Avant la loi Veil de 1975, l'avortement en France était illégal et pratiqué dans la clandestinité, une réalité souvent traumatisante, parfois violente voire tragique. Un film qui brise le silence, intitulé "Il suffit d’écouter les femmes", donne la parole à des femmes qui acceptent de raconter leur avortement clandestin dans la France d’avant 1975.
La clandestinité : un quotidien pour les femmes
La clandestinité était le quotidien des femmes, des couples, des familles. L'immense majorité des femmes, toutes marquées par leur « événement », n’avaient jamais osé briser le silence. Un appel à témoins lancé par l’INA a libéré la parole de centaines de femmes, mettant en lumière ce pan immense de l'histoire.
Ces hors-la-loi, anonymes, non militants, ce sont nos mères, nos tantes, nos grands-mères… C’est aussi la grand-mère d’Ana Girardot, narratrice du film. De Colette à Marie-France, de Catherine à Denise, d’Olivier à Antonio, parfois en présence de petites-filles avides d’entendre le courage de leurs aïeules, le film donne à entendre la variété des méthodes employées, la participation active des enfants, le rôle des hommes, du voisinage, celui des médecins, le bricolage généralisé, la prison, voire la mort.
Les méthodes d'avortement clandestin
« Faire revenir le sang », « défaire son fruit »… Les femmes n’ont pas attendu la dépénalisation de l'avortement en 1975 pour chercher - et souvent trouver - des moyens de mettre un terme à des grossesses non désirées. L’historienne Laura Tatoueix, autrice de Défaire son fruit. À travers les siècles, tous les moyens furent bons pour forcer l’utérus à évacuer son contenu, autrement dit pour provoquer artificiellement la fausse couche.
Automédication et remèdes de fortune
Dès le XVIe siècle avant Jésus-Christ, le papyrus Ebers mentionne des prescriptions contraceptives et abortives utilisées dans l'Égypte ancienne. L’automédication par les plantes a constitué la pratique traditionnelle la plus fréquente depuis l’Antiquité pour éviter les naissances. Citons ainsi la myrrhe, le silphium, l’ergot de seigle, la camomille, la sabine, le gaïac, l’absinthe, l’armoise, l’achillée, le safran - cette liste n’est pas exhaustive - parmi les plantes ingérées par les femmes sous forme de tisanes ou de décoctions pour arrêter une grossesse.
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« Toutes sortes de potions ont été inventées pour faire "revenir les règles" des jeunes filles », pointe Ghada Hatem, gynécologue et fondatrice de La Maison des femmes, à Saint-Denis (93). Les femmes n’ont jamais manqué d’idées à ce sujet, mijotant leurs propres recettes en détournant de leur usage des produits courants comme l’ail, le poivre, la cannelle, le café, la moutarde ou des médicaments.
Procédés mécaniques et instrumentations dangereuses
Cette cuisine douteuse et dangereuse peut être complétée par une foule de procédés mécaniques : lavements vaginaux (on voit par exemple, dans le film Une affaire de femmes, de Claude Chabrol, l’avorteuse utiliser une poire à lavement remplie d’eau savonneuse), saignées (une croyance qui remonte à Hippocrate), traumatismes extra-génitaux (coups sur l’abdomen, sauts, tours en carrosse, etc.). Longtemps, on a pensé aussi que la chaleur pouvait faire revenir les règles, via des bains de pieds, de siège ou des fumigations génitales - les croyances populaires laissant penser que le froid les faisait cesser.
Quand cela ne suffisait pas, restait à agir directement sur l’utérus : touchers vaginaux ou coïts répétés et, surtout, insertions de toutes sortes d’objets. C’est à ça que servent, durant des décennies, les fameuses aiguilles à tricoter, mais aussi les baleines de parapluie, épingles à cheveux et, plus tard, bigoudis, scoubidous ou, encore, les branches d’arbres, tiges de persil, fils de fer, morceaux de bois. En somme, tout ce qui tombe sous la main et est susceptible de s’enfoncer et de percer la poche des eaux pour ouvrir le col de l’utérus et entraîner l’infection qui déclencherait des contractions, des saignements et une fausse couche.
