Introduction
La pédagogie sociale, un concept en pleine expansion, prend une dimension particulière à Gatineau. Cet article vise à explorer la définition de la pédagogie sociale, en s'appuyant sur une approche multidisciplinaire et en tenant compte des réalités locales. Nous examinerons comment cette approche peut favoriser le bien-être des enfants et des adolescents, en particulier dans les quartiers défavorisés.
La Sociologie Publique comme Cadre de Référence
La sociologie publique, popularisée par Michael Burawoy en 2004, offre un cadre théorique pertinent pour comprendre la pédagogie sociale. Cette approche décloisonne les différents secteurs de la sociologie (universitaire, politique, pratique et scientifique) afin d’informer la société civile et d’assurer son bien-être. La sociologie publique amène une réflexion sur les dimensions normatives de la pratique de la recherche scientifique, mais plus précisément sur la portée du changement social. Quand le sociologue doit-il engager sa recherche dans une pratique de changement social ? Et, le cas échéant, comment établit-il la frontière entre ce qui est et ce qui pourrait être ? (Schneider & Hanemaayer, 2014) Comme le mentionne Éric Gagnon, le rôle du sociologue n’est ni de seulement de décrire ni de prescrire, mais bien d’ouvrir les débats et de proposer de nouvelles options sociales (Gagnon, 2018). Ce qui distingue la sociologie publique est qu’elle accorde une grande importance à la démarche méthodologique et à la restitution des connaissances à la société civile. En ce sens, sa position épistémologique s’inscrit au carrefour des trois postures sociologiques traditionnelles, que Jean-Louis Genard et Marta Roca i Escoda nomment objectivante, participante et critique, lesquelles répondent à différentes façons de voir le monde et de s’engager moralement dans la recherche (Genard & Roca i Escoda, 2019). La particularité de ce projet est qu’il implique les partenaires à l’étape de la problématisation et de la conception de la question de recherche. Redonner du pouvoir aux sociétés civiles s’inscrit dans une approche scientifique rigoureuse de coconstruction de données visant à travailler « avec » les citoyens et citoyennes (Monceau & Soulière, 2017) et à soutenir le développement de politiques publiques fondées sur des données probantes. La perspective de sociologie publique adoptée s’articule autour des postures objectivante et critique, puisque les chercheurs engagés ont un désir de changement social et d’émancipation. La façon de construire nos données, de produire de la connaissance et de la diffuser s’arrime avec les intérêts de la société civile. Ce processus engage dans plusieurs questionnements éthiques tant dans le rapport aux partenaires que dans le choix de l’objet de recherche et la modélisation du projet. La recherche collaborative repose sur un tel parti pris. Non seulement elle repose sur le parti pris de la société civile dans un contexte démocratique, mais aussi sur celui d’acteurs invisibilisés, c’est-à-dire les enfants, les adolescentes et les adolescents dans les différents moments de la production des connaissances. Ainsi, tout en acceptant la posture objectivante du sociologue, nous nous engageons moralement envers des individus et des groupes avec pour objectif de soutenir le débat démocratique. Les enjeux éthiques de ce projet sont nombreux et se présentent tant en aval qu’en amont du terrain d’enquête (Larouche, 2000).
Le Centre de Pédiatrie Sociale de Gatineau : Un Exemple Concret
Le Centre de pédiatrie sociale de Gatineau incarne concrètement l'application de la pédagogie sociale. Il travaille notamment pour le bien-être social, physique et psychologique des jeunes de quartiers défavorisés en mettant en œuvre, de concert avec des juristes, une approche d’éducation à leurs droits. Cette approche intégrée, qui combine les dimensions sociales, médicales et juridiques, est essentielle pour répondre aux besoins complexes des enfants vulnérables.
Les Enjeux Éthiques de la Recherche Collaborative
La recherche collaborative, qui implique les partenaires à l'étape de la problématisation et de la conception de la question de recherche, soulève des enjeux éthiques importants. Il s’agit des « ressorts éthiques de la recherche, c’est-à-dire de ces options éthiques et politiques du chercheur qui sont impliquées dès le départ dans la construction même de l’objet, dans la problématique d’ensemble de la recherche » (Larouche, 2000, pp. 1-2). En effet, les enfants sont souvent le miroir des peurs morales des adultes et font l’objet de nombreuses réformes d’éducation sociale : éducation à la sexualité, sensibilisation contre l’intimidation, éducation à la citoyenneté numérique, etc. Travailler sur l’éducation à la citoyenneté des personnes enfants et adolescentes renvoie directement aux valeurs et aux normes sociales promues par les institutions, mais aussi par celles des savoirs scientifiques sur lesquels reposent souvent l’intervention auprès des jeunes (Gaudet, 2018).
