Serge Gainsbourg, de son vrai nom Lucien Ginsburg, est une figure emblématique de la scène française. Auteur-compositeur-interprète, peintre et réalisateur, il a marqué son époque par son talent, son audace et ses provocations. Né le 2 avril 1928 dans le 4e arrondissement de Paris, il est décédé le 2 mars 1991, laissant derrière lui un héritage musical et culturel immense.
Une enfance parisienne marquée par l'histoire
Lucien Ginsburg voit le jour dans une famille d'immigrés russes juifs, Joseph Ginsburg et Brucha Goda, dite Olia ou Olga, Besman (ou Bezman), arrivés à Paris en 1921 après un séjour à Marseille. Son père, Joseph, pianiste de music-hall, lui transmettra sa passion pour la musique classique. Il a une soeur jumelle prénommée Liliane et une soeur aînée, Jacqueline. En 1932, dix ans après leur arrivée en France, la famille obtient la nationalité française.
L'enfance de Lucien est marquée par l'antisémitisme et la Seconde Guerre mondiale. Domiciliés dans le 9e arrondissement de Paris, les Ginsburg subissent les discriminations raciales et les mesures prises à l'encontre des Juifs. La famille est contrainte de fuir la capitale et se réfugie en province, d'abord en Bretagne, puis dans le Limousin, jusqu'à la fin de la guerre. La famille faillit être arrêtée en 1942. Après la guerre, passée sous le signe de l'exil de la peur de ceux marqués par l'étoile jaune (la « yellow star » comme il l'appellera).
Des Beaux-Arts aux cabarets de Saint-Germain-des-Prés
Attiré par la peinture, Lucien fréquente l'Académie Montmartre. Il suit les cours des Beaux-Arts, travaille aux côtés d'André Lhote et de Fernand Léger, mais comprend que ses toiles ne le feront jamais vivre ; il ne reniera cependant jamais la peinture, sa première vocation. Il suit finalement le chemin artistique tracé par ses parents, tous deux musiciens : sa mère, infirmière, était aussi chanteuse mezzo-soprano, son père, pianiste, jouait dans des cabarets parisiens, mais également dans les stations balnéaires françaises à la belle saison. Il enseigna avec sévérité le piano à son fils.
Il débute en 1954 en tant que pianiste à Saint-Germain-des-Prés. Il obtient par son père une place au cabaret Milord l'Arsouille, où il accompagne Michèle Arnaud (« Elle a été une des chances de ma vie, elle a eu l'intelligence de percevoir en moi un style nouveau. ») et interprète les standards du jazz. Séduit par la verve réaliste de Boris Vian, pour résister aux années yéyés, il adopte un style singulier, décalé, alimenté de double sens et d’allusions érotiques (Les sucettes à l’anis, 1965). Cette vie nocturne d'artiste bohème rive gauche - on pense un peu à Boris Vian, qui d'ailleurs l'apprécie -, il ne s'en défera jamais complètement : c'est rue de Verneuil qu'il choisira d'habiter quand, fortune faite, il emménagera dans une maison du faubourg Saint-Germain, dans laquelle il mourra le 2 mars 1991.
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L'ascension d'un artiste singulier
Lucien Ginsburg devient Serge Gainsbourg dans les années 1950. Il dépose ses premiers titres à la SACEM à partir de 1957, ils le seront sous le nom de Serge Gainsbourg et commenceront à être interprétés par sa patronne Michèle Arnaud. 1958, le patron du Milord, Françis Claude, lui fait ses premiers pas sur scène. Repéré par le label Philips, il entre en studio et commence sa fructueuse association avec Alain Goraguer, déjà arrangeur de Boris Vian. Personnage clé de la chanson d’après-guerre, Jacques Canetti est l’un des tout premiers à reconnaître le talent de Gainsbourg. Non seulement il l’engage au théâtre des Trois-Baudets, mais il lui fait aussi prendre le chemin des studios.
De 1959 à 1963, les premiers 33-tours de Serge Gainsbourg révèlent un auteur-compositeur-interprète de chansons « à texte », assez original pour se démarquer des célébrités du moment (Montand, Bécaud, Brassens…). Son premier grand succès, "Le poinçonneur des Lilas", date de 1959 et lui vaut la reconnaissance de ses pairs, en particulier du romancier Boris Vian . Il entre vraiment dans la profession, part en tournée avec Jacques Brel et, supporté par Boris Vian, rencontre Juliette Gréco. Débute une collaboration qui durera tout au long de cette période « rive gauche » dont le point d'orgue sera « La Javanaise » à l'automne 1962.
