L'image de la mer, omniprésente dans l'art et la littérature, recèle une profondeur symbolique qui transcende sa simple représentation physique. De Debussy à Baudelaire, en passant par Hugo et les peintres du XIXe siècle, la mer a inspiré et continue d'inspirer une multitude d'œuvres, explorant ses facettes multiples et ses significations profondes.
La Mer de Debussy: Une Œuvre Moderne et Originale
Composée par Claude Debussy, loin des côtes, en Bourgogne, La Mer, trois esquisses symphoniques, a été achevée en à peine deux ans, un record comparé aux cinq ans pour ses Nocturnes et sept pour ses Images ! Malgré sa renommée établie, Debussy a vu sa création, le 15 octobre 1905 à Paris, initialement accueillie avec une critique partagée, oscillant entre incompréhension et curiosité. Cette œuvre ambitieuse, moderne et originale, a finalement conquis le public et est aujourd'hui reconnue comme l'une des plus grandes réalisations de son auteur, figurant régulièrement au programme des concerts.
L'œuvre, bien que non explicitement définie comme telle par Debussy, présente une structure qui s'apparente à celle d'une symphonie. Elle se découpe en trois parties distinctes : « De l’aube à midi sur la mer », rappelant un premier mouvement symphonique traditionnel ; « Jeux de vagues », évoquant un scherzo ; et « Dialogue du vent et de la nuit », prenant la forme d'un rondo. Cette similarité avec la forme symphonique a été soulignée par des critiques et des proches de Debussy, tel Louis Laloy, qui n'hésitent pas à qualifier La Mer de « symphonie ».
La composition de La Mer coïncide avec une période tumultueuse dans la vie sentimentale de Debussy. Son mariage avec Rosalie Texier s'effrite, et il tombe sous le charme d'Emma Bardac. Cette relation passionnée inspire sans doute certaines pages de La Mer. Parallèlement, Lilly, désespérée par la situation, tente de se suicider. Malgré ces tourments personnels, Debussy trouve une forme de consolation dans la naissance de sa fille Claude-Emma, surnommée « Chouchou », peu après la création de La Mer.
L'œuvre possède un caractère pictural indéniable, comme le suggère son sous-titre, « trois esquisses symphoniques ». Debussy, attiré par la peinture depuis son plus jeune âge, aurait souhaité être peintre. Bien qu'il ne puisse manier le pinceau, il utilise les notes pour créer des tableaux sonores. Il demande d'ailleurs que « la Vague » du graveur Hokusai figure sur la couverture de la partition, soulignant l'influence des peintures de Monet, Turner et Hokusai sur son œuvre.
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La Mer dans la Poésie: Hugo, Baudelaire et Marbeuf
La mer a toujours fasciné les poètes, qui y ont vu un miroir de l'âme humaine, un symbole de l'infini, de la vie, de la mort et de l'éternel recommencement. Victor Hugo, Baudelaire et Marbeuf, chacun à leur manière, ont exploré cette thématique dans leurs œuvres.
Victor Hugo: Entre fascination et répulsion
Hugo découvre vraiment la mer en août 1834, au cours d’un voyage dans le Morbihan avec Juliette Drouet. Ce qui le frappe alors, si nous en croyons « Au bord de la mer » des Chants du crépuscule, c’est l’immensité, l’harmonie de la terre et de l’Océan, où la proue comme la charrue trace un sillon, où le ciel prolonge les flots. Tout se termine sur l’infini de l’amour. Cette poésie retentit encore des accents lamartiniens lyriques et mystiques, elle est floue et irréelle, elle fait entendre une musique des flots qui louent le Seigneur. Deux ans plus tard, en juin 1836, à St Valéry en Caux, il assiste à une vraie tempête que l’on retrouvera dans « Une nuit qu’on entendait la mer sans la voir » dans les Voix intérieures.
De ses premières approches, Hugo sent la mer comme une présence hostile. Il éprouve un malaise. Aucun des poèmes écrits entre 1834 et 1836 ne la révèle comme une présence amie et riante. Elle est à la rigueur un spectacle neutre, elle est plutôt celle qui attaque. Hugo, fasciné, reviendra plusieurs fois vers elle. Malgré l’inimitié, il éprouve un sentiment d’immensité :
La mer ! Partout la mer ! Des flots, des flots encore.L’oiseau fatigue en vain son inégal essorIci les flots, là-bas les ondes.Toujours des flots sans fin par des flots repoussésL’œil ne voit que des flots dans l’abîme entassésRouler sur des vagues profondes.
Hugo connaît aussi la mer d’une manière scientifique, du moins à ce qu’il dit dans Le discours sur la consolidation et la défense du littoral, mais il y a déjà là le point de vue d’un visionnaire et d’un mystique. À cette époque, la mer lui sert de comparaison : l’État est un navire ; le progrès, un voyage ; les émeutes, les foules sont des mers ; le peuple, la révolution, un flot qui monte ; Dieu, le port à atteindre. Plus tard, ces thèmes se poursuivront dans son œuvre, mais se révéleront tout à fait secondaires. Hugo va donc imaginer que l’homme est un esquif embarqué sur la mer agitée du monde et du sort.
