Introduction
Cet article explore les conceptions médiévales de la paternité et des relations père-fils à travers une analyse numérique des corpus textuels médiolatins. Bien que les historiens disposent d'énormes ensembles numériques, ils ont rarement exploité pleinement ces ressources. L'article propose une approche sémantique historique de ce thème, en utilisant des outils de modélisation et de text mining pour analyser l'évolution des termes liés à la paternité.
Rupture Sémantique et Paternité Multidimensionnelle
Une rupture sémantique a eu lieu dans le champ sémantique de la paternité au tournant de l'Antiquité et du Haut Moyen Âge. Le sens de pater et de ses dérivés a radicalement évolué au cours des IVe-VIe siècles, particulièrement à cause de l'influence du dogme de la Trinité chrétienne. La paternité médiévale était multidimensionnelle, englobant des aspects biologiques et spirituels, autrement dit des relations complexes entre de multiples pères charnels et spirituels (donc divin).
Importance de la Parenté Spirituelle
Le rôle de la parenté spirituelle est déterminant pour comprendre la paternité médiévale, comme l'ont déjà montré les travaux d'Anita Guerreau-Jalabert et de Jérôme Baschet. Initialement attribuée à Dieu, cette « paternité idéale » (paternitas) s'est progressivement étendue aux membres de l'Église (papes, évêques, abbés), soulignant parallèlement l'importance croissante de la parenté spirituelle par rapport à la parenté biologique au fil des siècles étudiés.
Approche Interdisciplinaire Nécessaire
Pour révéler ces structures invisibles à l'œil nu, une approche interdisciplinaire est rigoureusement nécessaire. Des enquêtes complémentaires autour des lemmes mater, filia, ou encore frater et d'autres termes familiaux sont nécessaires.
La Fratrie : Un Lien Familial Essentiel
À l'heure où l'histoire de la famille tend à se constituer en champ d'étude à part entière, il est important de s'intéresser au lien fraternel, une des formes les plus répandues de relations familiales. Bien que les travaux sur les différents liens familiaux se soient multipliés ces dernières années, qu'il s'agisse par exemple de la relation grands-parents / petits-enfants ou encore de la relation avunculaire, les fratries elles-mêmes ont donné lieu à un certain nombre de publications récentes. La prise en compte de la complexité des processus de reproduction sociale conduit inévitablement les historiens à s'intéresser davantage aux relations de collatéralité. À titre d'exemple, les travaux sur les systèmes de partage, égalitaire comme inégalitaire, et sur les processus de transmission successorale, sont de plus en plus attentifs à la question de la dimension et de la composition des fratries, éléments qui sont au moins aussi déterminants que les règles d'héritage. La connaissance de cet environnement familial semble indispensable à la compréhension du destin de chaque individu.
Lire aussi: Joie et paternité pour Gérard Darmon
Du point de vue de la reproduction sociale, la fratrie apparaît également comme une échelle très pertinente pour analyser et comparer les destins professionnels, car frères et sœurs (à la différence de pères et fils) affrontent des situations et des contextes socioéconomiques proches, sinon semblables, du fait de leur proximité d'âge. Sur le plan de l'histoire des sentiments familiaux, la relation frères/sœurs est également une échelle d'observation très intéressante : à l'inverse des relations parents/enfants, elle s'inscrit dans un cadre moins contraint par des obligations de pouvoir et d'obéissance au sein de la famille.
La Fratrie comme Ressource
Dans une perspective d'analyse des processus de reproduction sociale, il est important d'aborder la question des solidarités/conflits notamment économiques au sein de la fratrie. Quelles sont les formes d'entraide qui existent entre frères et sœurs ? Ces solidarités économiques sont ici entendues dans un sens très large qui va de l'appui temporaire (pour accéder au marché du travail ou au crédit par exemple) à des formes d'association plus formelles et durables (frérèches commerciales, biens et exploitations agricoles détenus en indivision). La question de la fratrie comme ressource pose évidemment celle de la position de chacun dans le système d'héritage.
