Le film Miss Peregrine et les enfants particuliers de Tim Burton est une œuvre complexe qui mérite une analyse approfondie. À travers un récit mêlant fantastique, histoire et thèmes personnels, Burton explore la nature de son propre cinéma et sa relation avec le temps et l’imaginaire.
Un reflet du cinéma de Tim Burton
Dès le début, le film se présente comme une mise en abyme du cinéma de Burton. L’orphelinat pour enfants particuliers devient un condensé de son style, un refuge où ses obsessions prennent forme. Ces enfants marginaux, figures récurrentes de sa filmographie, sont érigés en vignettes, des archétypes de son univers visuel.
Le film raconte l’histoire de Jacob, qui, pour élucider la mort de son grand-père, débarque dans un orphelinat pour « enfants particuliers » aux pouvoirs variés. L’orphelinat prend alors la forme de l’état pur du cinéma de Burton. Réservoir de ses obsessions, ce refuge est pour lui une façon de condenser son style dans un espace circonscrit qui en fournisse la muséification colorée : ces enfants rappellent et rejoignent les multiples figures des marginaux de sa filmographie, offrant la possibilité toujours redite de les ériger, selon une constante de sa mise en scène, en pures vignettes.
L’idée centrale est de revenir à cet état pur, de réanimer l’ensemble, tout en reconnaissant que cet état demeure illusoire, au bord du dépérissement. La description du lieu évolue progressivement vers une société de contrôle, un memento mori anamorphique qui renvoie discrètement à la décrépitude de Burtonland.
L’exercice du pouvoir et la temporalité
L’exercice du pouvoir de Miss Peregrine (Eva Green), directrice de l’orphelinat, se diffuse progressivement dans l’ensemble de la communauté, présentant comme absolument normale la régulation chronométrique engageant chaque membre à l’auto-répétition, sur le modèle d’un geste quasiment industriel.
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Le film explore la notion de boucle temporelle, une thématique qui permet d’échapper au réel. Cependant, il montre aussi l’incapacité de filmer ce réel, soulignant la contamination de l’image par l’imaginaire. Burton utilise des compositions précises et un certain équilibre des perspectives pour viser la fixité de l’expressionnisme.
Limites et tragique
La mise en scène de l’action a toujours été une limite de l’œuvre de Burton, reposant sur des jeux de lignes et d’angles plutôt que sur le montage. L’agitation devient illisible, car elle ne permet pas d’inscrire un sentiment de durée dans les plans. Le tragique réside dans le fait que le visuel, qui tente de s’articuler au narratif, ne parvient jamais à le rencontrer.
Burton semble répondre à cette impasse en posant à chaque film les conditions de possibilité de l’état pur de son cinéma, en éprouvant la pureté par des péripéties, et en apprenant à le retrouver, tout en ayant conscience d’étreindre un fantôme.
L’histoire de Jacob et les enfants particuliers
Autrefois, le grand-père de Jake lui racontait des histoires parlant d’un foyer pour des « enfants particuliers » sous l’autorité de Miss Peregrine. Plus tard, Jake a rejeté ces histoires mais la mort de son grand-père dans des circonstances étranges le pousse à se rendre au Pays de Galles où tout se serait passé. Et il rencontre effectivement Miss Peregrine et les enfants particuliers ! Un grand film où la patte de Tim Burton transforme une recherche de deuil en célébration de la vie, en ode à la différence. « Beaucoup de gens se sentent étrange » dit justement le réalisateur, en s’incluant dans le lot.
Bien que l’histoire ne soit pas une création originale de Burton, le grand réalisateur en a fait son œuvre par l’emploi de thèmes, de séquences, de marqueurs « burtonien ».
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Structure du film
Le film s’articule en deux parties encadrées par une introduction et une conclusion. L’introduction présente Jack, son grand-père (interprétation sensible, pleine de classe et de tendresse de Terence Stamp, que Burton retrouve après Big Eyes) et insiste sur l’ancienne proximité entre eux qui n’a pas totalement disparu. Elle prend fin avec le départ de Jack pour le Pays de Galles. Symboliquement, on retrouvera le même duo pour la conclusion.
