Brosser un panorama de la littérature espagnole, riche et diversifiée, en quelques pages est un défi ambitieux. Cet article se propose de tracer les grandes lignes de son évolution, en mettant en lumière les facteurs qui ont contribué à son originalité et à sa richesse.

Les Racines de l'Originalité Littéraire Espagnole

L'originalité de la littérature espagnole découle de plusieurs facteurs historiques et culturels. Tout d'abord, l'Espagne a été le carrefour de diverses civilisations, notamment au début du Moyen Âge, ce qui a enrichi son patrimoine culturel et littéraire. Ensuite, l'Espagne s'est parfois repliée sur elle-même par rapport au reste de l'Europe, subissant les conséquences culturelles de la guerre de Cent Ans qui ont limité les échanges avec les poètes itinérants.

L'Inquisition, mise en place par les Rois Catholiques et réactivée pendant le Concile de Trente, a également joué un rôle important. Bien qu'une période de réflexion philosophique ait été ravivée sous les Bourbons au XVIIIe siècle, avec Charles III et Charles IV à ses débuts, l'Église aurait interdit la circulation des livres venant du nord, soupçonnés de véhiculer les pensées protestantes et de libre-pensée.

Cependant, les négociants judéo-espagnols et portugais exilés faisaient venir d'Espagne les œuvres des meilleurs auteurs de théâtre, de roman et, dans une moindre mesure, de poésie. En effet, même dans la péninsule, la poésie circulait plus souvent sous forme de manuscrits avant d'être imprimée grâce à des mécènes. La France littéraire d'Henri IV, puis de Richelieu, ainsi que celle de Louis XIV, se sont nourries de ces échanges.

Les trajets de France en Espagne et d'Angleterre en Espagne reprendront avec précaution pendant le siècle des Lumières, appelé l'Illustration en Espagne. Ces idées libérales se heurteront au conservatisme ambiant et seront retardées par l'invasion napoléonienne, perçue comme une insulte et une conséquence de la Révolution française. Les afrancesados des années 1770-90 seront pourchassés comme traîtres à la patrie. Ce n'est qu'après la chute du roi Joseph, dit « Pepe Botella », que ces idées retrouveront une certaine vigueur aux Cortes de Cadix (1808), dans l'espoir d'établir un régime démocratique. Mais les trônes d'Europe rétablissent l'autocrate Ferdinand VII. À sa mort, sa fille Isabel II voit son trône contesté par les carlistes absolutistes du nord - Aragon et Navarre - qui prétendent instaurer une loi salique jamais en usage dans la péninsule. À deux reprises, les carlistes se rebelleront, ce qui aboutira à une république éphémère avant la restauration des Bourbons de la lignée d'Isabel dans le dernier tiers du XIXe siècle, une monarchie un peu plus libérale et bourgeoise par la force des choses. Certains écrivains voyageront et prendront connaissance des courants du romantisme, puis des idées philosophiques du krausisme et du progrès des sciences, qu'ils intégreront dans leurs romans régionalistes.

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Les Premières Manifestations Littéraires en Langues Romanes

Les chrétiens commencent à distinguer divers parlers romans, dont nous avons trace autour des Xe et XIe siècles dans des textes poétiques. De même, dans le domaine andalou jusqu'à Tolède, on trouve des poèmes en langue vulgaire de judéo-roman et judéo-arabe qui concluent des pièces en arabe plus savant. Le galicien et l'occitan se différencient peu à peu des parlers castellano-léonais et ont leur propre production poétique de la Gaya Ciencia et des troubadours galaico-portugais.

Jusqu'au règne d'Alphonse X le Sage, au XIIIe siècle, il est d'usage d'écrire en galicien la poésie amoureuse en Castille et Léon, l'occitan étant le domaine de l'Aragon, de la Catalogne, de Valence et des Baléares. Ainsi, Alphonse écrit ses quatre cent trente Chansons à Notre-Dame en galicien, sous des formes variées de virelai chanté. La meilleure dame à qui se consacrer est la Vierge. La chanson de geste, dont il reste des fragments inclus dans ses chroniques, est composée en castillan, de même que les Chroniques générales de l'Histoire du monde et celle de l'Espagne, ainsi que Les sept Parties du droit hispanique, compilées et rédigées sous sa direction.