L'intensité des sentiments noués au sein de la fratrie, de la haine à l'amour incestueux, a nourri abondamment l'imaginaire au fil des temps. Mais quelles traces ces liens affectifs ont-ils laissées dans les sources à la disposition des historiens ? Comment ont-ils affecté le respect de normes de comportement fraternel ? Ce questionnement renvoie à l'expression des sentiments fraternels : par quels gestes, quelles paroles, quels écrits se manifestent-ils ? Dans quelles situations ? Il conduit aussi à s'intéresser à la nature de ces sentiments, tendresse, admiration, jalousies, indifférence, à appréhender en fonction des configurations familiales. Enfin, les formes extrêmes de l'amour fusionnel, notamment entre frère et sœur, pouvant déboucher sur l'inceste seront interrogés, ainsi que le regard porté sur ces cas limites brisant un tabou fondamental.
Il semble également important de bien articuler la notion de fratrie et celle de genre. Il est évident que filles et garçons ne peuvent avoir ni les mêmes stratégies ni les mêmes destins sociaux ; de même, la transmission des valeurs au sein du cercle familial ne prend pas les mêmes formes et s'articule en fonction du genre des uns et des autres.
La littérature, le monde des contes populaires, celui de la mythologie ont toujours beaucoup emprunté à la fraternité pour décrire des situations particulièrement propices à la réflexion sur le soi et l'autre, la construction de son identité, sa relation à autrui, en terme de sentiments forts, tels que l'amitié et la fidélité ou son contraire, la haine et la trahison. Le récit mythique érige cette relation pure en paradigme de comportement social, c'est un « lien modèle », selon D. Lett, qui transcende parfois le lien biologique et considère même le lien électif dans certains cas comme supérieur au lien adelphique.
Lire aussi: Modalités du congé de paternité avant la naissance
Idées Reçues et Réalités de l'Enfance Médiévale
Les idées reçues sur le Moyen Âge ont la vie dure. Surtout quand elles s'appuient sur une parole d'autorité qui tend à les conforter. À ce titre, le Moyen Âge peut apparaître comme un repoussoir : la fécondité y est très forte et les naissances rapprochées, en particulier dans les milieux aristocratiques où l'âge au mariage est précoce et la mise en nourrice, qui favorise la reprise rapide de l'ovulation, fréquente. La fécondité est d'abord vécue par les gens du Moyen Âge comme un prolongement de l'acte créateur, et une réponse à l'invitation que Dieu adresse à Noé et à ses fils : « Soyez féconds, multipliez-vous, emplissez la terre. » (Genèse 9, 1). Elle permet par ailleurs d'assurer la survie d'une lignée et d'obtenir « perpétuité de soi » (Gilles de Rome, De regimine principum, 1279).
Dans la société médiévale, profondément chrétienne, la personne naît de l'articulation d'un corps et d'une âme, comme l'a bien montré Jérôme Baschet (Corps et âmes. Une histoire de la personne au Moyen Âge, 2016). Dans la perspective chrétienne, l'engendrement est toujours conçu comme un prolongement de la paternité divine. L'accouchement constitue en effet un moment périlleux pour la mère. Les ventrières (sage-femmes) s'appliquent à accueillir le nourrisson et à couper le cordon ombilical. Rite sacramentel, destiné à effacer le péché originel, le baptême est aussi une cérémonie d'intégration sociale dans la communauté chrétienne. Avec le parrain (patrinus) et la marraine (matrina), une paternité spirituelle, sociale et symbolique vient s'ajouter à la paternité biologique. Les parents biologiques en conservent la principale responsabilité comme l'indique leur primauté dans la nomination de l'enfant. Chaque nouvel enfant est envisagé à la fois dans un horizon social et spirituel plus large que le nôtre. C'est d'abord une âme à sauver, mais aussi un individu à intégrer à la communauté et un être à aimer.