La Participation des Mineurs à la Recherche
Un des enjeux éthiques majeurs concerne la participation des personnes d'âge mineur à la recherche. La recherche sur l'éducation à la citoyenneté des enfants et des adolescents soulève des questions sur les valeurs et les normes sociales promues par les institutions et les savoirs scientifiques. Certains doutent de la capacité des enfants et des jeunes à nous en apprendre sur la citoyenneté démocratique ou remettent en cause la pertinence de mieux comprendre ces acteurs, puisque plusieurs les considèrent seulement comme des citoyens « en devenir ». À ce titre, les enfants et les adolescents seraient victimes d’injustice épistémique, comme le définit Miranda Fricker (2007), puisqu’en sociologie, on doute encore de leurs capacités à participer à la production de connaissances (Sirota, 2010). Caroline Caron explique que les études sur les jeunes sont l’objet d’adultocentrisme, c’est-à-dire que la connaissance est décidée et produite principalement par les adultes sans que soit nécessairement pris en compte le point de vue des jeunes comme acteurs compétents (Caron, 2018). En effet, les jeunes sont davantage perçus comme « des potentiels de capacitations » au sein du rapport social qu’ils entretiennent avec les adultes. Travailler « avec » et « sur » les jeunes d’âge mineur constitue en soi un engagement moral à l’égard de personnes dont on conteste l’autonomie morale. Pourtant, de nombreuses recherches en sociologie de l’enfance démontrent que les enfants et les adolescents sont les seuls experts de leurs univers et qu’il est possible de faire de la recherche avec eux en utilisant des méthodologies adaptées (Christensen & James, 2012 ; Garnier, 2015).
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Le Concept de Citoyenneté Démocratique
Le choix du concept de citoyenneté démocratique est également un enjeu éthique important. La notion de citoyenneté est polysémique même lorsque pensée chez les adultes : que veut dire être citoyen dans un contexte démocratique ? Un champ de recherche s’est d’ailleurs développé autour de cet objet (Isin & Turner, 2007). Quand nous nous intéressons aux différentes initiatives d’éducation à la démocratie destinées aux jeunes, nous observons une multitude de représentations de la citoyenneté. Des sociologues de l’éducation ont déterminé trois grandes conceptions de la citoyenneté dans les programmes scolaires aux États-Unis et au Canada (Westheimer, 2015 ; Westheimer & Kahne, 2004). D’abord, il y a une conception de la citoyenneté fondée sur la responsabilité personnelle, c’est-à-dire la compréhension des règles d’interactions sociales et de celles du rapport avec les institutions. Une deuxième conception repose sur l’idée de citoyens participatifs, c’est-à-dire que ceux-ci doivent se porter bénévoles et se montrer solidaires de leur milieu de vie. Or, ces deux conceptions de la citoyenneté, que l’on nomme communément la citoyenneté civique, sont présentes autant dans les pays démocratiques que dans les pays non démocratiques. Paradoxalement, ce sont celles qui sont les plus encouragées et enseignées dans les écoles nord-américaines. Plusieurs recherches européennes soulignent la même prépondérance d’une dépolitisation de la citoyenneté (Bozec, 2018 ; Becquet, 2018). Pour Joel Westheimer, la troisième représentation de la citoyenneté distingue l’éducation à la citoyenneté démocratique et consiste à développer des qualités citoyennes afin d’acquérir davantage de justice sociale, puisqu’il s’agit de la visée de l’organisation démocratique. Il ne s’agit donc pas de reléguer l’éducation à la citoyenneté civique aux oubliettes, mais plutôt de reconnaître que les qualités citoyennes à développer dans un contexte démocratique seraient celles de la capacité critique des acteurs et de leur potentiel d’agentivité pour créer un changement social dirigé vers une plus grande justice. Devant l’objet de la citoyenneté démocratique, il est impossible d’adopter une posture de neutralité. Le sociologue doit nécessairement prendre position normativement à l’égard de la valeur démocratique et la tenir pour acquise. Ainsi, nous nous inscrivons d’emblée dans une posture critique à l’égard de la définition de la citoyenneté. Mais c’est à l’égard de la définition de la justice que notre neutralité s’impose. En effet, nous travaillons avec des groupes qui utilisent implicitement différentes conceptions de la justice. Celles-ci reposent tantôt sur l’idée du contrat social rousseauiste et de la distribution, tantôt sur l’équité entre les individus (Rawls, 1971) ou celle entre des groupes opprimés (Young, 1990). En proposant cette lecture explicative de l’éducation à la citoyenneté démocratique, nous imposons aux acteurs de la société civile avec lesquels nous travaillons de se positionner à l’égard de leur conception de la citoyenneté démocratique. Pour les groupes qui adoptaient une posture de « neutralité » implicite ou explicite, l’exercice est déstabilisant. Par exemple, certains groupes se disent neutres afin de soutenir des processus consultatifs et laisser la parole aux citoyens, d’autres portent davantage leur attention sur l’intervention plutôt que de définir le type de citoyenneté qu’ils proposent. Il nous faut composer avec une situation délicate, car nous devons garder le lien de confiance avec les groupes qui se sentiraient bousculés par cette lecture critique. Nous refusons ainsi de poser un jugement sur la capacité des organisations à aller au-delà de l’éducation civique. Un discours trop évaluatif ou prescriptif de notre part pourrait avoir des conséquences néfastes sur le financement de ces organisations qui dépendent généralement de subventions gouvernementales. Les conséquences de nos enquêtes ont des implications concrètes et nous imposent une réflexion éthique constante dans notre façon d’écrire et d’interagir avec les différentes parties prenantes.