Le travail de compilation de l'école des traducteurs de Tolède de l'époque permettra à l'Europe de connaître des textes de l'Antiquité classique, recueillis par le Maghreb, retraduits en latin, avec des traductions de l'arabe de la science musulmane et juive. Les contes orientaux de Calila et Dimna, le Sendebar ou Livre des ruses féminines seront aussi retraduits en castillan.

L'Épopée Castillane : Entre Histoire et Légende

L'épopée castillane est connue à travers des fragments prosifiés intégrés dans les chroniques comme faits historiques. Plusieurs cycles affleurent et seront repris ultérieurement par des jongleurs sous forme de romances, « cantillés » ou chantés en laisses mono-assonancées de brefs épisodes.

Parmi ces cycles, on trouve :

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  • La Légende du Roi Rodrigue qui perdit l'Espagne, où la conquête islamique n'est que le châtiment des péchés du roi, violeur et briseur des sceaux qu'il devait renforcer.
  • Le Poème de Bernardo del Carpio, pseudo-neveu d'Alphonse le Chaste, défenseur de l'Espagne contre les entreprises de Charlemagne ; c'est lui le vainqueur de Roncevaux, alors que son roi a été traître envers lui.
  • La Geste des Infants de Lara, où Ruy Vélasquez trahit ses neveux et les livre aux Maures pour venger un affront fait à sa femme le jour de ses noces par les infants, eux-mêmes ayant été moqués par celle-ci. Le père, Gonzalo Gustioz, ambassadeur de Castille à Cordoue, y est retenu prisonnier et se verra présenter sur un plateau les sept têtes de ses fils et celle du gouverneur qui n'a pas pu les retenir de se jeter dans l'embuscade. Le vengeur de cette iniquité sera Mudarra, fils bâtard de Gustioz, né d'une princesse mauresque, qui tuera Ruy Vélasquez après s'être fait connaître comme frère des assassinés et beau-fils de Doña Sancha, leur mère, sœur aînée de Ruy Vélasquez.
  • La Geste de Mio Cid, connue dans ses trois épisodes par une copie du début du XIVe siècle. Quatre mille vers relatent l'Exil du Cid, porte-bannière du roi Sancho, par le nouveau roi Alphonse VI, son frère cadet soupçonné d'avoir trempé, avec leur sœur Urraca, dans l'assassinat de l'aîné. Le chant des Noces des filles du Cid avec les infants de Carrión après la conquête de Valence par le Cid et ses fidèles, à la requête du roi Alphonse, et enfin le chant de l'Affront du Bois de Corpes, fait aux filles du Cid par leurs époux, lâches sur le champ de bataille, et qui se vengent sur elles, les laissant pour mortes, en toute impunité, pensent-ils. Sauvées par leur cousin qui avait secrètement suivi le convoi, elles seront hébergées par un émir ami et vassal du Cid. Le Cid, averti, viendra demander justice au roi qui est responsable et garant du mariage. Après le châtiment officiel des traîtres en combat d'ordalie où les deux épées du Cid, Colada et Tizona récupérées auprès des infants, feront merveille dans les mains des fidèles du Cid, les jeunes filles épouseront les infants de Navarre et d'Aragon et « seront les ancêtres de tous les rois d'Espagne » selon les derniers mots du Cantar.
  • La Geste de Zamora, qui relate le siège de cette ville, possession d'Urraca, par Sancho son frère qui ne supporte pas la partition des royaumes opérée à sa mort par leur père Fernando et qui s'est déjà emparé de la Galice de García, le benjamin, et du Léon d'Alphonse réfugié à Zamora. Sancho sera assassiné par un traître sorti de Zamora et Alphonse régnera sur tous les royaumes avec les conseils d'Urraca.