Entre le XIIe et le XVe siècle, le taux moyen de mortalité infantile (avant l'âge d'un an) se situe entre 12 et 20%. Un enfant sur trois n'atteint pas l'âge de 5 ans. La forte mortalité infantile ne laisse pas les parents indifférents, comme en témoigne le soin donné à leur sépulture. Si l'on a su accueillir les enfants dans la vie bien avant l'époque contemporaine, on a également su les éduquer. L'enfance médiévale est cependant délimitée et comprise autrement que nous ne le faisons aujourd'hui. Aussi l'enfance est-elle composée de deux âges : l'infantia, de la naissance jusqu'à l'âge de 7 ans, et la pueritia, de 7 à 14 ans. Contrairement à ce qu'une vue de l'esprit contemporaine nous fait accroire, la forte natalité n'empêche pas le développement d'une affection profonde des parents pour leurs enfants. « L'enfant médiéval est un être aimé et entouré d'affection », affirme Didier Lett. Le sentiment de l'enfance est très fort et « les pères ne sont pas en reste ». Si la correction physique est autorisée de façon modérée et en dernier recours, la pédagogie médiévale, pétrie par les principes de l'Évangile, passe d'abord et surtout par la parole et par l'exemple (verbo et exemplo). De nombreuses écoles s'ouvrent dans les villages et les taux de scolarisation sont élevés en ville. Si l'enfance médiévale est, comme aujourd'hui, confrontée à l'expérience du malheur (maladies, accidents, handicaps, maltraitance, abandon, viols et infanticides), la société occidentale ne s'y résout pas pour autant et déploie de nombreux efforts affectifs, spirituels, judiciaires et législatifs pour protéger les enfants. Face au handicap, la compassion, irriguée par la charité chrétienne, l'emporte sur le rejet. Le niveau de violence quotidien est certes élevé, dans un monde encore essentiellement rural, où les supplices judiciaires sont visibles par tous et où la guerre reste monnaie courante. Mais, contrairement à une idée reçue, les abandons et les infanticides sont rares et sévèrement punis par la loi.
La Figure de Joseph : Un Modèle de Paternité Médiévale
Depuis les dernières décennies du siècle dernier, malgré un engouement certain pour la famille et la parenté, les travaux sur les pères médiévaux demeurent encore très peu nombreux. Le Nouveau Testament nous renseigne peu sur ce père très atypique, ni biologique ni adoptif mais légal et putatif. Les écrits apocryphes viennent combler quelques lacunes. Progressivement émerge l'image d'un vieillard, gardien de la Vierge et de l'Enfant qui, dans les écrits des Pères de l'Église, les traités de l'époque carolingienne ou les sermons de saint Bernard, n'est jamais considéré par lui-même et n'apparaît qu'au sein de discours sur le mariage et la virginité de Marie.
Sa promotion se perçoit donc surtout à partir du XIIIe siècle, en lien avec une plus forte humanisation du Christ et des représentations de plus en plus nombreuses de la Nativité. Cet homme humble, pauvre, modeste et obéissant, père putatif et nourricier, modèle de dévotion au Christ et à la Vierge, séduit en particulier les franciscains. Déjà valorisé dans quelques sermons de Bonaventure, dans le cycle des fresques de la chapelle de l'Arena à Padoue peint par Giotto ou dans les Postilles de Nicolas de Lyre au début du XIVe siècle, Joseph devient un personnage de premier plan surtout dans les écrits des Mineurs liés au mouvement des Spirituels.