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Du 5 août 1852 au 31 octobre 1855, Hugo va vivre à Jersey. À ce moment, la mer est surtout pour lui synonyme de séparation et de proscription. La mer, pendant l’exil, veut distraire le poète, calmer le tumulte de ses pensées. Mais l’horreur du crime perpétré par Napoléon III ne peut le laisser en paix. La mer c’est la séductrice, la magicienne qui veut donner le philtre d’oubli par les spectacles qu’elle présente ; les blocs verdis, les entassements de rochers sur lesquels la mer écume ; la pêcheuse qui, les pieds nus, chante le marin sur son bateau. C’est la mer qui a bercé Socrate et Caton. Mais le poète la hait parce qu’elle est complice du "crime", c’est elle qui porte les pontons, c’est elle qui porte les exilés vers Cayenne. Elle est même insensible et cruelle. Si les proscrits se lamentent, le gouffre par sa "rumeur complice" couvre le désespoir de leurs cris. Cette mer connaît aussi l’infamie du bagne à Toulon, après avoir vécu les combats de la Révolution contre l’Angleterre, et l’exil déshonorant d’une Pauline Roland. La mer s’est déconsidérée sans rémission. Elle n’est qu’une geôlière insultante. Mais paradoxalement à certains moments l’océan est celui qui a refusé de se soumettre, le poète lui demande alors de mêler sa voix à la sienne :
Veux-tu me mêler, moi, l’âme altière, à tes vents,À l’indignation de tes grands flots mouvants.
Entre 1855 et 1860, il retrouvera les mêmes contrastes à Guernesey. Là, dans ces îles, va s’élaborer une vision de la mer tout à fait originale, violemment contrastée et inspirant la répulsion. Hugo, qui avait une âme de terrien, a eu peur de la mer et son esprit visionnaire n’est pas étranger à ce sentiment.
Baudelaire: La mer, miroir de l'âme et quête de l'Idéal
Baudelaire, lui aussi, est fasciné par la mer, mais son approche est plus complexe et ambivalente. Pour Baudelaire, la mer est un motif majeur, comme le confirment les statistiques de fréquence lexicale. Son originalité tient à la connaissance intime qu’il a pu acquérir de l’Océan lors de son voyage jusqu’à l’île Bourbon, à condition toutefois de comprendre que l’essentiel réside pour lui dans le fantasme qu’il développe autour d’un souvenir plutôt que dans un contact étroit avec le monde des marins.
Ce qui fascine Baudelaire dans la mer, c’est ce qu’elle présente de non-défini. Paysage sans caractère stable ni bornes, en perpétuel mouvement, elle est à la fois tout à fait concrète et pour ainsi dire abstraite dans la mesure où elle ne prend sens que par le regard que le poète voudra porter sur elle. Brillante, inaccessible et froide, avec ce mouvement pur et comme immatériel, ces formes qui se succèdent, ce changement sans rien qui change et parfois, cette transparence, elle offre la meilleure image de l’esprit, c’est l’esprit.
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Dans Les Fleurs du Mal, la mer est à la fois source de spleen et d'Idéal. Elle peut être un espace infini et atemporel, offrant une échappatoire au spleen et un accès à l'Idéal, mais elle peut aussi être un gouffre angoissant, un miroir de la propre laideur de l'homme.
La mer, bien que réelle, échappe précisément aux deux paramètres impliquant que ce réel soit ressenti par Baudelaire comme intolérable et donc source de spleen : elle est certes espace, mais espace infini ; elle transcende la dimension temporelle à la fois par son éternité et par son perpétuel mouvement. Infinie, atemporelle, riche de tous les possibles, la mer offre ainsi au poète un espace privilégié dans lequel il n’est nul besoin de « dépasser le réel » pour s’arracher au spleen. Essentiellement définie par son potentiel d’ouverture, elle constitue un très exceptionnel accès à l’Idéal par la voie du réel.
C’est à travers l’exploration systématique des caractères concrets de l’espace marin que Baudelaire dessine le cadre dans lequel se déploiera son élan créateur. Il nous transporte d’emblée fort loin des frilosités de Sainte-Beuve ou de la terreur de Hugo. Si la mer se montre parfois amère, elle n’est que rarement regardée comme un « gouffre », rarement agitée par la tempête dont l’homme sort d’ailleurs victorieux.
