La berceuse corse, ou ninnina, est bien plus qu'une simple mélodie. C'est un héritage culturel, un témoignage de l'âme corse, transmis de génération en génération, principalement par les femmes. Ces chants, empreints de douceur et de mélancolie, reflètent l'histoire, les valeurs et les émotions profondes de l'île de Beauté.
La Voix des Femmes : Berceuses et Lamentations
Dans la tradition corse, les femmes occupent une place centrale dans l'expression musicale, notamment à travers les chants funèbres (lamenti et voceri) et les berceuses (ninne nanne). Ces dernières sont considérées comme des créations typiquement féminines, un dialogue intime entre une mère et son enfant. Elles sont chantées au secret, comme un murmure protecteur contre les aléas de la vie.
Selon Antoine Filippi, professeur à Porto Vecchio, le chant funèbre est l'expression d'un "besoin irrésistible de chanter la douleur". Mathieu Ambrosi évoque quant à lui le chant funèbre de la femme corse comme un besoin d'apaisement et de consolation de l'âme. Ces chants, bien que spontanés, s'inscrivent dans des modèles de comportement propres à la culture corse.
L'Improvisation Constante : Un Art Ancestral
L'improvisation est une caractéristique essentielle des chants funèbres corses. Les femmes y pensent constamment, même pendant leurs travaux quotidiens. Cette "instruction lyrique" commence dès l'âge de douze ou treize ans, guidée par l'amour filial. Les auteurs expliquent la prédominance des chants funèbres dans le répertoire féminin par l'omniprésence de la mort dans la société corse, marquée par les guerres, les soulèvements et les querelles de sang.
Au-Delà du Deuil : Un Mélodisme Omniprésent
Le mélodisme du lamento transcende le cadre strict des lamentations pour les morts. Il imprègne également d'autres types de complaintes, comme les complaintes d'amour ou d'adieu. Mathieu Ambrosi attribue même aux femmes l'émergence et la mise en forme du lamento sous l'aspect de la complainte amoureuse, notamment en raison des séparations douloureuses causées par la conscription.
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Les Rituels Funéraires : Un Témoignage du Passé
Autrefois, lorsqu'une personne décédait, les femmes entonnaient un grand cri de gémissement (gridu). Les rideaux étaient tirés, les miroirs couverts et trois bougies ou lampes à huile étaient allumées. Le feu était éteint dans la cuisine, qui restait inutilisée pendant trois jours. Le défunt était baigné, enveloppé dans un tissu blanc ou brun et déposé sur une grande table (tola). Des messagers étaient envoyés dans les villages voisins pour prévenir les proches. Les femmes se rassemblaient dans la chambre près du mort, où leurs lamentations résonnaient.
Le matin de l'enterrement, les femmes "pleureuses", vêtues de noir, venaient des villages voisins. Dirigées par la vocératrice, elles formaient un chœur funèbre.
Henri Tomasi : Un Héritage Musical Corse
Henri Tomasi, compositeur corse de renommée mondiale, a puisé dans la tradition orale de l'île pour créer des œuvres originales et émouvantes. Ses 12 Chants corses pour chœur de femmes a cappella, comprenant Ninina, sont un exemple de son travail d'harmonisation subtil qui ajoute à l'universalité de ces chants. Tomasi est un compositeur qui ne renonce jamais à la mélodie ni à l'émotion, revendiquant "la primauté du cœur" et gardant le lien entre musique savante et grand public.
Cantate#2024 : La Tradition Corse à l'Honneur
L'Ensemble Sequenza 9.3 a entrepris une collecte de chants auprès des habitants de la Seine-Saint-Denis, un territoire riche en cultures diverses. Ce projet, intitulé Cantate#2024, s'inspire des chants recueillis, dont les berceuses corses, pour créer des œuvres originales dans le cadre de l'Olympiade culturelle liée aux Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024.
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