Nathalie Stutzmann, née le 6 mai 1965 à Suresnes, est une figure emblématique du monde musical. Issue d'une famille d'artistes lyriques, elle a d'abord conquis les scènes internationales grâce à sa voix rare de contralto, avant de se révéler comme une cheffe d'orchestre talentueuse et respectée. Aujourd'hui, elle est la directrice musicale de l'Orchestre symphonique d'Atlanta (États-Unis), une position prestigieuse qui témoigne de son parcours exceptionnel et de son impact sur le paysage musical contemporain.

Une enfance bercée par la musique

Nathalie Stutzmann a grandi dans un environnement familial où la musique occupait une place centrale. Son père était baryton et sa mère, Christiane Stutzmann, était une soprano de renom et professeur de chant. D'ailleurs, Christiane Stutzmann est professeur de Chant Honoraire du Conservatoire Régional de Musique de Nancy, Professeur Honoraire de la Schola Cantorum de Paris, Présidente Honoraire de l’Académie de Stanislas, Chevalier dans l’ordre de la Légion d’Honneur, Officier de l’Ordre des Arts et Lettres et Chevalier de l’Ordre des Palmes Académiques. Nathalie a donc baigné dans cet univers lyrique dès son plus jeune âge. "J’ai été sur scène avant de naître" dit-elle souvent, sa mère ayant chanté jusqu’à son septième mois de grossesse. Elle a commencé très tôt l'étude du piano, puis s'est intéressée au basson, avant de s'orienter vers le chant. Elle obtient un premier prix de piano et de musique de chambre en 1982. En 1983, elle gagne le de chant et art lyrique du conservatoire de Nancy.

Cependant, son parcours n'a pas été sans embûches. Elle rêvait de jouer de la clarinette, mais on lui a dit que ce n'était pas un instrument pour une fille. On lui a donc imposé l'alto. Elle a eu beau remonter plusieurs fois à la charge pour revenir à la clarinette, le directeur du conservatoire s'est montré inflexible. Heureusement, un médecin est intervenu, elle avait une petite douleur à l'endroit où elle posait son alto quand j'y jouais. On me disait que ça passerait. Mais c'est devenu si handicapant que je suis allée voir un pédiatre. Il m'a fait passer une radio. On y a vu que j'avais treize côtes au lieu des douze habituelles. Le lendemain de cet examen médical, elle arrêtait l'alto. Elle s'est alors tournée vers le violoncelle puis le basson, avec lequel elle a gagné ses premiers prix, notamment de musique de chambre.

L'éclosion d'une voix rare: la contralto

À l'âge de 16 ans, Nathalie Stutzmann commence à prendre des cours de chant. Elle est rapidement admise au conservatoire, où elle saute des classes. À 18 ans, elle intègre l'école de l'Opéra de Paris et commence à gagner des prix internationaux. Elle se souvient encore de ses débuts en tant que chanteuse de concert en 1985 à la Salle Pleyel, à Paris, dans le "Magnificat" de Bach. Elle est rapidement remarquée pour sa voix grave et profonde, la plus grave du registre féminin : celle de contralto. "J’ai eu la chance d’avoir cette voix singulière. Et ma carrière a démarré très vite et très jeune." Sa mère a été sa première professeure de chant. À partir de 1983, ç'a été Michel Sénéchal, qui était aussi directeur de l'école de l'Opéra de Paris. Puis elle a eu la chance de travailler régulièrement chaque année en master class avec Hans Hotter. Il lui a fait découvrir le lied allemand et l'a présenté au concours de chant « Neue Stimmen » qu'elle a remporté et qui a lancé sa carrière.

Dès lors, sa carrière de chanteuse prend son envol. Elle se produit sur les plus grandes scènes du monde, interprétant des œuvres de Bach, Haendel, Mozart, Schumann, Brahms, Wagner, Mahler et bien d'autres. Elle collabore avec des chefs d'orchestre prestigieux tels que Seiji Ozawa, Marc Minkowski, Simon Rattle et Nikolaus Harnoncourt. Elle se spécialise dans le répertoire français et italien, et a interprété plus de 50 premiers rôles dans tous les répertoires, sans oublier l’Opérette viennoise et les compositeurs contemporains pour lesquels elle a créé de nombreux ouvrages.

