L'avortement, bien que légal et pratiqué dans de nombreux pays, est une expérience complexe qui peut engendrer des répercussions psychologiques et émotionnelles durables, non seulement pour la femme qui y a recours, mais aussi potentiellement pour les enfants nés ultérieurement. Cet article explore les différents aspects de ce phénomène, en s'appuyant sur des témoignages, des études et des analyses de professionnels de la santé mentale. Il aborde la notion de "survivant de l'avortement", les sentiments de culpabilité, de deuil et de traumatisme, ainsi que les répercussions possibles sur la fratrie et les grossesses ultérieures.
Le Syndrome Post-IVG et ses Répercussions sur la Fratrie
Françoise Lefèvre, consultante psychologique, met en lumière les conséquences de l’IVG sur une fratrie, en explorant le syndrome post-IVG. Elle soulève la question de la notion de « survivant », qu'elle définit comme une personne qui n’est pas morte alors qu’elle avait plus de risques de mourir que de survivre. Si la notion de survivant de guerre, d’attentat, d’accident ou de catastrophe naturelle est largement acceptée, celle de « survivant de l’avortement » est souvent niée ou méconnue. L’association canadienne U2RDP insiste sur la particularité de ce type de survivant, soulignant que le danger vient non de l’extérieur, mais de ceux qui devraient le protéger le plus, ce qui engendre un poids supplémentaire à surmonter et des conflits potentiels.
Témoignages et Observations Cliniques
Plusieurs professionnels ont rapporté des cas cliniques illustrant les effets potentiels d'un avortement antérieur sur les enfants nés par la suite.
- Françoise Dolto : La pédiatre et psychanalyste Françoise Dolto évoque le cas de Georges, 7 ans, qui manifestait une opposition constante, des cauchemars et des dessins symbolisant la mère et la mort. La mère de Georges avait gardé le secret sur un avortement antérieur, mais l'enfant l'avait deviné et exprimait son ressenti en consultation : « Non, elle l’a tué. Il voulait vivre. Elle l’a tué ».
- Docteur Benoît Bayle : Le Docteur Benoît Bayle témoigne du cas de Monsieur V., un homme d’une cinquantaine d’années souffrant d’un syndrome dépressif réactionnel au décès de son frère. Dès la première consultation, il évoquait les avortements provoqués avant sa naissance : « Ma mère a réussi à faire passer les autres, mais pas moi ». Il exprimait un sentiment permanent d’être condamné à survivre et ne supportait pas de survivre à ses deux frères décédés.
- Thomas Verny : Le psychanalyste Thomas Verny cite le cas d'un bébé qui refusait de se nourrir au sein de sa mère après la naissance. L'obstétricien a découvert que la mère avait initialement prévu d'avorter, mais que son mari s'y était opposé.
Ces exemples suggèrent que les enfants peuvent être sensibles à l'histoire de leur conception et aux événements prénataux, même si ceux-ci sont gardés secrets.
Culpabilité, Deuil et Traumatisme chez les Femmes Ayant Avorté
Avoir recours à une interruption volontaire de grossesse provoque parfois un sentiment de culpabilité, prenant sa source « dans la mise au jour de l’ambivalence du désir de grossesse ». Certaines femmes se demandent si elles seront capables un jour de retomber enceintes, d’autres voient l’avortement comme une décision très conflictuelle, les pulsions de vie accompagnant les pulsions de mort. Pour elles, l’avortement est traumatisant.
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Rachelle, qui a interrompu trois grossesses non désirées, a vécu ces expériences dans le déni, cherchant à oublier ce qui était arrivé. Les remords l’ont rattrapée lorsqu’elle est tombée enceinte de son aîné, et elle a senti le besoin d'avoir trois enfants « afin de réparer le mal que j’avais fait ». La naissance de son premier enfant a été éprouvante, et elle a cru que c’était son karma, la conséquence de ses avortements. Une thérapie et la maternité l’ont aidée à perdre le dégoût qu’elle avait envers elle-même.
La sexologue Sophie Morin souligne l'importance du processus thérapeutique pour aider les femmes à « créer du sens par rapport à ce qu’elles ont eu comme expérience et les aider pour qu’elles soient en mesure de se connecter à elles-mêmes ». Elle observe que le sentiment de culpabilité est souvent présent chez ses patientes, en raison du rôle social qui pousse les femmes à l’abnégation. L’avortement est perçu comme un symbole de « Je me choisis », ce qui peut être interprété comme « Je me choisis au détriment de l’autre ».
Sarah-Jeanne, qui a choisi d’avorter au début de ses études universitaires, a été marquée par l’échographie où elle a vu le cœur du fœtus battre. Elle a réalisé qu'elle était plus affectée qu'elle ne le pensait. Elle a même dit à son copain, quelques années plus tard, qu’il lui devait un enfant.