Le XIVe Siècle : Essor de la Littérature Didactique et Morale

La première moitié du XIVe siècle se distingue par la montée d'un courant didactique et moral par des voies diverses. Le métier de clergie mêlé d'un esprit jongleresque et goliard triomphe chez Juan Ruiz, archiprêtre de Hita, dans son énigmatique Livre du Bon Amour inspiré en partie de l'Art d'aimer d'Ovide et de l'adaptation d'Andreas Capellanus. Il y fait preuve d'un humour parfois décapant et montre son savoir-écrire dans tous les genres poétiques. Son livre est ouvert à toute amélioration que le lecteur voudra lui apporter. Il commence par un sermon joyeux, modèle de rhétorique, sur les périls de la sémiotique. Les mots et les gestes n'ont pas forcément le même sens pour tous : c'est ainsi que les Grecs se sentirent vaincus par les rustres Romains dans leur dialogue par signes pour les avoir mal interprétés et furent contraints d'enseigner aux Romains les mystères de leur savoir. Avis au lecteur ! Sera-t-il Grec ou Romain ? L'auteur se livre ensuite à une « autobiographie » débridée de ses échecs amoureux, ce qui devrait nous faire redouter les pièges du désir non partagé et de la duplicité féminine. Il illustre son propos de fables diverses inspirées d'Ysopet. Puis disparaît comme « je » narrateur protagoniste, pour relater les amours compliquées de Don Melón de la Huerta et Doña Endrina de Calatayud avec l'aide de Trotaconventos, la béguine entremetteuse, qui la fera tomber dans le piège de Don Melón. Les souffrances d'amour donneront lieu à des tableaux allégoriques d'imprécation à Cupidon, à la bataille de Carême (féminin) et Charnage (masculin) et leurs armées de légumes et poissons d'un côté, de volailles et viandes de l'autre, dans un style carnavalesque. Cependant Juan Ruiz prétend mettre ses lecteurs en garde contre les dangers d'un amour cupide, vénal et intéressé, pour exalter le pur amour « agapê » envers la Vierge et son Fils, dans des compositions lyriques qui rappellent les cantiques de louange d'Alphonse X. En contrepoint, les mésaventures de l'auteur avec les redoutables montagnardes de Castille, les « femmes sauvages » bien bâties, fort étrangères aux délicates pastourelles françaises. Ainsi ballotté dans cette miscellanée, le lecteur ne sait plus que penser, car la séduction de la chair est forte face au Ciel.

La jonglerie épique reprend le thème des Enfances du Cid et des amours de Rodrigue et de Chimène, dont dériveront tous les écrits postérieurs sur le sujet. La littérature aljamiada, mélange d'arabo-roman, produit le Livre de Yusuf (Joseph) selon la version coranique, et Rabi SemTob rédige ses Proverbes moraux en quatrains heptasyllabes, qui se distinguent de la métrique de jonglerie et de clergie chrétienne.

Il n'y a pas que les clercs qui écrivent : Don Juan Manuel, prince du sang, neveu d'Alphonse X, et petit-fils de Ferdinand III « le saint », lui-même cousin germain de saint Louis IX de France, réfléchit sur le destin des nobles et les devoirs de la chevalerie envers le suzerain. Désireux de jouer un rôle de conseil auprès du tout jeune Alphonse XI, il conspira pour garder ses États indépendants du pouvoir royal, mais se rallia à la royauté au moment critique pour elle. Conscient de sa valeur et de son savoir, il dispense ses conseils pour l'éducation du prince dans Le Livre des États inspiré du Barlaam et Josaphat - qui christianise la vie du Bouddha - pour la matière romanesque. De même avec les cinquante exemples ou contes du Conde Lucanor qui résout divers cas de morale pratique de gouvernement des États de grands seigneurs, où chaque conte est suivi d'un distique en forme de proverbe aide-mémoire. Notre préféré, le n° 25, rapporte la fidélité dans le conseil que doit le supérieur à l'inférieur et vice-versa : ici Saladin, ayant fait prisonnier le comte de Provence qui le sert fidèlement dans sa captivité, donne son conseil au comte, ce qui va le conduire à sa libération : « marie ta fille à un homme », c'est-à-dire à un vaillant, vertueux et désintéressé, même de moindre noblesse. L'enseignement que doit le chevalier vieux, voire ermite, au jeune écuyer, pourvu qu'il le lui demande, est illustré dans le Livre du Chevalier et de l'Écuyer.

