L'expression "opération crèche morte" désigne une action de protestation menée par des professionnels et des gestionnaires de crèches, souvent en réaction à des mesures réglementaires ou législatives perçues comme menaçant la qualité de l'accueil des enfants ou la viabilité économique des structures. Cette action peut prendre diverses formes, allant de la fermeture symbolique des établissements à des manifestations publiques, en passant par des campagnes de sensibilisation.

Contexte et Définition des Pouponnières à Caractère Social

Avant d'aborder l'opération "crèche morte", il est essentiel de comprendre le contexte des structures d'accueil de la petite enfance en France, notamment les pouponnières à caractère social. Ces établissements accueillent des enfants de zéro à trois ans, souvent sur décision judiciaire de placement. Ils ont pour mission de prendre en charge des enfants présentant des troubles psycho-affectifs, diverses pathologies, ou issus de familles en grande difficulté.

Les pouponnières à caractère social assurent la garde de jour et de nuit des enfants de moins de trois ans qui ne peuvent rester dans leur famille ni bénéficier d'un placement familial surveillé, et dont l'état de santé ne requiert pas de soins médicaux. Les enfants sont confiés par le service départemental de l'aide sociale à l'enfance (ASE) ou par le juge des enfants, dans le cadre d'une protection administrative ou judiciaire, au titre de l'enfance en danger.

En 2017, on recensait 94 pouponnières en France, offrant un total de 2 008 places. Ces établissements sont généralement gérés par le département, directement ou sous forme d'établissement public, et souvent rattachés à un foyer de l'enfance. Un tiers d'entre eux sont privés, majoritairement sous statut associatif. En 2008, les pouponnières à caractère social employaient 1 228 professionnels, dont 91,2% de femmes. Les enfants y restaient en moyenne 8 mois, placés dans 70 % des cas suite à une ordonnance du juge. La capacité moyenne par établissement était de 25 lits, et près d'une pouponnière sur quatre proposait également un accueil de jour.

L'Héritage de l'Hospitalisme et l'Opération Pouponnières

Ces structures sont les descendantes des institutions qui prenaient en charge les orphelins. Elles ont acquis un cadre légal avec le décret du 21 avril 1945. Cependant, un documentaire de 1978, "Enfants en pouponnière demandent assistance", a mis en lumière les conditions affectives déplorables dans lesquelles vivaient les enfants accueillis. Le film dénonçait l'hygiénisme, l'absence de gestes affectifs, d'individualisation des prises en charge et de respect des rythmes de chacun, montrant des enfants souffrant d'"hospitalisme", un terme défini par le psychologue R.A. Spitz pour décrire la détresse et les troubles du comportement et du développement de jeunes enfants séparés de leur mère et souffrant de graves carences affectives, éducatives et sensorielles.

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Sous l'impulsion de Simone Veil, alors Ministre chargée des Affaires Sociales, un groupe de travail appelé l'"Opération Pouponnières" a été constitué à la fin des années 1970. Ce comité de pilotage s'est réuni pendant plus de vingt ans, aboutissant à la prise en compte des besoins affectifs des tout-petits, et non plus seulement sanitaires, avec l'individualisation des prises en charge, des sessions de formation et d'accompagnement aux professionnels, l'organisation de la continuité avec les parents, et l'encouragement des regroupements et des échanges entre établissements.

Composition et Rôle des Équipes Pluridisciplinaires

Les pouponnières sont placées sous la responsabilité d'une équipe de direction entourée d'éducateurs de jeunes enfants (EJE), d'infirmiers puériculteurs et d'auxiliaires de puériculture. Un médecin assure une surveillance médicale, et des paramédicaux (psychomotriciens, ergothérapeutes…) peuvent intervenir ponctuellement. L'équipe est complétée par un psychologue, doté d'un rôle d'écoute et de conseil auprès de l'équipe, des parents et des enfants. Une équipe technique (cuisiniers, blanchisseurs, gardiens…) assure le fonctionnement régulier et l'hygiène générale de la pouponnière.

