Mourad Zeghidi, figure médiatique tunisienne, incarne un parcours riche et complexe, marqué par un engagement envers son métier de journaliste, des convictions affirmées et des épreuves judiciaires qui ont suscité l'indignation et la solidarité.
Jeunesse et formation : Les racines d'un engagement
Né à Tunis, Mourad Zeghidi est un pur produit de l'école publique tunisienne, comme il aime à le rappeler. Dès son jeune âge, il manifeste un vif intérêt pour les langues étrangères. Après des études littéraires au lycée, il se tourne vers l'italien, une évidence pour lui. Il poursuit ensuite des études de juriste, « un moyen de structurer ma pensée », dit-il.
Début de carrière : L'ascension dans le monde des médias
En 1992, Mourad Zeghidi est « happé par la télé ». Il participe à un casting pour Canal Horizon et, le 10 novembre, il présente pour la première fois « Sport Horizon ». Il gravit rapidement les échelons et devient une figure familière du paysage audiovisuel tunisien.
Passage à Canal+
En juillet 2002, Mourad Zeghidi rejoint le service des sports de Canal+ à Paris. Ses deux premières années sont difficiles, mais « elles m’ont forgé le caractère ». En 2007, il devient responsable de la rubrique Italie : « La reconnaissance de mon travail ».
Anecdotes professionnelles
En 2008, Patrick Vieira fait son retour avec l’équipe de France pour un match à Saint-Denis face à l’Uruguay. Le samedi qui suit, son club, l’Inter, joue contre la Juventus. À la fin du match, en zone mixte, il s’arrête au micro de Mourad et fait part de sa déception de ne pas avoir joué. « Après cet incident, Vieira a refusé de me parler pendant 1 an et demi ». Plus récemment, il a suivi le « PSG nouveau » pour la chaîne.
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Engagement et convictions : Un journaliste au cœur de son époque
Au-delà de son parcours professionnel, Mourad Zeghidi est un homme engagé, soucieux de l'avenir de son pays.
Analyse politique et prise de position
Sur le vote, Mourad Zeghidi ne polémique pas : « Le peuple a parlé, on n’a pas à juger le résultat des élections ». Il refuse l’affrontement permanent et appelle au consensus, « le pays a besoin de valeurs communes qui nous rapprochent ».
Soutien à la solidarité tunisienne
La solidarité dont ont fait preuve tous les Tunisiens « face aux milices de Ben Ali dans les premiers jours qui ont suivi la chute de l'ex-président », l’aide apportée « aux centaines de milliers de réfugiés de toute nationalité qui ont fui les combats en Libye et qui ont été accueillis dans le Camp de Ras Jdir » par « des gens qui n’avaient parfois rien » lui ont serré le cœur.
Retour en Tunisie et engagement démocratique
Mourad Zeghidi est revenu en Tunisie en 2014, porté par l’élan démocratique post-révolutionnaire. Il s'est impliqué dans le débat public, en analysant et commentant l'actualité politique et socio-économique du pays. En 2024, il soutient le PDM lors des élections tunisiennes.
Les épreuves judiciaires : Une atteinte à la liberté d'expression
L'engagement de Mourad Zeghidi et ses prises de position lui ont valu des démêlés avec la justice. Son arrestation et sa condamnation ont suscité une vague d'indignation et de solidarité, tant en Tunisie qu'à l'étranger.
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Arrestation et accusations
Le 11 mai 2024, Mourad Zeghidi est arrêté, alors que l’attention est retenue le même jour par l’arrestation en direct de Sonia Dahmani, chroniqueuse et avocate retranchée au siège de l’ordre national des avocats. Une dizaine de policiers ont fait irruption chez le journaliste, connu pour sa modération. Son téléphone et celui de sa fille ont été saisis avant qu’il ne soit conduit en détention.
