande Guerre avec le grade de capitaine. Vingt-cinq ans plus tard, volontaire, il retourne au front jusqu'à la défaite de mai-juin 1940. Il a consigné ses expériences de soldat et ses analyses de « l’étrange défaite » dans des textes, pour la plupart publiés à titre posthume. Rédigé en 1940, L’Étrange Défaite paraît en 1946.
Cette première expérience de la guerre est relatée dans l’ensemble documentaire mis au point par son fils Étienne dans Écrits de guerre, 1914-1918.
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L'Engagement dans la Résistance et le Sacrifice Ultime
Associé aux premiers mouvements de résistance, il entre plus tard dans la clandestinité. Lors de l'offensive allemande de mai 1940, Marc Bloch s'engage comme volontaire dans l'armée française jusqu'à l'armistice du 22 juin. La promulgation par Vichy des lois antisémites l'exclut de la Sorbonne, et le numerus clausus menace les études de ses enfants. Il rédige alors un « témoignage » qui deviendra L’Étrange Défaite.
Durant l’Occupation, Bloch rejoint d’abord l’université de Strasbourg, repliée à Clermont-Ferrand, puis celle de Montpellier en 1942, avant d’être définitivement mis en congé de l’enseignement lors de l’invasion de la zone sud. En février 1943, il se rend à Lyon et rallie le mouvement de résistance Franc-Tireur.
Il rejoint donc le Mouvement Franc-Tireur dans la région lyonnaise et travaille dans le comité directeur régional. Son pseudo était « Narbonne ». De fait, il ne fut intégré dans le Mouvement que grâce à l’insistance de Maurice Plessis auprès de Georges Altman. Avant tout, il voulait servir. Jean-Pierre Lévy, responsable du Mouvement, a dit n’avoir connu qu’après la guerre le comportement de Marc Bloch ; il a écrit dans Mémoires d’un Franc-Tireur, « J’ai appris avec émotion que Marc Bloch, cet historien éminent, avait trouvé normal d’accepter sans réticences les directives que je donnais […] bien que par mon âge, j’aurais pu être son fils ».
Marc Bloch, malgré ses cinquante-sept ans sut aussi se plier aux rudesses de la vie clandestine. Il se montra si utile qu’il représenta Franc-Tireur à partir de juillet 1943 au directoire des MUR à Lyon. La Résistance intérieure préparait la Libération. Il s’agissait s’organiser l’insurrection libératrice, le Comité de Libération régional, mais aussi de penser aux lendemains, au régime politique, économique, social du pays libéré. C’était la préoccupation du Comité Général d’Études, formé par Jean Moulin. Marc Bloch, déjà riche de l’expérience du Cercle de Montpellier, fut chargé de diriger la rédaction des Cahiers politiques, un travail de réflexion sur les réformes envisagées. Celle de l’enseignement en faisait partie et Marc Bloch s’y attacha particulièrement.
Il fut arrêté par la Gestapo le 8 mars 1944 après une dénonciation qui entraîna de multiples arrestations dans le Lyonnais. Il fut enfermé à la prison de Montluc sous le pseudo de Maurice Blanchard et subit des tortures sans parler : Marc Bloch était un homme de grand courage. Le 21 mars, dans un message adressé à Berlin, Otto Abetz écrivait que la Résistance lyonnaise était décapitée et attribuait à Marc Bloch dans l’État-Major de la Résistance un rôle de direction : « Le chef de cet État-Major est un juif français nommé Block dont le pseudonyme est Narbonne ».
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Marc Bloch fut exécuté le soir du 16 juin 1944 avec 29 autres résistants près de Saint-Didier-de-Formans au lieu dit « Les Roussilles ». Marc Bloch fut inhumé au cimetière municipal de Bourg d’Hem (Creuse) où il repose depuis lors et son nom figure sur le mémorial de la Résistance creusoise à Guéret.
Héritage et Mémoire
Consacrée à l’histoire des économies et des sociétés médiévales, l’œuvre de Marc Bloch a connu à partir des années 1980 une étonnante inflexion propulsant au premier rang ses écrits et ses témoignages sur les deux guerres mondiales. Dès lors, lire aujourd’hui Marc Bloch, c’est lire un historien pour qui l’articulation entre passé et présent est indispensable à la compréhension du Moyen Âge, c’est lire un observateur du présent à qui le Moyen Âge donne des clés de lecture du présent.
Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, conçu d’abord comme une introduction historiographique à une histoire jamais écrite de l’Europe, est publié par Lucien Febvre en 1949.
La vie de Marc Bloch aurait pu être consacrée tout entière à l’histoire. Mais Marc Bloch était de la génération qui subit les deux guerres mondiales. Il s’engagea avec détermination et ce soldat fit de la guerre un observatoire pour l’historien. L’historien et le citoyen, en Marc Bloch, ne faisaient qu’un.
À l'occasion de la célébration des 80 ans de la Libération de Strasbourg, le président Macron a annoncé que Marc Bloch aura sa place au Panthéon.
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Daniel Bloch, un Fils Témoin
Né le 11 mars 1926, de l’union de Marc Bloch et de Simone Vidal, quatrième d’une fratrie de six enfants, Daniel Bloch exprima très vite le sentiment d’être le « mouton noir » de sa famille. En effet, dans un foyer où l’étude primait tout, le jeune Daniel Bloch préférait les chemins de traverse et ceux de l’école buissonnière. Ce fut alors l’exode dans la Creuse, à Chamalières puis à Fougères, bastion familial des Bloch.
Alors que son père et deux de ses frères entraient dans la Résistance, Daniel Bloch, tout en poursuivant ses études à l’école d’agriculture de Neuvic en Corrèze, aidait sa mère à porter secours aux réfugiés. Puis, dénoncé comme Juif, Daniel Bloch réchappa d’une arrestation et entra dans la clandestinité. Grâce à l’intervention de son père, il devint agent de liaison d’un maquis de Corrèze, sous le pseudonyme de « Narbonne », avant d’intégrer les FFI du Groupe Revanche stationnés dans le Cantal.
Daniel Bloch prit part aux affrontements survenus au Mont-Mouchet puis au réduit de la Truyère en juin 1944, qui permirent de ralentir la sanglante remontée de la Division « Das Reich ». Il fut aussi combattant, à la fin de l’été 1944, lors des batailles du Viaduc de Garabit et de Saint-Flour. Orphelin, Daniel Bloch rejoignit le 152e régiment d’infanterie du général de Lattre, les « Dragons Rouges » de Colmar. Ce fut dans leurs rangs qu’il prit part à la remontée vers la Nièvre puis à la campagne d’Alsace, où il manqua de perdre ses jambes après une blessure dans le Doubs le 23 novembre 1944.
Après la guerre, rescapé des tragédies, Daniel Bloch poursuivit sa quête de liberté. Grâce à son frère, Louis, il devint assistant laborantin de photographie pour « Combat » et, peu à peu, assistant de son rédacteur en chef, Albert Camus, avec qui il partageait la passion du « Red Star ». Fréquentant la rédaction de « France Soir », il y fut aussitôt adopté par son directeur Pierre Lazareff. Boursier aux Etats-Unis, Daniel Bloch s’installa ensuite au Canada, dans le sillage du commissaire de l’exposition universelle de Montréal en 1967. Devenu professionnel des relations publiques, Daniel Bloch s’impliqua enfin dans la commémoration des 40 ans du Débarquement de Normandie.
En 2024, Daniel Bloch, dernier survivant des enfants de Marc Bloch, a reçu l'insigne de Chevalier de la Légion d'honneur.
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