Lire aussi: Avantages du test de paternité prénatal
On connaît mieux le rôle primordial que Jean Gerson a joué dans cette promotion : de 1413 à 1418, le chancelier de Paris multiplie les écrits pour l'instauration d'un culte à Joseph. En ces temps troublés où la Chrétienté ne sait plus à quel pape se vouer, la figure de Joseph apparaît rassurante ; dans cette période de guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons, son mariage avec Marie symbolise la paix. Jean Gerson propose d'instaurer une fête en l'honneur de l'époux de la Vierge et de choisir la date anniversaire du mariage de Joseph, le jeudi des Quatre-Temps de l'Avent. Mais, finalement, c'est le 19 mars qui est adopté, celle de la mort de Joseph, date déjà retenue en 1324 par les servites de Marie en Italie du Nord et par les franciscains, au chapitre général d'Assise en 1399 pour l'ensemble de leur ordre.
Dans les deux derniers siècles médiévaux, la promotion de Joseph est particulièrement visible dans l'iconographie de la Nativité. Progressivement, dans l'image, Joseph devient un personnage autonome, reconnaissable par tous grâce à des attributs spécifiques : vieillard, parfois nimbé, il tient très souvent le bâton fleuri et la gourde, incitant le spectateur à se remémorer son rôle protecteur et nourricier lors de la Fuite en Égypte, tout en accentuant son humanité face à Marie. Premier témoin de l'Incarnation, il est devenu un auxiliaire indispensable à l'accomplissement du Mystère.
La paternité de Joseph n'est-elle pas emblématique de toute paternité médiévale qui est, par essence, « partagée » ?
Paternité Médiévale : Pouvoir, Amour et Éducation
Les profondes mutations qui affectent la société et la famille ont permis à la paternité de devenir un objet de recherche en Sciences sociales de toute première importance. Des travaux des sociologues et des psychologues, il ressort que toute définition de la paternité contemporaine fait référence à des modèles du passé car, comme l'exprime l'auteur de la synthèse la plus récente sur le sujet, « se référer à l'histoire permet de relativiser et de mieux identifier la nature des changements contemporains ».
Les historiens ont pris conscience très récemment de l'enjeu que représentent les études sur la paternité. Au sein des premiers travaux élaborés sur le sujet, la part réservée au Moyen Âge est très insuffisante. Doit-on accepter le schéma traditionnel qui présente l'époque médiévale comme une période de transition entre la toute puissance du paterfamilias antique et la « monarchie paternelle » de l'époque moderne, avant d'entrer dans la phase du « père carent » du XIXe siècle et de celle des « nouveaux pères » ou de « la faillite du père » de ces trois dernières décennies ?
L'importance prise par les liens de sang et l'influence de l'Église sur la société nous paraissent deux critères déterminants pour définir la paternité médiévale. Sur un plan juridique, domine la paternité biologique qui contraste avec la paternité romaine où seule comptait « la volonté d'un l'homme de se constituer père » ; pour l'Église, est père celui qui a engendré des enfants légitimes dans le mariage, selon la formule du jurisconsulte Paul : Pater is est quem nuptiae demonstrant.
Au Moyen Âge, tout chrétien est d'abord fils de Dieu et le Nouveau Testament va jusqu'à refuser d'attribuer à l'homme, « le Nom-du-Père » : « N'appelez personne 'votre père' sur la terre, car vous n'en avez qu'un, le Père céleste » (Matthieu, 23, 9). Aussi, les médiévistes qui étudient les pères, rencontrent d'abord un Père inaccessible. Cette paternité est parfaite car dégagée de tous liens charnels ; elle s'incarne ici-bas dans des « avatars terrestres du Père » : l'abbé, à la tête de son monastère, devient le père de ses moines qui se désignent entre eux comme des frères ; chaque chrétien est engendré symboliquement par son parrain, père spirituel (désigné par patrinus, terme formé avec la racine pater, ou par pater spiritualis, pater ex lavacro, spiritualis a baptismo pater, etc.).