La méthode Karman : une avancée relative
La méthode par aspiration mise au point par un psychologue américain, Harvey Karman, dans les années 1960, est basée sur l’utilisation d’une canule souple reliée à une seringue qui crée un vide pour aspirer le contenu de l’utérus. Simple, sécurisée, elle fait baisser drastiquement le nombre de décès dus aux avortements clandestins. Une révolution dans l’histoire intime et politique des femmes et leur capacité à disposer de leur corps. Cependant, souligne Lucile Ruault, autrice de Le Spéculum, la Canule et le Miroir. , « l’appellation "méthode Karman" et la rupture technique associée sont à questionner : elle héroïse un acteur dans l’histoire en réalité plus peuplée de la mise au point d’un protocole d’aspiration abortive ».
Les risques et les conséquences
Clotilde Vautier, née en 1939, peintre et mère de deux petites filles, n’a pas eu cette chance. Tombée enceinte en pleine ascension professionnelle, elle décide de ne pas garder son enfant et, devant le refus des médecins de l’avorter, fait appel à une faiseuse d’anges. Elle meurt en mars 1968 d’une infection dont, pendant des décennies, même ses proches ne savent rien. Il a été dit qu’elle était partie travailler à Paris, puis qu’elle avait succombé à une crise d’appendicite.
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Pendant que les plus pauvres souffrent sur des tables de cuisine et que les moins chanceuses décèdent dans la honte, les plus riches parviennent à se faire avorter à l’étranger, légalement : au Royaume-Uni, où l’Abortion Act s’applique dès 1967 (sauf en Irlande du Nord), ou aux Pays-Bas.
"Aux gardes des urgences, on voyait arriver des femmes qui saignaient, qui étaient infectées. En plus, elles restaient dans les coins car elles se faisaient engueuler. "Ces pauvres femmes, dans le refus de leur grossesse, étaient obligées de déclencher seules leur avortement ou de demander à des amis de le faire, mais c’était avec une méthode qui n’était pas du tout médicale, propre, explique la militante féministe. Pour avoir le droit à un curetage, méthode d’avortement propre à cette époque, il fallait déjà saigner, être en cours de fausse couche. "Et pour saigner, il fallait infecter l’œuf, poursuit le médecin. La seule solution était de mettre une petite sonde dans l’utérus, un scoubidou ou n'importe quoi, de laisser en place jusqu'à ce que ça saigne et s’infecte. Cela donnait des catastrophes…" Dans les années soixante-dix, une femme meurt chaque jour des suites d’un avortement clandestin. D’autres en réchappent mutilées, stériles.
La répression et la criminalisation
Si l'avortement est interdit et criminalisé au moins depuis l'édit de 1556, l'interdiction applicable en 1975 est issue de l’article 317 du code pénal. Il punit de peine de prison et d’amende le fait de subir, de pratiquer ou d’aider un avortement. Les membres du corps médical peuvent, en outre, être condamnés à une interdiction d’exercer.
Cet article trouve son origine dans l’instauration du code « Napoléon » de 1810. L’avortement était alors défini comme un crime, jugé par une cour d’assises, et puni d’une peine de réclusion. Les membres du corps médical ayant pratiqué un avortement étaient, eux, passibles des travaux forcés.
La répression de l’avortement a été renforcée dans le contexte de la politique nataliste suivant la fin de la Première Guerre mondiale. La simple incitation à l’avortement et la propagande anticonceptuelle sont interdites par la loi du 1er août 1920. N’était donc plus seulement puni l’acte en tant que tel mais le discours incitant les femmes à mettre fin à une grossesse. Si ce discours aboutissait à l’avortement, celui-ci devenait un crime, les dispositions de l’article 317 du code pénal s’appliquant.