Marbeuf: L'Amour Amer et la Mer de Larmes
Dans son sonnet "Et la mer et l'amour…", Marbeuf utilise la mer comme une métaphore de l'amour, explorant la complexité et l'ambivalence de ce sentiment. La musicalité du poème, fondée sur des paronomases et des homophonies, guide la métaphore. "La mer" et "l'amour" se ressemblent phonétiquement, et "la mer" et "l'amer" forment une homophonie, fondant ainsi la métaphore.
Marbeuf utilise des marques qu’on retrouve dans le genre de la maxime notamment. « la mer … l’amour … » ce sont des articles définis génériques, c'est-à -dire qu’ils introduisent des concepts généraux. De même, pronom personnel indéfini « on », désigne ici tout être humain. L’image de l’orage va bien dans ce sens. Ici, l’image de l’orage est introduite par une litote : une double négation qui renforce le propos. C’est une forme d’hyperbole : une figure d’amplification ou d'exagération.
Le poète mène une réflexion universelle et tragique : nous sommes les jouets de forces qui nous dépassent. Elles sont représentées par des images typiquement baroques : le chaos d’éléments mouvants et contradictoires.
La Mer dans la Peinture: Un Désir du Rivage
Au XIXe siècle, l'attrait nouveau pour la mer se reflète dans la peinture. L'observateur aime laisser son œil errer, se perdre dans ces étendues infinies qu'aucune limite visuelle ne vient borner. Le panorama de l'Anglais Turner évoque un désir d'évasion. Sa palette simple, dont les bruns, les beiges clairs, les gris adoucis et le blanc lumineux éblouissent, anime de miroitements et de vibrations un paysage amphibie où la terre, la mer et le ciel, surfaces indistinctes, s'interpénètrent au sein d'une composition volontairement peu structurée.
La Vague de Courbet n’a pas la légèreté des paysages de Turner. Au cours de son séjour à Étretat, à l’été 1869, le peintre a pu observer par la fenêtre de sa maison plusieurs tempêtes. La Vague, réalisée en même temps que La Falaise d’Étretat après l’orage et présentée, avec son pendant, au Salon de 1870, représente une déferlante frangée d’écume qui va s’abattre sur la plage. Les lourds nuages gris noir roulent de manière menaçante ; la Manche, d’un vert profond, est démontée ; la richesse de la matière étalée au couteau, accuse la massivité des nuages et de la vague, et rend particulièrement tangible la force des éléments.
C’est au contraire une image de sérénité qu’offre la toile du symboliste Puvis de Chavanne. Deux femmes allongées rêvent sur le rivage, tandis qu’une seule contemple la mer en coiffant ses magnifiques cheveux ; leur corps sculptural est pudiquement couvert d’un drapé à l’antique.
Dans tous les cas, l’attirance pour l’océan est à mettre en relation avec les peurs et les répugnances des classes dominantes au XIXe siècle. Nostalgie des espaces non souillés, besoin de se ressourcer et de se purifier, recherche de l’authenticité d’une nature encore sauvage : de même que le désir du rivage s’alimente au dégoût pour la ville, de même la mer permet de calmer les anxiétés d’une bourgeoisie urbaine qui se sent menacée par la saleté, l’épuisement et la dégénérescence.
Le Symbolisme de la Mer: Une Invitation à la Découverte de Soi
La mer, comme la forêt, est un labyrinthe, un espace hostile dont la traversée fait grandir. La mer véhicule un symbolisme profond, qui évoque d’abord les forces dévorantes de la Nature. Dans la mythologie, Poséidon représente la force brute de l’océan, qu’il déchaîne ou apaise. Nous l’avons dit, la mer est le symbole de la vie : tout sort d’elle. La mer a la propriété divine de donner et de reprendre la vie. Dans les légendes celtiques, c’est par la mer que l’on va à l’autre monde. Dans la Bible, la montée des eaux et le Déluge traduisent la colère de Dieu qui reprend tout ce qu’il a donné.
La mer évoque un espace intermédiaire entre la Terre et le Ciel. Ses profondeurs évoquent le sombre inconscient, duquel émergent des idées plus ou moins tourmentées. Symbole de l’Esprit, le Soleil parvient, dans une certaine mesure, à percer la surface marine, mais sa lumière n’est pas toujours reçue. La mer est toujours en mouvement, agitée comme l’est la psyché. La dompter, c’est la comprendre, c’est se comprendre, c’est apprendre à laisser passer les tempêtes extérieures et intérieures. Naviguer, c’est se laisser porter par la mer et s’en remettre à elle. Le navigateur doit vaincre sa peur ; il est solidaire avec ses pairs et discipliné vis-à-vis de lui-même.
A l’image de notre psychisme, la mer est immense, profonde et insondable. Elle génère un sentiment d’infini. Elle est un illimité qui appelle à découvrir l’absolu en en soi. Elle ouvre le cœur à l’éternité. Pour Freud, la mer représente l’inconscient du rêveur dans son immensité, mais aussi la mère nourricière. Pour Jung, la mer est l’allégorie de l’inconscient collectif.
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