Les professionnels de la petite enfance officiant dans ces structures sont attirés par l'aspect social et intense de la mission, appréciant la relation avec les enfants accueillis et la variété du quotidien. Ils soulignent également l'aspect partenarial et le travail en réseau, ainsi que le sentiment d'avoir une réelle utilité sociale.

Défis et Problématiques Rencontrées

Cependant, les professionnels sont confrontés à des problématiques lourdes, tant du côté des familles que des enfants. Les situations familiales sont de plus en plus hétérogènes et complexes, avec des parents souffrant de problèmes psychiatriques, toxicologiques, de handicap, en grandes difficultés sociales, ou des mères mineures. Les enfants confiés à l'ASE présentent souvent des problèmes de santé, des défauts de soin, des victimes de violences ou de graves carences éducatives. Un nombre croissant de tout-petits sont confiés avec une notification CDAPH (handicap), notamment pour des troubles du spectre autistique.

Ces problématiques impactent d'abord les auxiliaires de puériculture, en première ligne auprès des enfants via les soins quotidiens, d'autant plus que le taux d'encadrement actuel est jugé limite. La fatigue est plus mentale que physique, car les enfants très carencés demandent une attention de tous les instants. L'adaptation permanente est le maître-mot, avec la nécessité d'avoir le cœur bien accroché. Les enfants arrivent souvent en extrême urgence, de jour comme de nuit, et le groupe est susceptible d'être renouvelé quotidiennement. Les parents peuvent se montrer imprévisibles et parfois violents, et le contact direct avec la "pathologie" ou l'histoire familiale engendre chez les soignants des phénomènes d'identification ou d'attachement pas toujours faciles à surmonter.

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Des difficultés psychologiques sont souvent aggravées par des problématiques organisationnelles, avec une équipe pluridisciplinaire réquisitionnée pour des missions multiples, laissant les auxiliaires assez seules sur le terrain. Les directeurs doivent composer avec la complexité des relations partenariales, ce qui peut tourner au casse-tête en cas de carences ou d'incohérences du dispositif.

Maltraitance Institutionnelle et Stratégies Managériales

Ces écueils peuvent entraîner un sentiment de solitude professionnelle, épuisement, burn-out, dépressions, démissions ou turn over. Le relais de l'équipe est essentiel pour pallier les éventuelles absences et prévenir les dysfonctionnements pouvant déboucher sur de la maltraitance institutionnelle.

La qualité et la cohérence de la stratégie managériale en matière d'accompagnement des équipes font toute la différence. Les séances de supervision et de régulation des pratiques, les groupes de réactualisation des connaissances, et les groupes de parole sont essentiels pour soutenir le moral et l'équilibre des équipes. Des formations régulières et adaptées sont également indispensables.

Bilan et Perspectives d'Évolution

Un travail important a été fait ces dernières décennies pour introduire les familles en très grandes difficultés dans les pouponnières. Les pouponnières de demain reposent aussi sur la recherche de solutions alternatives au tout hébergement (accueil de jour notamment). Cependant, certaines évolutions laissent dubitative Danièle Rapoport, psychologue clinicienne et ancien pilier de l'Opération Pouponnières, qui estime que la situation s'est considérablement dégradée depuis l'arrêt de cette opération en 1997.

Les Micro-Crèches et le Projet de Décret "Autorisation et Qualité"

Les micro-crèches, structures d'accueil de petite taille, ont connu un essor important ces dernières années. Toutefois, un projet de décret intitulé "Autorisation et Qualité dans les micro-crèches" suscite des inquiétudes parmi les professionnels du secteur. Ce projet prévoit de revenir sur les dérogations dont bénéficient les micro-crèches, notamment en matière de taux d'encadrement.