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La direction d'orchestre: une passion longtemps refoulée

Parallèlement à sa carrière de chanteuse, Nathalie Stutzmann nourrit une passion secrète pour la direction d'orchestre. Elle a toujours ressenti ce désir de diriger un orchestre, cela a toujours été ma seconde passion, son deuxième rêve. La voix était prioritaire pour des raisons évidentes de temps et d'âge, et la décision de créer son orchestre est survenue à un moment où elle était consciente d'avoir réalisé une grande partie de ses rêves en tant que chanteuse. Enfant, elle rêvait surtout de diriger. Elle entre en classe de direction, mais elle est confrontée à un problème de taille dans ce milieu et à cette époque : son genre. « Mon professeur était misogyne et il était furieux qu’une femme ose s’inscrire à la direction d’orchestre avec tous les hommes qui étaient là. J’étais saquée et je n’avais pas le droit de diriger l’orchestre ».

C'est en 2008, après avoir recueilli l'avis de ses mentors, les chefs Simon Rattle et Seiji Ozawa, qu'elle concrétise ce à quoi elle aspirait depuis longtemps : la direction d'orchestre. Simon Rattle l'a fait entrer dans son agence. "J'ai toujours été cheffe dans ma tête et dans mon travail personnel. Il fallait trouver le bon moment pour tenter l’aventure, il semblerait qu’une certaine égalité arrive en ce moment », avait-elle déclaré début 2021 à France Musique. En 2009, elle fonde son propre orchestre de chambre, Orfeo 55, un ensemble jouant aussi bien sur instruments baroques que modernes. Son disque Prima Donna, sorti en avril 2011, est son premier en tant que chanteuse et chef d'orchestre. Elle y reprend des airs pour contralto d'Antonio Vivaldi extraits d'opéras et oratorios dont Judita Triomphans, Arsilda Regina di Ponto, Tieteberga, Il Giustino, L’Olimpiade, La Costanza trionfante dell ‘Amore e dell’ Odio, Andromeda liberata, l’Altenaïde, Semiramide… En novembre 2012, son disque Une cantate imaginaire est consacré aux airs chantés et pièces orchestrales de Johann Sebastian Bach qu'elle affectionne : Erbarme dich de la Passion selon saint Matthieu, Bist du bei mir, Jésus que ma joie demeure, la Sinfonia de la Cantate BWV 174, la Sinfonia de la Cantate BWV 42… Son dernier disque, Heroes from the Shadows, paru en novembre 2014 chez Erato (label), met en lumière les héros de l’ombre dans les opéras de Georg Friedrich Haendel.

Pour se perfectionner, elle suit les cours du légendaire professeur Jorma Panula à l'Académie Sibelius en Finlande, entre 2009 et 2011. "Il a été pour moi l’homme parfait, qui parle peu, qui ne montre pas comment diriger. Il travaille avec des gens s'il estime qu'ils ont un talent pour la direction ». Elle se souvient distinctement de son premier orchestre symphonique : « ça a été un moment extraordinaire, parce que j’avais l’impression de l’avoir fait tout le temps. J’en rêvais, je l’imaginais, je le visualisais. Et puis le sentiment incroyable que j’étais à ma place ».

Une carrière de cheffe d'orchestre en pleine ascension

À partir de 2017, la carrière de Nathalie Stutzmann en tant que cheffe d'orchestre prend une nouvelle dimension. Elle est invitée par de très grands orchestres à Philadelphie, Rotterdam, Bergen, Oslo, Berlin, Washington… mais surtout à Dublin où elle a été nommée cheffe principale invitée de l'orchestre de la radio-télévision irlandaise. L'année suivante, elle a été invitée comme cheffe principale de l'orchestre symphonique de Kristiansand en Norvège. C'est là qu'elle a pris la décision de ne se consacrer qu'à ça. Elle était, jusqu‘en 2020, la directrice musicale de l’Orchestre symphonique de Baltimore. Nathalie Stutzmann, qui dirige un concert mercredi à la Philharmonie de Paris, sera également le nouveau chef principal invité de l‘Orchestre de Philadelphie pour la saison 2021-2022. Elle entame enfin sa quatrième saison comme chef d’orchestre titulaire à l’Orchestre de Kristiansand, en Norvège.

En 2021, elle est nommée directrice musicale de l'Orchestre symphonique d'Atlanta, devenant ainsi la deuxième femme seulement à diriger un grand orchestre américain, après Antonia Brico (1902-1989), et la première Française à occuper ce poste. L’Atlanta Symphony Orchestra a annoncé son arrivée par ces mots : « Nathalie Stutzmann est une musicienne enthousiasmante et de haut calibre […]. Ses interprétations sont palpitantes au point de nous faire croire que nous entendons les classiques pour la première fois. Sa nomination a en tout cas un important retentissement. La réussite de cette musicienne accomplie, qui parle quatre langues est aussi, aux yeux de sa mère, « un magnifique encouragement pour tous les jeunes ».

