L'acquisition du langage chez l'enfant est un processus fascinant et complexe, débutant bien avant la prononciation des premiers mots. De la compréhension précoce à l'expression des émotions, la parole de l'enfant est une fenêtre ouverte sur son développement cognitif et affectif. Cet article explore les différentes facettes de la parole de l'enfant, de son acquisition à son importance dans le cadre de la protection de l'enfance.
Acquisition du Langage : Un Voyage Précoce
Les compétences langagières se manifestent très tôt chez le bébé. Anne Christophe, directrice de recherche au Laboratoire de sciences cognitives et psycholinguistique (LSCP), souligne l'importance de la compréhension dans l'acquisition du langage. En effet, les enfants comprennent avant de parler. Isabelle Dautriche, chercheuse au Centre de recherche en psychologie et neurosciences, précise que les premiers mots comme "papa", "maman" et "non" sont généralement prononcés vers l'âge d'un an, mais que dès 6 mois, les bébés comprennent déjà des mots concrets comme "banane" ou "main".
Comprendre avant de Parler : Le Rôle du Contexte
L'oculométrie, ou eye-tracking, est une technique expérimentale qui permet d'enregistrer les mouvements oculaires et de mieux comprendre comment les bébés apprennent à associer les mots aux objets. Lorsqu'on présente à un bébé de six mois deux images, par exemple un ballon et une chaussure, et qu'on lui dit "Regarde le ballon", il regarde un peu plus longtemps le ballon. Ainsi, le bébé utilise le contexte visuel pour comprendre le sens du mot et identifier sa forme sonore au milieu d'un flot continu de parole.
Guider l'attention de l'enfant et lui parler de ce qui l'intéresse facilite l'acquisition du langage. Les bébés apprennent également à repérer les indices linguistiques plus abstraits, notamment syntaxiques. Dès 18 mois, ils savent utiliser le contexte syntaxique d'un mot inconnu pour deviner son sens.
L'Acquisition des Nombres : Une Représentation Approximative
Jean-Rémy Hochmann, directeur de recherche à l'Institut des sciences cognitives Marc Jeannerod et directeur du Babylab de Lyon, s'intéresse à l'acquisition des concepts linguistiques liés aux nombres. Les bébés sont capables de se représenter les quantités de manière approximative. Ils peuvent distinguer 2 de 3, ou 16 de 32, mais ont plus de difficultés avec des nombres proches comme 8 et 9. L'apprentissage des mots "un", "deux", "dix", etc., précède la compréhension exacte de leur sens normatif. Les enfants analysent progressivement les représentations liées aux nombres pour comprendre leur signification précise.
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Inné vs Acquis : Le Rôle de l'Environnement
Bien que l'acquisition du langage se fasse naturellement, sans éducation formelle, l'environnement joue un rôle crucial. Isabelle Dautriche souligne que les enfants n'ont pas besoin d'aller à l'école pour apprendre à parler, mais qu'ils apprennent par imitation. Il existe une base commune chez tous les bébés humains qui permet l'acquisition d'un langage sans effort majeur.
Anne Christophe prend l'exemple de la créolisation de la langue des signes. La langue des signes artificielle créée par l'abbé de l'Épée n'a jamais été réellement utilisée par les enfants sourds. En revanche, en étant ensemble et en utilisant des signes de base, ils ont inventé une langue spontanée avec toute la complexité d'une langue naturelle. De même, les linguistes ont observé le développement spontané de la langue des signes nicaraguayenne (ISN) parmi des communautés d'enfants sourds. Ces observations montrent que les enfants sont la clé de l'évolution et du développement du langage.
Jean-Rémy Hochmann préfère parler de structures universelles plutôt que d'inné et d'acquis. Certains concepts, comme les notions de singulier/pluriel, de causalité ou d'agent/patient, se retrouvent dans toutes les langues et sont acquis très tôt par les bébés.
Différences Individuelles et Stimulation Langagière
La vitesse d'acquisition du langage varie d'un enfant à l'autre. Il existe des différences de vocabulaire importantes chez les enfants dans les premières années de vie. Alejandrina Cristia, directrice de recherche au LSCP, a mené une étude internationale sur l'influence des facteurs environnementaux dans la production langagière. Contrairement à ce que suggéraient des études antérieures, il n'y a pas de différence en fonction du niveau socio-économique. Cependant, les enfants qui entendent le plus de paroles sont aussi ceux qui en produisent le plus.