Annick décrit son avortement comme la pire décision de sa vie, prise pour éviter que son conjoint ne la quitte. Elle a pleuré pendant l’intervention et a ensuite fait des cauchemars. Elle aurait aimé une semaine de délai entre le premier rendez-vous et l’avortement, comme cela se fait en France, pour l’aider à s’affirmer et à contrer la pression de son conjoint. Elle travaille à se pardonner et considère que c’était une erreur faite de bonne foi et par amour, mais pour un mauvais amour.
Répercussions sur les Grossesses Ultérieures et les Enfants
Une grossesse interrompue peut avoir des répercussions sur le prochain enfant. La femme enceinte peut se retenir de trop investir le futur nouveau-né afin d’anticiper une éventuelle perte. Si la mère n’a pas fait le deuil de l’enfant idéal qu’elle portait, elle peut considérer inconsciemment celui qui le suit comme un enfant de remplacement qui se doit d’être à la hauteur d’un être idéalisé, donc sans défaut.
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Les enfants peuvent également être affectés par le deuil non fait de leur mère. Plus ils sont jeunes, plus ils sont réceptifs à sa douleur. Ils peuvent exprimer de la tristesse, des troubles du sommeil, ou encore de l’irritabilité, de l’agitation, de l’hyperactivité. Ils peuvent également éprouver un sentiment de culpabilité pour avoir désiré la disparition d’un rival annoncé. Certains petits peuvent imaginer que le fœtus mort a été digéré par leur mère et craindre d’être à leur tour dévorés.
Il est donc important de parler aux enfants de la fausse couche, de leur dire que le fœtus « n’a pas voulu naître » pour les déculpabiliser.
Interruption Médicale de Grossesse (IMG) et ses Spécificités
Loran Denison et Scott Watson attendaient leur quatrième enfant quand ils ont appris que leur bébé était atteint du syndrome d’Edwards ou trisomie 18. Ils ont décidé d’avoir recours à l’avortement, une interruption médicale de grossesse à 18 semaines de grossesse. À la surprise des médecins, le bébé est né vivant et est décédé 10 heures plus tard. La maman a exprimé ses regrets d’avoir provoqué cet accouchement.
L’IMG est réalisée au premier trimestre de grossesse par aspiration (curetage), comme pour une IVG, lorsque l’origine de la pathologie est connue. En revanche, lorsque la cause reste inconnue, on provoque l’expulsion du fœtus avec des médicaments (antiprogestérone puis prostaglandines). Réalisée au deuxième ou troisième trimestre, l’interruption médicale de grossesse ressemble à un accouchement, déclenché au moyen des mêmes médicaments, et toujours sous péridurale.
Deux mois plus tard, on fait un bilan avec les résultats de l’autopsie et ceux des tests génétiques. Une consultation génétique n’est pas systématique.
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La plupart des femmes ont envie d’être de nouveau enceinte très vite, pour « remplacer » ce bébé. Les équipes médicales le proposent toujours aux parents. Le bébé est lavé et habillé et le découvrir leur permet de se raccrocher à quelque chose : des traits, une couleur de cheveux. Les parents surmontent mieux le traumatisme quand l’enfant existe autrement que dans leur imaginaire.
Depuis le décret de mars 2008, on peut inscrire un fœtus sous son prénom au registre de l’état civil et sur le livret de famille. Si les parents le désirent, ils peuvent reprendre le corps du bébé après l’autopsie, organiser des obsèques et une cérémonie religieuse suivant leur croyance.
Nécessité d'un Accompagnement Psychologique Adapté
L’avortement, même s’il est nécessaire pour celles qui font le choix d’y avoir recours, peut troubler parfois le rapport que les femmes ont avec leur corps. Afin de limiter le traumatisme vécu chez certaines d’entre elles, il faut les aider à comprendre et réduire la portée de la culpabilité qu’elles ressentent de ne pas avoir choisi de porter des jeans de maternité pendant neuf mois.
Une étude du chercheur Francesco Bianchi-Demicheli souligne que la grossesse comporte aussi son lot de risques de détresse psychologique et que, trois mois après une interruption volontaire de grossesse, 80 % des femmes, même celles qui se sont senties d’abord coupables, ressentent du soulagement.
Il est crucial de légitimer la douleur morale liée à la perte du fœtus. Dans le cas de fausses couches tardives, de mort in utero, ou d’interruptions médicales de grossesse à partir de 5 mois, il est possible d’inscrire l’être à l’état civil ou sur le livret de famille. Il reste à mettre en place des rituels laïques ou religieux pour ceux qui le souhaitent. Dans le cas de fausses couches plus précoces, il faut aider la mère à se détacher de son enfant perdu en lui proposant systématiquement une consultation psychologique.
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