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En 2023, elle dirige l’orchestre du Metropolitan Opera, une première pour une Française. Et puis, une consécration de plus, elle marque les esprits au festival de Bayreuth, en Allemagne. Elle y reçoit en 2023 une standing ovation, qui la conforte dans ses choix de carrière. « Quand on arrive dans un endroit aussi mythique, où toutes les légendes de la direction sont passées, qu’on s’assied sur le même siège et qu’on a un succès incroyable… On se dit : j’ai bien fait d’insister quand même ! ». Cet été, sa prestation au Festival de Bayreuth a tellement impressionné qu'elle est invitée à revenir au bord du Roter Main pour marquer le 150e anniversaire du festival wagnérien en 2026. Elle y dirigera une nouvelle production de Rienzi en plus de la reprise de Tannhäuser.

Un style de direction unique

Nathalie Stutzmann est reconnue pour son style de direction passionné, expressif et profond. Elle est à l'écoute de ses musiciens et cherche à créer une connexion émotionnelle avec eux. Son expérience de chanteuse lui permet d'avoir une compréhension intime de la musique et de transmettre ses idées avec clarté et sensibilité. « Quand je cherche un phrasé particulier, je le chante à l’orchestre au lieu de parler. Je chante avec l’orchestre, avec les chœurs, j’ai l’impression de chanter toute la soirée… Je ne chante plus, mais je chante quand même tout le temps. » Sa formation de chanteuse est un atout qui lui permet d'économiser beaucoup de mots avec les orchestres avec lesquels elle travaille. Comme les grands chef du passé, elle chante aux musiciens, pour leur transmettre ce qu'elle imagine de la mélodie.

Elle est également une interprète exigeante et rigoureuse, soucieuse de respecter la vision du compositeur tout en apportant sa propre sensibilité. Elle travaille les tableaux comme des toiles de maître, ciselant les détails sans s’y perdre. Au concert comme dans l’opéra, l’ancienne chanteuse sait les faire respirer, leur transmet son art du phrasé, cherche avec eux des couleurs inouïes sans rien sacrifier à la vérité de la partition, ni à l’architecture des œuvres.

Une femme dans un monde d'hommes

Nathalie Stutzmann a dû surmonter de nombreux obstacles pour s'imposer dans le monde de la direction d'orchestre, un milieu encore largement dominé par les hommes. « Vous imaginez, être femme et chanteuse, deux handicaps de départ terribles pour devenir cheffe ». Elle a dû faire face aux préjugés, au sexisme et à la misogynie. « On a toujours ce sentiment de ne pas être légitime, dans une profession qui a été réservée si longtemps uniquement à des hommes, explique la cheffe. Et après on se dit : Pourquoi seulement un homme pourrait diriger un orchestre ? Il n’y a pas 300 kilos à soulever ! »

Elle a peut-être été naïve de penser que son passé de musicienne et de chanteuse parlait pour elle. Elle a dû recommencer de zéro. Elle pouvait comprendre la suspicion au départ, elle la trouve même un peu normale. Mais on ne lui a vraiment fait aucun cadeau. Avant de pouvoir seulement montrer ce qu'elle savait faire, il lui a d'abord fallu convaincre pour qu'on lui laisse une chance de faire ses preuves. Elle ne s'était pas préparée à cette difficulté-là, ni au climat de violence rentrée qu'elle a rencontrée à cette occasion. Les hautes sphères du business ou de la politique sont des environnements très masculins où les femmes ne sont pas toujours bien traitées. C'est comme ça. C'est profondément ancré dans l'inconscient collectif. Et cela ne tient pas seulement au machisme des hommes. Les femmes elles-mêmes ont intégré ce schéma.

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Malgré ces difficultés, Nathalie Stutzmann a persévéré et a prouvé son talent et sa détermination. Elle est aujourd'hui une source d'inspiration pour de nombreuses femmes qui aspirent à une carrière dans la musique classique. Elle est la marraine de l'opération Tous à l'opéra !, belle opération visant à ouvrir en grand les portes des théâtres lyriques à ceux qui n’y mettent jamais les pieds. Elle espère que son exemple encouragera les jeunes femmes à suivre leurs rêves et à ne pas se laisser décourager par les obstacles.

Une artiste aux multiples facettes

Nathalie Stutzmann est une artiste aux multiples facettes, à la fois chanteuse, cheffe d'orchestre, pédagogue et ambassadrice de la musique classique. Elle est passionnée par son art et cherche constamment à se renouveler et à explorer de nouveaux horizons. Elle est également une personne engagée, qui utilise sa notoriété pour défendre des causes qui lui tiennent à cœur, telles que l'égalité des genres et l'accès à la culture pour tous.