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Par exemple, une professionnelle titulaire d'un CAP petite enfance pourrait ne plus être autorisée à accueillir seule les trois premiers enfants de la journée. Cette mesure est perçue comme une contrainte financière supplémentaire, remettant en question la viabilité économique de ces structures, notamment en zone rurale où elles jouent un rôle essentiel pour permettre aux parents de travailler.

Réactions et Mobilisations du Secteur

Face à ces perspectives, des opérations "crèche morte" ont été organisées pour alerter les pouvoirs publics sur les conséquences de ces mesures. La Fédération des entreprises de services à la personne (FESP) a intensifié ses actions pour défendre les micro-crèches et préserver l'accueil des enfants. Elle dénonce un désengagement de l'État, une augmentation des charges sans évolution des prix, et des aides familiales insuffisantes.

La FESP a été reçue par le cabinet de la ministre Catherine Vautrin pour exposer ces défis et demander une concertation sur le décret. Bien que favorable à plus de qualité, la FESP insiste sur la nécessité d'ajuster ces réformes aux réalités économiques et humaines du terrain.

De son côté, la FNEJE (Fédération nationale des EJE) dénonce un "lobbying inédit des entreprises de crèches" et soutient l'alignement des normes pour toutes les structures, estimant qu'il n'est pas normal que les règles ne soient pas les mêmes quelle que soit la taille de la structure. Les fédérations du secteur privé mettent en avant le manque de professionnels formés pour répondre au renforcement de l'encadrement.

Proposition de Loi et Régulation des Crèches Privées Lucratives

Dans ce contexte, une proposition de loi visant à mieux "protéger les enfants accueillis dans les crèches" privées à but lucratif a été adoptée par l'Assemblée Nationale. Le texte instaure un régime d'autorisation préalable pour réguler l'entrée au capital des entreprises de crèches privées, augmente le montant de la sanction financière en cas de non-respect des conditions d'autorisation et interdit la formation à distance dans la petite enfance.

Qualité de l'Accueil et Contrôles : Enjeux Cruciaux

La question de la qualité de l'accueil en crèche est au cœur des préoccupations. Plusieurs rapports et enquêtes ont mis en lumière des dysfonctionnements et des risques de maltraitance, soulignant la nécessité de renforcer les contrôles et d'améliorer la formation des professionnels.

Le Rapport de l'IGAS et ses Préconisations

Un rapport de l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS) a mis en évidence des disparités importantes entre les départements en matière de contrôle de la qualité d'accueil. Il a également souligné l'absence de circuit centralisé de remontée d'informations permettant de signaler d'éventuelles violations de la réglementation ou des signes de maltraitance.

Le rapport préconise de renforcer le rôle des services de Protection Maternelle et Infantile (PMI) dans le contrôle de la qualité d'accueil, en les identifiant comme le service responsable de centraliser les signalements. Il propose également de restructurer les financements publics pour en faire un levier de qualité de la prise en charge et de renforcer le contrôle financier des opérateurs.

Amélioration des Signalements et des Contrôles

Les experts de l'IGAS soulignent la nécessité d'une sensibilisation de tous les acteurs aux besoins des jeunes enfants et d'une meilleure connaissance des attentes des parents. Ils insistent sur l'importance de la formation des professionnels et de la diffusion d'une culture de l'erreur, incitant le personnel à exprimer les difficultés rencontrées.

Ils recommandent également de changer le regard sur les établissements, en remettant au centre les besoins de l'enfant, en faisant travailler ensemble la CAF et la PMI, et en renforçant l'information aux parents.

Coordination des Acteurs et Financement des EAJE

Le rapport de l'IGAS met en évidence le manque de coordination entre les différents acteurs intervenant dans le contrôle des EAJE (Établissements d'Accueil du Jeune Enfant), tels que la PMI, la CAF, les services de la DGCCRF et l'inspection du travail. Il souligne également la complexité du modèle économique des EAJE, basé sur deux dispositifs concurrents : la PSU (Prestation Sociale Unique) et la Paje (Prestation d'Accueil du Jeune Enfant).

