Bien que le mot « menstruation » soit devenu assez courant dans la presse et sur les réseaux sociaux, le tabou que représente cette réalité biologique n’est pas encore complètement déconstruit. Si l’on a aujourd’hui peut-être un peu moins peur de prononcer ce mot, il existe encore et toujours un très riche lexique pour ne pas dire les menstruations. En parler ni vu, ni connu. Certaines expressions ont de quoi nous faire rire, d’autres nous semblent familières. Reconnaître la réalité menstruelle passe aussi par une reconnaissance du langage. Cet article propose d’étudier un large panel d’expressions usitées pour ne pas ébruiter dans la sphère publique l’état menstruel, ne pas l’admettre. Petite analyse d’un langage codé, fleuri mais pas que.

La menstruation : un sujet universel, un langage pluriel

En 2018, le fanzine A Poil ! proposait une édition consacrée à la menstruation. L’ouvrage regroupe ainsi textes, dessins et collages sur le sujet, écrit ou crée par des personnes menstruées ou ayant connu la menstruation. Dans son texte « Le sang des filles », Anna B. souligne l’universalité du phénomène des menstruations. L’une des qualités notables de la menstruation est son aspect démocratique. Les expressions d’Anna B. entretiennent ainsi l’euphémisme menstruel, le fait menstruel. Il s’agit d’euphémismes de bienséance. Les euphémismes menstruels ne font pas qu’atténuer la réalité des règles, ils la déguisent bien, voire l’amplifient.

La diversité des expressions varie aussi d’une langue et d’une culture à une autre, reflétant l’attitude d’une société envers elles. Plus il y a d’expressions, plus le sujet est librement évoqué.

Un inventaire d'expressions imagées et codées

Le langage populaire, pour évoquer les faits sans jamais dire les mots, a trouvé une solution poétique pour s'en sortir : filer la métaphore. Les règles de la femme sont un sujet tabou, et l’imaginaire collectif n’a jamais manqué d’inventivité pour trouver une parade. Pour qualifier discrètement et pudiquement le renouveau de l’endomètre, des tonnes d’expressions ont ainsi vu le jour.

La couleur rouge comme inspiration

Il semble que la couleur rouge du flux menstruel a beaucoup inspiré les esprits. Au XVIe siècle, si une femme saignait, on disait qu’elle avait son "cardinal", son "drapeau rouge", ou, de manière encore plus imagée, que "le cardinal était logé à la motte". Plus tard, on disait "écraser les tomates", "traverser la mer rouge", ou on évoquait les "fleurs rouges". L'expression « avoir le feu au rouge » est aussi utilisée, et la référence à la couleur rouge peut être implicite, comme dans l'expression « attention au stop », donc de l’injonction d’une pause de la vie intime.

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En Europe, ce sont souvent des symboles rouges qui sont utilisés afin de représenter ce cycle de la vie des femmes. En France, par exemple, le petit clown a le nez qui saigne. Certains pays ont décidé d’associer des fruits aux règles féminines : en Allemagne, c’est la semaine des fraises : « Erdbeerwoche », en Finlande, « les jours des mûres et des framboises » et en Espagne, la « semaine tomate ».

Allusions historiques et culturelles

L’expression "mon chat a le nez qui saigne" est plutôt évocatrice, tandis que le fameux "les Anglais débarquent" a l’avantage d’apparaître plus mystérieux. Son origine fait allusion au passage de l’armée anglaise à Paris entre 1815 et 1820, qui fut, selon les témoins, bref et douloureux. Pour d’autres, des symboles guerriers sont utilisés : en France, « les Anglais débarquent », au Danemark, « les communistes sont dans la maison du plaisir : Der Er Kommunister i Lysthuset » et en Russie, « l’Armée rouge est en ville » !

Métaphores florales et animales

Au XVIe siècle, les sages-femmes avaient pour habitude de dire "qui ne fleurit, ne graine". Une allégorie de la fleur génitale joliment trouvée, surtout que le mot fleur évoque le terme latin fluor, qui signifie "écoulement". D'autres expressions utilisent des termes plus directs comme « ses fleurs » pour évoquer à la fois sa délicatesse, sa beauté mais aussi sa fragilité. La fleur, qui atteint une certaine maturité, gagne en beauté, et est maintenant féconde, pouvant donner des fruits.