L'Adultisme : Un Obstacle à l'Épanouissement des Jeunes
L'adultisme, un concept issu des critical youth studies, met en lumière les rapports de pouvoir inégalitaires entre adultes et jeunes. L'adultisme est une forme d’oppression qui est utilisée par les adultes envers les jeunes (Bell, 2018 ; DeJong et Love, 2018 ; Flasher, 1978 ; Gervais et al., 2018 ; Shier et al., 2014). Ce système d’oppression s’inscrit dans un contexte social où les adultes détiennent des privilèges et du pouvoir sur les jeunes, d’un point de vue légal, social, politique et économique (Bell, 2018 ; DeJong et Love, 2018). Même si l’organisation sociale des rapports entre jeunes et adultes procure certaines protections aux premiers, il n’en demeure pas moins que ce rapport contraint les jeunes à une subordination aux adultes en position d’autorité, comme les parents, les enseignant.e.s, les tuteur.trice.s légaux et autres. À cet effet, Bell (2018) explique qu’à « [l’]exception des prisonniers et de quelques autres groupes institutionnalisés, les jeunes représentent l’un des groupes les plus contrôlés dans la société… La plupart des jeunes se faisant dire quoi manger, quoi porter, quand aller se coucher, quand elles et ils peuvent parler, […] » (Bell, 2018 : 553, traduction libre). Dans leur article, Shier et al. « […] [L’adultisme réfère à] un système de croyances qui s’appuie sur l’idée qu’une personne adulte est, dans un certain sens, supérieure ou de plus grande valeur qu’un enfant, et que l’enfant est par défaut inférieur ou de moindre valeur » (Shier et al., 2014 : 794, traduction libre). L’adultisme peut se manifester de différentes manières, notamment par la dévalorisation des opinions des jeunes, la minimisation de leurs expériences et la restriction de leur autonomie.
L'Injustice Épistémique et l'Objectivation des Jeunes
L'adultisme peut entraîner une injustice épistémique envers les jeunes, c'est-à-dire un tort qui résulte du refus de reconnaître leur légitimité et leur crédibilité à participer à la production des connaissances et au partage d'interprétations du réel (Caron, 2018 : 56). L’objectivation des jeunes est une manifestation de l’injustice épistémique qui, dans un système adultiste, implique de conceptualiser les jeunes comme des personnes à en devenir qui n’ont pas ou peu d’agentivité épistémique (Caron, 2018). Cette situation fait concrètement en sorte que le vécu des jeunes en contexte de VC et de séparation n’est pas toujours pris en compte par les acteur.trice.s sociojudiciaires, et que leur point de vue n’est pas toujours écouté, considéré ou même sollicité par ces dernier.ère.s concernant leur garde (Bruno, 2015 ; Carson et al., 2018 ; Galántai et al., 2019 ; Holt, 2011 ; Katz, 2015 ; Lapierre, 2019 ; Macdonald, 2017). En plus d’être identifiée dans des recherches, dont plusieurs sont réalisées à l’international, cette situation a été rapportée au Québec (ex. : Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, 2021 ; Lapierre et al., 2021 ; Vincent, 2019). L’analyse critique des mécanismes et des processus sociaux responsables de ces manquements et de ces injustices envers les jeunes est un préalable obligatoire afin de nous doter d’une capacité collective à transformer durablement cette situation.
Pistes d'Action et Recommandations
Pour favoriser une pédagogie sociale efficace à Gatineau, il est essentiel de :
- Renforcer la participation des jeunes dans les processus décisionnels qui les concernent.
- Sensibiliser les adultes aux enjeux de l'adultisme et à ses conséquences.
- Développer des outils et des méthodologies adaptés pour travailler avec les jeunes.
- Soutenir les initiatives locales qui promeuvent le bien-être des enfants et des adolescents.
- Encourager la recherche collaborative qui implique les jeunes comme partenaires à part entière.
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