Les croisades ont en outre laissé deux modèles de roman de chevalerie : La gran Conquista de Ultramar avec la légende du chevalier au Cygne, ancêtre mythique de Godefroy de Bouillon, et le Livre du chevalier Zifar, livre des aventures d'un chevalier d'Orient dont la vaillance, l'intelligence et la patience lui vaudront la conquête d'un empire : livre d'éducation pour ses fils, dont l'aîné héritera de l'empire et le cadet devra reprendre le périple paternel pour conquérir le sien.

Le XVe Siècle : Guerres Internes et Effervescence Culturelle

La seconde moitié du XIVe siècle continue la ligne moralisatrice avec le Rimado de palacio du Chancelier d'Ayala, miscellanée critique des vices de son époque et des coutumes de la cour comme de la ville et un retour à une religiosité personnelle avec des poésies dédiées à Dieu et à la Vierge. Son œuvre majeure est toutefois la rédaction des quatre Chroniques des Rois de Castille, Pedro I « le cruel », Enrique II fondateur de la dynastie bâtarde d'Alphonse XI, et Juan Ier et Enrique III ses descendants légitimes.

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Le XVe siècle est riche en guerres intestines dans la péninsule, mais la cour de Jean II et du favori Alvaro de Luna brille par ses fêtes, tournois et ses joutes poétiques. De leurs châteaux, les aristocrates entretiennent des correspondances avec des hommes de lettres et se font envoyer des copies d'œuvres de l'Antiquité classique sur divers sujets ainsi que de la littérature italienne.

La poésie de cour est représentée par le Chansonnier de Juan Alfonso de Baena avec les deux styles en vigueur, l'ancien dérivé des formes galaico-castillanes et la poésie allégorique issue du modèle de Dante avec la strophe noble d'arte mayor de huit vers, a-b-b-a-a-c-c-a, aux quatre accents principaux qui font varier la longueur du vers de huit à douze voire quatorze syllabes, comme le poème allégorique Le Labyrinthe de Fortune ou les CCC couplets du poète de cour Juan de Mena, à la gloire du roi et de D. Alvaro de Luna en 1444. Micer Francisco Imperial imite aussi Dante dans son Dit des sept vertus.

La poésie amoureuse du galicien transi Macías s'oppose à celle du troubadour Alfonso de Villasandino qui tantôt est toute délicatesse et tantôt de la dernière grossièreté dans ses satires de commande. Pourtant les deux plus grands sont deux nobles, l'un grand aristocrate, le marquis de Santillana, bibliophile, guerrier et lettré, admirateur de Dante, s'essayant aussi avec difficulté à l'art du sonnet en hendécasyllabes à l'italienne mis à l'honneur par Pétrarque. Il faudra attendre Garcilaso et Boscán au XVIe siècle pour en trouver le rythme réel. Santillana est plus à l'aise dans les versifications hispaniques et dans la poésie doctrinale de Bías contra Fortuna, ou le récit de La Comedieta de Ponza sur la bataille du même nom ; il dénature avec élégance le contenu des serranas du siècle antérieur, pour les dédier à ses jeunes filles devenues de gracieuses serranillas pudiques et parlant bien. Le second poète qui mérite notre souvenir est le chevalier de Saint-Jacques, Jorge Manrique, mort au combat en 1478, dont les Stances à la mort de son père, le commandeur élu grand-maître Don Rodrigo, sont l'œuvre maîtresse, comme réflexion sur la vie, le destin, la résignation devant la mort, les trois vies de l'homme, la naturelle, la vie surnaturelle et la renommée : le père de Manrique les aura réussies toutes les trois. Manrique allège ses stances de vers courts par des vers hémistiches au milieu et à la fin de chaque strophe. Sous les Rois Catholiques, la poésie de type traditionnel rustique envahit la poésie.

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