Se forgeant la personnalité d’un poète cynique et baudelairien, Gainsbourg propage avec délice l’esprit de Saint-Germain-des-Prés (l’Étonnant Serge Gainsbourg, 1961 ; Gainsbourg confidentiel, 1964), que porte à son apogée son premier pur chef-d’œuvre romantique, la Javanaise (1964). Une voix chargée de gravité douce, un art de la formule et un regard lucide qui excellent à arracher au monde ses brefs instants de poésie, avec une forme amusée de nostalgie un peu lasse : autant de traits communs aux Goémons, à L'Eau à la bouche, à La Chanson de Prévert, Black Trombone, La Javanaise…
L'évolution artistique et les collaborations
Ces premières années de l'« étonnant Serge Gainsbourg », pendant lesquelles il fut aussi acteur de cinéma, furent suivies de celles où prit corps l'« effet Gainsbourg », manifesté par un goût frénétique pour les sons et rythmes du monde entier (ballades, jazz, rock, pop, funky un peu plus tard) et pour les textes que traversent le paradoxe, le calembour et l'à-peu-près, l'allitération ou l'onomatopée, voire la bizarrerie prosodique. Albums, tournées, se succèdent. Sur scène, son hyper-sensibilité morgue et son physique particulier provoquent souvent des réactions de rejet. En coulisse toutefois, il est déjà un explorateur assidu du continent féminin et en tirera ses meilleurs textes. Mais son style, littéraire, sombre et très appliqué, commence à dater, l'heure n'est plus aux cabarets. Gainsbourg donne dans l'avant-garde et le jazz sur l'album Confidentiel (1963), puis dans les rythmes exotiques sur Gainsbourg Percussions (1964). Le changement est là…mais le succès non. Celui-ci, quasiment prémédité, va venir de sa collaboration avec la chanteuse France Gall et « Poupée de cire, poupée de son » qui remporte le Concours de l'Eurovision en 1965.
Si l'on ajoute que cette écriture se nourrit d'abord de motifs érotiques, de flashes sonores et visuels, on comprend que Gainsbourg se soit très lucidement engagé dans l'univers de la pulsion - sans concession au lyrisme ni à l'intellectualisme - et qu'il a fait de cette quête l'alpha et l'oméga de sa démarche. Ses chansons d'alors, jusqu'à l'album L'Homme à tête de chou (1976), les siennes ou celles qu'il écrit pour d'autres (Poupée de cire, poupée de son, qui vaudra le prix Eurovision à France Gall, Initials B.B. Le chanteur quadragénaire
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Argent, nouveaux interprètes, nouvelle période, certainement la plus mature, intense et créative. Avec Michel Colombier, son nouvel arrangeur, Serge Gainsbourg va parfaitement être dans la pulsation de l'époque et chercher le son de la pop anglaise au coeur du Swinging London. On notera entre autres « Comic Strip » (1967) mixé par Georgio Gomelski, la B.O. du film Le Pacha, véritable beat samplé avant l'heure (1968), « Elisa » (1969). En 1968, un événement va bouleverser et transcender sa production : sa brève mais intense histoire d'amour avec Brigitte Bardot, star mondiale à l'époque. C'est la sortie de « Bonnie and Clyde », l'enregistrement de « Je t'aime moi non plus » juste avant leur rupture. (titre dont B.B. bloque la sortie par peur pour sa carrière) et enfin l'hommage baudelaurien et baroque de « Initials B.B. ».
Avant les autres artistes de sa génération, Serge Gainsbourg sait sentir les sons et leur ambiance, n'hésitant pas à aller à l'étranger enregistrer ses disques afin de mieux sentir l'air du temps. Il vit également une Passion artistique avec Brigitte Bardot , qui culmine avec "Je t'aime moi non plus". C'est avec elle qu'il ré-enregistra "Je t'aime moi non plus". Suit sur le tournage de Slogan, l'autre rencontre : l'Anglaise Jane Birkin, très jeune mère déjà séparée de son premier mari John Barry, et dont Gainsbourg devient le Pygmalion. La sortie ré-enregistrée avec elle de « Je t'aime moi non plus » va faire à la fois un scandale et un tube mondial. En 1971 sort l'album avant-gardiste Histoire de Melody Nelson, fruit de sa collaboration avec Jean-Claude Vannier. Chef-d'oeuvre baroque, symbolique, concentrant la pop la plus aboutie et les orchestrations classiques. Jusqu'à L'Homme à Tête de Chou en 1976, et à l'exception de Vu de l'Extérieur (1973), Gainsbourg explorera cette veine du concept-album, notamment avec règlement de compte provocateur avec ses années de guerre sur Rock Around the Bunker, album encore injustement évité aujourd'hui. Il enchaîne ensuite une série très alimentaire de tubes de l'été, de « L'ami caouette » (1975) à « Sea Sex and Sun » (1978).
Provocations et controverses
Serge Gainsbourg fut un de ces artistes qui donnent dans la provocation comme on se voue à un art. Un jour, il a l’idée d’adapter la musique de la Marseillaise sur un rythme de reggae. Parue sur son album de 1979, Aux armes et cætera, cette version choc de l’hymne national français déclenche le courroux que l’on peut imaginer. Sincèrement affecté par la campagne de presse dont il est l’objet, Gainsbourg riposte en achetant le manuscrit original de la Marseillaise (135 000 F [20 580 euros]), vendu aux enchères à Versailles le 13 décembre 1981.