Elle trouve son équilibre chez elle, en Suisse où elle habite depuis 25 ans et d'où est originaire sa famille. Elle y passe un peu plus de trois mois par an. Elle aime aussi passer du temps au bord de la mer. Elle a une grande passion pour la navigation. Dès qu'elle peut, elle largue les amarres. Elle cherche une crique isolée pour nager ou faire du kayak. Elle aime aussi plonger avec masque et tuba. Elle adore le monde sous-marin, les poissons, les couleurs. C'est magique. Elle trouve plein d'idées au large et c'est apaisant. Il y a un lien fort entre musique et océan.

Discographie sélective

Nathalie Stutzmann a enregistré de nombreux disques en tant que chanteuse et cheffe d'orchestre, salués par la critique et récompensés par de nombreux prix. Parmi ses enregistrements les plus marquants, on peut citer :

  • Prima Donna (Vivaldi), avec Orfeo 55
  • Une cantate imaginaire (Bach), avec Orfeo 55
  • Heroes from the Shadows (Haendel), avec Orfeo 55
  • Contralto
  • Georg Friedrich Haendel : Amadigi di Gaula. Sous la direction de Marc Minkowski, Les Musiciens du Louvre.
  • Felix Mendelssohn, Johannes Brahms : Récital. Avec Dalton Baldwin, Gérard Caussé, François-René Duchable.
  • Johann Sebastian Bach : Passion selon Saint Jean. Sous la direction de Enoch zu Guttenberg, Bach-Collegium München.
  • Robert Schumann : Myrthen & Gedichte der Königin Maria Stuart. Avec Michel Dalberto.
  • Maurice Ravel, Claude Debussy : Mélodies. Avec Catherine Collard.
  • Georg Friedrich Haendel : Airs d'opéras. Sous la direction de Roy Goodman, The hanover Band.
  • Johannes Brahms : Rhapsodie pour alto. Sous la direction de Sir Colin Davis.
  • Robert Schumann : Nathalie Stutzmann sings Schumann. Avec Catherine Collard, Inger Södergren.
  • Giovanni Battista Pergolesi : Stabat Mater, Salve Regina. Sous la direction de Roy Goodman, The hanover Band.
  • Gabriel Fauré : Mélodies. Avec Catherine Collard.
  • Dmitri Chostakovitch : The Orchestral Songs Vol.1. Sous la direction de Neeme Järvi, Gothenburg Symphony Orchestra.
  • Richard Wagner : Concert in Villa Wahnfried. Avec Gerhard Oppitz.
  • Wolfgang Amadeus Mozart : Rare Mozart Arias. Sous la direction de Vladimir Spivakov, Moscow Virtuosi.
  • Johann Sebastian Bach : Cantates BWV 54, 82 & 170. Sous la direction de Roy Goodman, The hanover Band.
  • Johann Sebastian Bach : Passion selon saint Matthieu. Sous la direction de Seiji Ozawa, Saito Kinen Orchestra.
  • Ernest Chausson : Mélodies. Avec Inger Södergren.
  • Johannes Brahms : Lieder. Avec Inger Södergren.
  • Laurent Petitgirard : Joseph Merrick dit Elephant man. Sous la direction de Laurent Petitgirard, l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo.
  • Francis Poulenc : Montparnasse. Avec Inger Södergren.
  • Gustav Mahler : Symphonie . Sous la direction de Seiji Ozawa, Saito Kinen Orchestra.
  • Gustav Mahler : Symphonie . Sous la direction de Andrew Litton, l'Orchestre Symphonique de Dallas.
  • Felix Mendelssohn : Elias. Avec Herbert Blomstadt, Gewandhausorchester.
  • Franz Schubert : Winterreise. Avec Inger Södergren.
  • Franz Schubert : Schwanengesang. Avec Inger Södergren.
  • Johann Sebastian Bach : Messe en si mineur. Sous la direction de Marc Minkowski, Les Musiciens du Louvre.
  • Georg Friedrich Haendel : Il Trionfo del Tempo e del Disinganno. Sous la direction de Marc Minkowski, Les Musiciens du Louvre.
  • Franz Schubert : Die schöne Müllerin. Avec Inger Södergren.
  • Maurice Ravel : L'enfant et les sortilèges. Sous la direction de Sir Simon Rattle, l'Orchestre Philharmonique de Berlin. Avec Magdalena Kožená, Annick Massis, Sophie Koch, José Van Dam.
  • Antonio Vivaldi : Prima Donna. Avec son ensemble Orfeo 55.
  • Johann Sebastian Bach : Une cantate imaginaire. Avec son ensemble Orfeo 55.
  • Georg Friedrich Haendel : Heroes from the Shadows. Avec son ensemble Orfeo 55.
  • Quella Fiamma - Arie antiche.

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