Au Bas Moyen Âge, un autre modèle de père s'impose : Joseph, qui, comme le signale Paul Payan, en étudiant les sources iconographiques et l'œuvre de Jean Gerson, non seulement « donne à la scène (de la Nativité) un lien avec la société humaine » mais joue le rôle du père en brisant le lien mère-enfant. Aux côtés de l'image traditionnelle et mieux connue du Joseph ridicule (finalement minoritaire) coexiste une autre image, celle d'un père « maternant ». Au début du XVe siècle, sous l'égide de Jean Gerson, on assiste à une formidable promotion du culte de saint Joseph qui représente un modèle de paix et d'union dans une époque troublée par les divisions. Le mari de la Vierge est l'image des pères du temps, recherchant la survie de la maison, présenté comme le symbole de celui qui, en dehors de tout lien de filiation charnelle, par amour pour Dieu, a défendu son épouse et son enfant. Aussi, dans une époque où liens de sang et liens spirituels sont valorisés, où il est fondamental d'avoir la certitude de sa paternité, voici un curieux modèle de père terrestre : un père nourricier, un père social, un père putatif. Selon le principe du jurisconsulte Paul, il est père parce qu'il est l'épouse de la mère du Christ, même s'il n'est pas le père biologique.
Des sources juridiques, longtemps privilégiées par l'historiographie, il ressort que le père médiéval dispose d'un réel pouvoir de chef de famille. Cependant, même dans le droit, la patria potestas est limitée.
Retracer l'histoire des pères et de la paternité ce n'est pas seulement s'intéresser à leur puissance et à leur autorité dans le droit. L'observation d'une documentation qui ne développe pas un discours théorique sur la paternité mais vise à mettre en scène le père, modifie considérablement notre perception. Dans les récits de miracles scandinaves de la fin de l'époque médiévale, comme dans ceux rédigés en France et en Angleterre aux siècles précédents, le père est aussi souvent présent auprès de son enfant que la mère et se bat avec autant d'acharnement pour l'obtention de la guérison ou de la résurrection des filles comme des garçons, des petits comme des grands. Il convient donc impérativement de réviser l'idée selon laquelle le père n'interviendrait que pour son fils et seulement à partir de l'âge de sept ans. Surtout dans les milieux modestes, ne bénéficiant pas d'aides extérieures, lorsqu'un couple a de nombreux enfants, lorsque la femme connaît un handicap ou avant la cérémonie des relevailles, le père prend en charge les tout petits enfants. Dans la très grande majorité des cas, au Moyen Âge, le père est très présent avant « l'âge de raison », permettant à son enfant d'intérioriser la loi de l'interdiction de l'inceste, de surmonter le complexe d'Œdipe et d'hériter du Surmoi.
Même si les images qui illustrent les encyclopédies et les textes hagiographiques montrent peu les relations père-fille, nombreuses sont celles qui mettent en scène un père attentif qui initie, éduque, joue avec ses enfants et prie pour eux en cas de malheur. Dans les sources littéraires, il s'agit encore de pères tendres et au souci éducatif très vif : en étudiant la chanson de geste d'Auberi le Bourgoin, Isabelle Weill montre la grande tendresse que Basin éprouve pour son fils Auberi préadolescent de douze ans, lui enseignant les rudiments de la chasse et de la guerre.
Le père est aussi un éducateur. Des laïcs du Bas Moyen Âge écrivent des traités de pédagogie. Vers 1371-1372, Le Chevalier de la Tour Landry en rédige deux : le premier, pour ses fils (hélas perdu) et le second pour ses filles. Les prédicateurs de la fin du Moyen Âge, eux aussi, insistent sur les devoirs éducatifs et les responsabilités du père envers ses enfants.