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Sous le régime de Vichy, la répression est considérablement renforcée par la loi du 15 février 1942. L’avortement est alors considéré comme un crime d’État passible de la peine de mort. Pour avoir procédé à 27 avortements, Marie-Louise Giraud est guillotinée le 30 juillet 1942. Un an plus tard, le 22 octobre 1943, Désiré Pioge est exécuté pour avoir aidé 3 femmes à avorter.
Les mouvements de solidarité et la lutte pour la légalisation
Dans un contexte juridique toujours répressif pour les femmes et celles et ceux qui les aident, des réseaux de solidarité se mettent en place, notamment au travers de mouvements féministes. Qu’ils aident les femmes à trouver des praticiens clandestins ou à partir avorter à l’étranger, ils ont compté énormément dans la conquête du droit à l’avortement. On peut citer en France le MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception) qui organisa moult avortements sûrs et militants. C’est ce grand mouvement de désobéissance civile que raconte le film Annie Colère, de Blandine Lenoir, sorti en 2022.
En 1971, Marie-Co faisait partie du mouvement féministe Choisir. Fondé par Gisèle Halimi en juin 1971, le mouvement Choisir la cause des femmes se distingue du Mouvement de libération des femmes (MLF) en étant dans une pratique de terrain et en donnant moins d’importance à la tendance psychanalyste. Il s’agit, pour les militantes de Choisir, de séparer la sexualité de la fécondité et de libérer les femmes de l’angoisse de la grossesse. Au-delà de la diffusion de l’information, elles viennent aussi en aide aux femmes qui souhaitent avorter.
La loi Veil et ses suites
Promulguée sept semaines plus tard, le 17 janvier 1975, la loi Veil met fin à des siècles d’interdits et de drames. Au moment où les lois Veil furent votées, fin 1974 et début 1975, on estime qu’il y avait entre 200 000 et 300 000 avortements clandestins chaque année en France.
Depuis 1975, les femmes ne vivent plus dans cette peur, cette ambiguïté et ce danger. L’avortement est un droit, les femmes devaient passer un entretien devant un organisme agréé, les mineures avoir l’autorisation d’un des parents, et l’IVG n’était pas remboursée par la Sécurité sociale… Quarante ans après, le droit à l’IVG est encore à défendre, ce qui est acquis peut être perdu. C’est ce qu’ont vécu avortement une liberté de choix donnée aux femmes. Après le vote de la loi, le mouvement Choisir se dissout mais les luttes ne s’arrêtent pas car le groupe femmes de la CFDT, créé fin 1973, est toujours actif.
Réhabiliter la mémoire des femmes condamnées
Victoire : grâce à votre mobilisation, la loi pour la réhabilitation des femmes injustement condamnées pour avortement a été votée à l'unanimité ! Le jeudi 20 mars, le Sénat a adopté la proposition de loi visant à reconnaître le préjudice subi par les personnes condamnées sur le fondement de la législation pénalisant l’avortement avant la loi du 17 janvier 1975 relative à l’IVG. C’est une immense fierté pour la Fondation des Femmes d’avoir initié ce combat aux côtés d’historiennes expertes des luttes pour les droits des femmes.
Jusqu’en 1975 et la loi Veil, les femmes ayant recours à l’avortement sont poursuivies, jugées, condamnées ou socialement ostracisées pour avoir pratiqué des avortements en application de l’article 317 du Code pénal de 1810. En 1946, 5 151 affaires d’avortements clandestins sont encore jugées par les tribunaux, plus encore que sous Vichy. Réhabiliter ces femmes avortées, c’est reconnaître qu’elles ont été condamnées injustement. Réhabiliter et obtenir réparation pour les femmes condamnées, c’est aussi déconstruire les stigmates qui entourent encore trop souvent l’avortement et écrire un autre récit de l’avortement.
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