L'expression « avoir ses ours » est un autre exemple, tout comme les expressions « ragnagnas » ou bien « ses mickeys ».

Euphemismes de bienséance et expressions familières

Parmi les expressions les plus courantes, on retrouve :

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  • Avoir ses règles/menstruations : C’est l’expression la plus simple et la plus directe.
  • Être dans sa période de lune : Cette expression poétique et ancienne fait référence au cycle lunaire, qui dure environ 29 jours, soit une durée similaire à celle du cycle menstruel féminin.
  • Les Anglais débarquent : Probablement l’une des expressions les plus connues et les plus énigmatiques.
  • Attention au stop/Avoir le feu rouge : Ces expressions font une analogie claire avec un signal d’arrêt ou un avertissement, toujours en référence à la couleur rouge.
  • Être indisposée : C’est une expression très polie et discrète, souvent utilisée dans des contextes plus formels ou lorsque l’on ne souhaite pas entrer dans les détails.
  • Avoir ses périodes/jours : Cette expression met l’accent sur la régularité du cycle menstruel.
  • Avoir ses ragnagnas : C’est une expression très familière, voire argotique, souvent employée pour exprimer un certain ras-le-bol ou un inconfort lié aux règles.
  • Hiberner : Moins répandue que d’autres, cette expression fait référence à l’hibernation ou à un état léthargique, suggérant la fatigue et le besoin de se replier sur soi que certaines personnes ressentent pendant leurs règles.
  • Avoir son cycle : Ce terme est plus neutre et médical.
  • Avoir ses trucs/affaires : Ces expressions sont très générales et volontairement vagues.

Expressions internationales

Chaque pays a sa culture, ses us et coutumes, sa langue, mais aussi… ses expressions pour désigner les règles. Pour les expliquer de manière simplifiée aux petites filles, éviter le mot « règles » souvent tabou ou encore pour en parler de manière plus familière, de nouveaux mots et nouvelles expressions ont été créés pour désigner les règles.

En Amérique du Nord, des membres de la famille ou des proches sont utilisés pour représenter les règles. La grande tante arrive aux États-Unis, « Aunt Flow is coming ! ». Michel est en ville au Québec.

Les implications du langage : tabou, déni et inégalités

Les détours utilisés par le langage pour ne pas dire les menstruations ne sont pas innocents. Ils sont une forme de déni du phénomène menstruel en dehors de la sphère intime. Les mots ne doivent pas faire tâche, ne pas laisser de traces. Le tabou menstruel n’est pas qu’une affaire de mots ; il a des répercussions bien réelles sur la vie des femmes. Il peut entraîner un manque d’éducation sur le sujet, une gêne à demander de l’aide en cas de douleur, ou même des difficultés à accéder à des produits menstruels.

L’euphémisme mensuel est une esquive de la réalité menstruelle, un déni des menstruations elles-mêmes accompli par le fait de renommer l’innommable. Un langage infantilisant décrédibilise la réalité menstruelle. Ceux qui ont le pouvoir sont ceux qui décident de ce qui est le digne sujet d’une plaisanterie, c’est une forme subtile d’aggression verbale.

Vers une libération de la parole et une normalisation du sujet

Heureusement, les choses évoluent. De plus en plus de voix s’élèvent pour réclamer une discussion ouverte et décomplexée sur les menstruations. La prise de conscience collective, autour de la précarité menstruelle notamment, est évidemment un progrès significatif, mais rendu possible par un long travail de déconstruction du tabou par des féministes depuis des dizaines d’années, déconstruction du langage aussi.

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Si l’on peut en parler librement, sans rougir ni chuchoter, la honte associée aux règles diminue. Un dialogue ouvert permet de mieux identifier et traiter les problèmes de santé liés aux règles (douleurs intenses, irrégularités, etc.). Le tabou menstruel est un aspect de l’inégalité de genre. De nombreuses initiatives voient le jour, des campagnes de sensibilisation aux produits menstruels réutilisables, en passant par des discussions dans les écoles. Ce sont des signes que la société est prête à changer de regard.

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