Selon des documents judiciaires, les accusations formulées à l’encontre de M. Zeghidi reposent essentiellement sur ses analyses de la situation politique du pays. Il lui est notamment reproché d’avoir critiqué certaines décisions du président Kaïs Saïed et remis en cause la légitimité des élus locaux après un scrutin caractérisé par une abstention massive. Ses commentaires sur les restrictions pesant sur les candidats à l’élection présidentielle d’octobre 2024 ont également été retenus contre lui.
Condamnation et réactions
Le 22 mai 2024, après un procès expéditif, Mourad Zeghidi et Borhen Bsaïes ont été condamnés à un an de prison pour « diffusion de fausses nouvelles » et « fausses déclarations dans le but de diffamer autrui », en vertu du décret-loi 54, un texte controversé fréquemment dénoncé comme un outil de censure. « J’assume », a alors déclaré Mourad Zeghidi devant le juge, défendant son travail d’analyste politique et rejetant toute intention diffamatoire. « Je n’ai fait que mon métier », a-t-il insisté. Lors de son procès en appel, le 30 juillet, sa peine a été réduite à huit mois de prison.
Lors de leur procès, ils ont invoqué la liberté d'expression, expliquant n'avoir fait qu'accomplir leur travail, en analysant et commentant l'actualité politique et socio-économique du pays. Leurs avocats ont demandé un non-lieu lors du procès.
Nouveau mandat de dépôt et accusations de blanchiment d'argent
Alors que sa libération était attendue le 7 janvier, un nouveau mandat de dépôt a été émis contre lui en décembre 2024 dans le cadre d’une enquête pour « blanchiment d’argent ». Ses avocats et ses proches dénoncent une manœuvre visant à ternir son image. « Comme un élan de solidarité s’était formé autour de lui, ils ont voulu le discréditer avec ces accusations », estime sa sœur, Meriem Zeghidi Adda.
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Son avocat, Me Ghazi Mrabet, souligne que l’accusation se fonde sur des irrégularités fiscales et non sur des flux financiers suspects. L’objectif est, selon lui, de dissuader toute contestation. « Ils ont choisi l’un des journalistes les plus honnêtes, les plus professionnels, voire modéré dans le seul but de faire taire tous les journalistes et voix libres de ce pays. Ce qui fut fait. Tout le monde s’est tu depuis l’arrestation de Mourad », constate-t-il.
Le décret-loi 54 : un outil de censure
Promulgué par le président Saïed en septembre 2022, le décret-loi 54 est officiellement présenté comme un instrument de lutte contre les fausses informations et la cybercriminalité. Mais les organisations de défense des droits humains et le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) dénoncent un texte répressif, utilisé pour sanctionner la liberté d’expression. Son article 24 prévoit des peines pouvant aller jusqu’à dix ans de prison et de lourdes amendes pour la diffusion de « fausses nouvelles ». Dans un contexte de régression démocratique, ce décret sert à poursuivre des journalistes, des opposants et des citoyens exprimant des critiques sur les réseaux sociaux.
Solidarité et pétition
En réponse à ce placement en détention provisoire, ses défenseurs ont intensifié leur campagne pour sa libération, dénonçant un acharnement judiciaire contre les voix critiques en Tunisie. Une pétition, lancée le 8 mars, a déjà recueilli près de 5 000 signatures.
Héritage familial : Les racines de l'engagement
S’il ne se définit ni comme militant ni comme opposant, mais « comme un journaliste porteur d’idéaux » selon sa sœur, Mourad Zeghidi est issu d’une famille marquée par l’engagement politique et syndical. Son père, Salah Zeghidi, syndicaliste influent, a été emprisonné sous l’ancien président Habib Bourguiba. Du côté maternel, son grand-père, Georges Adda, militant communiste et anticolonialiste, a été incarcéré sous le protectorat français, tandis que sa grand-mère, Gladys Adda, s’est illustrée dans la lutte pour les droits des femmes dans le pays. « Certains ne le savent pas, mais nous, on sait, grâce à notre histoire familiale, que cette injustice prendra fin », espère Meriem Zeghidi Adda.
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