Les experts proposent un processus d'extinction de la Paje, dans la durée et en associant toutes les parties prenantes, pour basculer vers la PSU, ce qui procurerait davantage de stabilité et de visibilité aux établissements. Ils soulignent également la nécessité de rendre la profession à nouveau attractive et de fidéliser les personnels.

Privatisation du Secteur et Recherche de Rentabilité

Le rapport de l'IGAS déplore "une recherche de rentabilité qui, dans certaines situations, peut poser un problème pour la qualité de l'accueil des enfants". Il met en évidence que les professionnels sont en moyenne moins bien payés dans les crèches privées lucratives que dans les crèches associatives ou publiques.

Prévention des Événements Indésirables et Maltraitance

La prévention des événements indésirables et de la maltraitance est une priorité absolue. Il est essentiel de mettre en place des procédures de signalement claires et efficaces, de former les professionnels à la détection des signes de maltraitance, et de favoriser une culture de la bientraitance au sein des établissements.

Définition et Signalement des Événements Indésirables

Un "événement indésirable" est un événement non souhaité qui peut affecter la santé d'une personne, sa sécurité ou le bon fonctionnement au sein d'un établissement de santé ou médico-social. Les événements indésirables peuvent être non graves ou graves, associés ou non aux soins.

Tout professionnel de santé ou tout représentant légal d'établissement de santé ou d'établissement et service médico-social (ESMS) qui constate un événement indésirable grave associé à des soins (EIGS) doit en faire la déclaration au directeur général de l'agence régionale de santé.

Obligations de Signalement des Structures Sociales et Médico-Sociales

L'arrêté du 28 décembre 2016 dresse une liste des situations qui doivent faire l'objet de déclaration aux autorités administratives de la part des structures sociales et médico-sociales, notamment :

  • Les sinistres et événements météorologiques exceptionnels
  • Les accidents ou incidents liés à des défaillances d'équipement techniques de la structure et les événements en santé environnement
  • Les perturbations dans l'organisation du travail et la gestion des ressources humaines
  • Les accidents ou incidents liés à une erreur ou à un défaut de soin ou de surveillance
  • Les situations de perturbation de l'organisation ou du fonctionnement de la structure liée à des difficultés relationnelles récurrentes avec la famille ou les proches d'une personne prise en charge, ou du fait d'autres personnes extérieures à la structure
  • Les décès accidentels ou consécutifs à un défaut de surveillance ou de prise en charge d'une personne
  • Les suicides et tentatives de suicide, au sein des structures, de personnes prises en charge ou de personnels
  • Les situations de maltraitance à l'égard de personnes accueillies ou prises en charge
  • Les disparitions de personnes accueillies en structure d'hébergement ou d'accueil, dès lors que les services de police ou de gendarmerie sont alertés
  • Les comportements violents de la part d'usagers, à l'égard d'autres usagers ou à l'égard de professionnels, au sein de la structure, ainsi que les manquements graves au règlement du lieu d'hébergement ou d'accueil qui compromettent la prise en charge de ces personnes ou celle d'autres usagers
  • Les actes de malveillance au sein de la structure

Rôle des Services de PMI et de la Coordination

Les services de PMI jouent un rôle essentiel dans la prévention de la maltraitance et la promotion de la bientraitance. Il est crucial de soutenir ces services et de reconstituer leurs moyens humains. La coordination entre les différents acteurs (PMI, CAF, ARS, services sociaux) est également indispensable pour assurer un suivi efficace des situations à risque.

Formation et Soutien des Professionnels

La formation des professionnels de la petite enfance est un levier essentiel pour améliorer la qualité de l'accueil et prévenir la maltraitance. Il est important de proposer des formations régulières et adaptées, notamment sur la détection des signes de maltraitance, les procédures de signalement, et les techniques de gestion du stress et des émotions. Le soutien psychologique des équipes est également indispensable pour prévenir le burn-out et favoriser une culture de la bientraitance.

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