Être père au Moyen Âge, c'est se référer à des modèles, avoir un certain pouvoir, aimer et éduquer un enfant, donner son nom, infuser sa culture, produire des ressemblances…
Paternité Hors Mariage
Dans quelles conditions un enfant né hors mariage pouvait-il se donner un père sous l'ancien régime ? L'étude de la jurisprudence de l'officialité de Cambrai met en évidence l'existence d'un lien indissociable entre action en paternité et action en séduction. Pour bien comprendre la position de notre ancien droit en matière de paternité naturelle, il faut donc s'interroger sur l'évolution qui - du Moyen Âge à la Révolution - a conduit à faire de l'action en recherche de paternité une action dirigée tout autant sinon plus contre un séducteur que contre un père. Au Moyen Âge en effet, les deux types d'actions se recoupent sans se confondre pour autant et la preuve est dans tous les cas largement admise : pour la paternité, le serment de la mère emporte normalement la décision et lui permet d'obtenir une provision immédiate. Les bouleversements du seizième provoquent une restriction des possibilités d'action de la femme séduite et un durcissement des règles de preuve à son égard. La survenance d'une grossesse tendant à devenir une condition de l'action en séduction, cette action se rapproche de l'action en paternité et la fille a tout naturellement tendance à utiliser la preuve privilégiée de la paternité pour tenter de compenser le recul de ses propres droits. Cette attitude est à l'origine d'un mouvement de réaction doctrinale conduisant à une sorte de fusion des actions jadis distinctes et à l'affirmation d'un système de preuve unique ne laissant qu'une place très limitée au serment de la mère : ce serment ne constitue plus dans le meilleur des cas qu'une composante de la preuve et ne suffit plus pour allouer une provision.
La Famille Médiévale : Plus qu'une Institution, une Communauté Émotionnelle
La famille peut être historiquement définie à la fois comme l'ensemble des personnes qui se reconnaissent d'un même sang ou d'un même ancêtre (elle prend alors le sens de parentèle) et comme tout ceux et celles qui vivent sous le même toit, une familia dont les membres sont souvent liés par le sang mais dont les relations reposent d'abord sur le partage de la vie quotidienne et sur grande familiarité.
Depuis les années 1980, grâce à l'essor de l'histoire des mentalités, de l'anthropologie historique et des travaux de micro-histoire, un intérêt croissant s'est développé pour la vie de toutes les familles dans leur dimension biologique (natalité, fécondité, mortalité), économique (notion d'entreprise familiale) et affective (amour, sexualité). Dans les années 1980-90, dans un contexte historiographique donnant une force nouvelle à l'histoire des femmes et du corps, parmi les relations intrafamiliales, ont été privilégiés les liens mère-enfants (grossesse, accouchement, maternité, puériculture). Puis, sont venus s'ajouter des travaux sur la paternité et sur les relations entre les frères et les sœurs. D'abord étudiée à travers l'institution maritale dans sa fonction de stabilisateur social, l'histoire du couple est aujourd'hui bien d'avantage abordée comme lieux de conflits, de perturbations ou d'échecs (conflictualités conjugales, séparations, divorces, adultère, concubinage, etc.).
Comme l'on sait que la famille médiévale n'est pas réductible à un froid instrument de reproduction biologique et sociale, elle peut être aujourd'hui étudiée comme une « communauté émotionnelle » spécifique. En effet, les membres d'une même famille adhèrent aux mêmes normes d'expression émotionnelle et valorisent ou dévalorisent les mêmes émotions ou constellations d'émotions. Ils se retrouvent quotidiennement ou rituellement lors des grandes cérémonies du roman familial (naissance, baptême, mariages, décès, funérailles, etc.). Ils défendent le même honneur, les mêmes intérêts et les mêmes valeurs, partagent une vie sentimentale et corporelle, éprouvent les mêmes désirs ou répulsions. Ils s'aiment. Ils se haïssent. L'étude des émotions partagées au sein du ménage, du groupe domestique ou de la parenté doit être attentive aux différences d'âge et au genre car la famille est un lieu privilégié de rencontres entre générations et sexes. La famille est aussi un lieu privilégié d'apprentissage et de reproduction des émotions.
tags: #paternité #partagée #Moyen #Âge