La question de savoir s'il est possible de stimuler la production langagière chez l'enfant est complexe. Les données sont mitigées quant à l'efficacité de reformuler ce que dit l'enfant pour l'amener vers des prononciations ou des formulations syntaxiques correctes. Certains chercheurs pensent que cette interaction est cruciale, tandis que d'autres estiment que ce type de corrections ne fonctionne pas.
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Le "Parler Bébé" : Utile ou Non ?
Le "parler bébé", qui consiste à utiliser des mots simples et des phrases courtes avec une intonation marquée, est parfois recommandé, mais son efficacité n'est pas prouvée. Anne Christophe souligne que l'on ne parle pas bébé dans toutes les langues et qu'il existe même des cultures où l'on ne parle pas du tout aux bébés, et pourtant, ces bébés apprennent à parler. Cependant, le parler bébé peut mobiliser l'attention du bébé et favoriser l'apprentissage de mots nouveaux en accentuant les intonations.
La meilleure façon d'aider le bébé à développer son vocabulaire est simplement de lui parler, que ce soit en tête-à-tête ou dans des conversations où il est inclus. Regarder la télévision n'est pas aussi bénéfique car c'est une activité passive.
L'Importance de la Parole de l'Enfant dans la Protection de l'Enfance
Dans le domaine de la protection de l'enfance, recueillir et prendre en compte la parole des enfants et des adolescents est essentiel. C'est une démarche déployée dans les établissements d'ACTION ENFANCE pour faciliter le recueil de cette parole au quotidien. Considérer l'avis d'un enfant l'aide à grandir.
Les Défis du Recueil de la Parole
Gautier Arnaud-Melchiorre, ancien enfant placé et auteur du rapport "À (h)auteur d'enfants", souligne que recueillir la parole d'un enfant est une mission délicate, exigeante et porteuse d'espoir. Il est important de mettre l'enfant en confiance, de l'aider à s'exprimer sans aller au-delà de ce qu'il formule lui-même, de libérer la parole pour lui donner un sentiment de sécurité et de bien-être, et de lui faire comprendre qu'il n'est pas responsable de la décision qui va être prise.
La Parole de l'Enfant dans les Procédures Judiciaires
En Protection de l'enfance, la vie des enfants et des adolescents est rythmée par les audiences devant le juge. Au Village d'Enfants et d'Adolescents de Chinon, un entretien formel est réalisé tous les trois mois avec chaque enfant et adolescent pour dresser un portrait aussi fidèle que possible de sa situation et de ses aspirations.
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Suzy Lepley explique que ces entretiens permettent de savoir ce que l'enfant pense, comprend et souhaite sur des sujets tels que sa scolarité, sa santé, son histoire familiale, ses relations avec ses frères et sœurs, sa vie sociale et sa compréhension du placement. L'enfant a connaissance de tout ce qui le concerne directement. Cela permet de le rendre acteur de son placement et de son projet, afin qu'il réalise que sa parole est prise en compte.
Même si la figure du juge est importante dans l'esprit de l'enfant, l'objectif est de lui faire comprendre qu'il occupe la place centrale dans l'audience liée à sa situation. La décision ne sera peut-être pas celle qu'il espère, mais il aura pu formuler ses souhaits et ses demandes précises. L'équipe éducative d'ACTION ENFANCE relaiera ces informations par écrit auprès de l'ASE et du juge. Parfois, l'enfant porte lui-même ses demandes en audience.
Il est essentiel d'expliquer aux enfants ce qui a été écrit dans les conclusions et de leur dire si la recommandation de l'équipe éducative est différente de leurs souhaits. Il est souvent reproché aux adultes de décider trop à la place des enfants protégés. Il est complexe de faire la part des choses entre l'écoute et l'accueil des besoins et des envies de l'enfant, ce que l'on projette pour lui et la réalité de son placement.
Favoriser l'Expression et l'Autonomie
Au Village d'Enfants et d'Adolescents de Chinon, un classeur est dédié à chaque enfant qui peut le consulter librement et y ajouter des dessins ou des petits mots. C'est son projet. Au Village d'Enfants et d'Adolescents d'Amboise, un travail approfondi est réalisé avec les grands adolescents autour de la co-construction de leur projet de vie.