À nouveau en décalage avec l'air du temps (entre temps les punks ont débarqués), il réapparaît sur scène lors d'une collaboration avec le groupe Bijou, puis trouve une nouvelle veine qui va le faire à nouveau, et même plus que jamais auparavant, entrer en résonance avec son époque : le reggae. Il enregistre avec Robbie Shakespeare et Sly Dunbar à Kingston les albums Aux Armes et caetera (1979) puis Mauvaises Nouvelles des Étoiles (1981). Le succès est énorme, doublé de polémiques liées à sa reprise de l'ymne national « La Marseillaise », devenu « Aux armes et caetera ».Mais en 1980, Gainsbourg-Birkin c'est fini, et ces albums introduisent un nouveau personnage : Gainsbarre (« Ecce homo »), personnage auto-destructeur et vulgaire. Gainsbourg a trouvé son ultime carapace, sa sensibilité à fleur de peau sera dorénavant cachée sous les provocations médiatiques.
Vie privée et héritage
Serge Gainsbourg happe Jane Birkin en plein Mai-68, sur le tournage de Slogan de Pierre Grimblat. Serge « le juif russe » et Jane « la fille de résistant » vivront ensemble jusqu’en 1980.
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Côté vie privée, après un premier mariage en 1951 avec Elisabeth Levitsky, il épouse en secondes noces Françoise-Antoinette Pancrazzi dite Béatrice, en janvier 1964. Le couple a deux enfants; Natacha (1964) et Paul (1967). Serge Gainsbourg vit une idylle avec Brigitte Bardot pendant quelques mois en 1967. Il rencontre l’actrice britannique Jane Birkin en 1968 sur le tournage du film Slogan, avec laquelle il a une fille, Charlotte, en 1971. Le couple se sépare en 1980. Au début des années 1980, rien ne va plus pour Serge Gainsbourg, qui se ressent des excès de sa vie (éthylisme, tabagisme) et peut-être d’interrogations plus profondes sur sa propre existence. Après le départ de Jane et de leur fille Charlotte, il devient « Gainsbarre », avec à la clé quelques beaux scandales sur les plateaux de télévision. C’est alors qu’une jeune femme entre dans sa vie. D’origine allemande et chinoise, elle s’appelle Caroline von Paulus. Avec celle qu’il surnomme Bambou, et qui lui donnera le « petit Lulu », Gainsbourg retrouve goût à la vie.
Pour ses deux derniers albums, Love on the Beat (1984) et You're Under Arrest (1987), « Gainsbarre » saura encore bien utiliser les pointures funk, rock et rap du moment, mais la redite n'est pas loin. On se souviendra davantage de l'extraordinaire engouement de la jeunesse pour ses concerts, qui, du coup, pouvaient retrouver des sommets d'émotion, tant cet accueil le touchait. Avec la soixantaine, la santé de Serge Gainsbourg devient de plus en plus fragile et les alertes cardiaques se succèdent. Trop gravement malade à la fin de 1990, il s’isole en famille dans un hôtel réputé de l’Yonne. Dès son retour à Paris, il est terrassé par une crise cardiaque le 2 mars 1991.
Serge Gainsbourg meurt le 2 mars 1991 d'un arrêt cardiaque à l'âge de 62 ans, « tué par Gainsbarre pour se venger de l'avoir créé » (Charles Trenet). Quelques semaines après son décès, Jane Birkin monte sur la scène du casino de Paris. Sa Muse sortira également "Arabesque". Les collaborations réussies de son vivant sont innombrables. Les années 1990 verront son influence grandir encore, notamment dans le monde anglo-saxon. Son génie pour l'évocation d'émotions fugaces, sous-tendues par une maîtrise étonnante dans l'utilisation du meilleur des musiques populaires, font de lui un des phares de la chanson française du XXème siècle.
Son influence se fait également sentir chez de nombreux artistes contemporains, de Benjamin Biolay à Étienne Daho. Issu d'une famille d'émigrés juifs Russes installés à Paris en 1921, Lucien Ginsburg est élevé dans la religion des arts, en particulier la musique classique que son père, pianiste de music-hall, joue pendant des heures à la maison. En tois décennies d'activité, l'homme en jeans et Repetto à la barbe de trois jours a élevé la chanson en art et nourri sa postérité de mots et de musiques intemporels. Son génie, lui, a transcendé. Une délicatesse et une grandeur qui permettent à ce voyant de briller encore "Sous le soleil exactement"…
Début 2010, le film Gainsbourg (Vie héroïque) réalisé par le dessinateur Joann Sfar met l'artiste à l'honneur sur grand écran. L'acteur principal qui a la lourde tache d'incarner le héros, Eric Elmosnino, est entouré de Laetitia Casta (Brigitte Bardot), Lucy Gordon (Jane Birkin), Anna Mouglalis (Juliette Gréco) et Philippe Katerine (Boris Vian). Le film remporte trois trophées, dont celui du meilleur acteur, lors de la cérémonie des Césars le 25 février 2011.
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