Sophie Perrier, directrice adjointe de la direction Innovation, appui et qualité, souligne que les enfants protégés ont souvent été trop protégés et que l'on a trop souvent décidé pour eux. Certains anciens enfants accueillis regrettent de ne pas avoir été écoutés sur le choix d'aller en foyer ou de suivre une mère qui déménage.
La Parole Victime : Libérer et Transmettre
Les rapports publiés par la commission Sauvé et par Édouard Durand montrent que 9 enfants sur 10 parlent lorsqu'ils ont été victimes de mauvais traitements, mais que seulement 4 cas sur 10 sont rapportés par les adultes qui en ont eu connaissance. Il est donc essentiel de libérer la parole et de s'assurer qu'elle sera transmise. Cela implique la formation des éducateurs et la sensibilisation des adultes.
La formation des éducateurs familiaux de la Fondation comprend un volet consacré à l'écoute de la parole des enfants, à la manière de la recevoir et de la relayer auprès des institutions compétentes. Il n'y a rien de pire qu'une parole qui reste lettre morte. Un enfant ne parle que lorsqu'il est en confiance.
Agir sur le Quotidien : Le Pouvoir de la Parole
Avoir du pouvoir sur sa vie, c'est aussi avoir son mot à dire sur sa vie quotidienne. Dans les Villages, de nombreux temps formels et informels sont prévus pour permettre aux enfants de faire part de leurs souhaits ou de dysfonctionnements. Des échanges dans le salon au Conseil de vie sociale en passant par des réunions de maison, de nombreuses possibilités d'agir sur leur quotidien sont offertes aux enfants.
La plupart des maisons ont leurs rituels, qui permettent aux enfants de proposer ce qu'ils voudraient faire le week-end, concernant les sorties ou les menus. Dans certains Villages, comme à Amilly, des réunions de maison sont organisées à intervalles réguliers. Sandra Macé envisage d'intégrer un tiers à ces réunions de maison, chef de service ou psychologue.
La Discipline Positive : Valoriser et Comprendre
La discipline positive, ou éducation bienveillante, fait partie du projet d'établissement du Village d'Enfants et d'Adolescents d'Amilly. Les éducateurs sont sensibilisés à l'idée que valoriser les choses positives sert le développement de l'enfant. Ils doivent également être capables de composer et d'accepter les propositions de l'enfant. Cette méthode s'appuie sur les ressentis de l'enfant et ses propositions pour rechercher des solutions au problème. Elle est bénéfique pour les enfants accueillis mais peut être déroutante pour ceux qui n'ont pas connu cela précédemment.
Les Conseils de Vie Sociale : Un Cadre d'Expression
Les Conseils de vie sociale (CVS) sont l'occasion de donner la parole aux enfants sur leur cadre de vie et le fonctionnement global de leur Village. Les aires de jeux, l'aménagement des maisons et les règles y sont discutées en présence du directeur de l'établissement et de personnes extérieures.
L'Accompagnement des Émotions
Les éducatrices/teurs familiaux et plus globalement les équipes éducatives sont très attentifs aux émotions des enfants. Lorsqu'ils s'aperçoivent qu'un enfant ou un adolescent ne va pas bien, ils le prennent à part pour essayer d'en savoir plus sur ce mal-être. Camille de Coutures témoigne qu'il est de leur rôle d'aider les enfants à mettre des mots sur leurs émotions.
Pour les aider à reconnaître leurs émotions, les éducateurs utilisent un jeu qui donne des définitions simples, adaptées aux enfants. Pour un petit garçon qui les insulte chaque jour, ils ont fabriqué un coussin de la colère. Marie Rieublanc explique que l'enfant sait qu'il peut décharger sa colère et son répertoire de gros mots sur le coussin plutôt que sur eux. Pour certains enfants, le contact physique aide à se calmer, tandis que pour d'autres, il peut réactiver le traumatisme. Il est donc important de bien connaître l'histoire de chacun et d'adapter son attitude. Il faut aussi pouvoir en reparler, plus tard, quand la situation est plus calme.
Face à la tristesse, à la douleur, à la colère, à la jalousie, voire au sentiment de persécution ou d'abandon, les éducatrices/teurs familiaux peuvent compter sur l'appui des psychologues. Marie Rieublanc relève que les enfants qui n'ont aucun contact avec l'extérieur ont particulièrement besoin d'avoir un suivi psychologique et d'être encouragés à parler de leurs émotions. Pour certains, une demande de parrainage est en cours afin de leur offrir des attaches à l'extérieur du Village.