La première partie est une présentation de Miss Peregrine et des Enfants particuliers avec visite du foyer. Faite sous une belle lumière diurne, cette séquence est édénique et culmine avec le renouvellement de la boucle temporelle qui les protège tous. S’y ajoute le point noir que les enfants ne peuvent sortir de la boucle sous peine d’être rattrapé par le temps qui a passé. Nous sommes en effet en 1943 ! A cette première partie s’ajoute la scène dans l’épave (très beau décor sous-marin avec une pincée de macabre) entre Jack et Emma dans une optique clairement romantique mais empêchée par la différence des époques.
La seconde partie révèle une menace contre les enfants particuliers, venant de « particuliers malfaisants » appelés Sépulcreux menés par un certain Barron à qui Samuel L. Pour donner corps à ce monde, Tim Burton a fait appel pour la seconde fois à Éva Green qui campe fièrement Miss Peregrine et lui donne à la fois belle allure, autorité et amour pour les enfants dont elle a la garde. Même fumer la pipe, elle le fait avec une élégance aristocratique qui colle tout à fait avec le cadre et le personnage. Tim Burton définissait le personnage comme une « Mary Poppins effrayante » ! Ella Purnell incarne Emma avec délicatesse, beaucoup de sensibilité mais aucune sensiblerie. Asa Butterfield manque un peu de personnalité et de charisme pour pleinement faire ressortir toute la gamme d’émotions par lesquelles passe Jack. Mais il se défend plutôt bien et est très crédible lorsqu’il commande la bataille et face à un Samuel L.
Résonances historiques
L’histoire se passe en 1943, une époque particulièrement tragique, et, du coup, certains éléments résonnent différemment. Ainsi les « enfants particuliers » ne pourraient-ils pas être une référence aux enfants juifs que certains ont caché pendant la guerre (Miss Peregrine serait ainsi une Juste) ? Abe, le grand-père, vient de Pologne et a passé sa vie à traquer les « malfaisants » ; comme une métaphore de Simon Wiesenthal qui traqua les nazis à travers le monde.
Différences entre le roman et le film
Il y a plusieurs différences entre le roman et le film. Dans le roman, c’est Emma Bloom qui possède le pouvoir de générer du feu, et non Olive, qui elle est plus légère que l’air. Barron n’est par ailleurs qu’un second, un bras droit du véritable et principal antagoniste, à savoir Caul, frère de Miss Peregrine. On notera donc la difficulté liée à une éventuelle suite cinématographique. On note également que Peregrine Faucon (Peregrine étant ici le prénom) dans le livre devient Alma Peregrine (Peregrine étant le nom de famille) dans le film. Il y a également d’autres différences comme Millard et Miss Peregrine blessés, celle-ci ne pouvant plus reprendre forme humaine, ou l’arbalète utilisée par Miss Peregrine, absente dans le livre. La date dans le film est le 3 Septembre 1943.
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Distribution
La musique du film est composée par Mike Higham et Matthew Margeson. Ella Purnell incarne Emma Bloom. Samuel L. Jackson interprète Barron. Judi Dench joue Miss Avocette.
L’œuvre originale de Ransom Riggs
Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître : Miss Pérégrine et les enfants particuliers était le tout premier roman de Ransom Riggs lorsque le tome 1 parut aux États-Unis en 2011. Au départ, le jeune auteur américain avait proposé à son éditeur de concevoir un livre de photographie basé sur de vieux clichés étranges du XIXe siècle dénichés dans des vide-greniers. Celui-ci lui suggéra alors de s’appuyer sur ces photos pour imaginer une histoire, ce qu’il fit.
Mélange de roman historique et de conte gothique mêlé de fantasy, le tout sous la forme d’une série de livres pour adolescents et jeunes adultes, l’œuvre de Ransom Riggs est un récit mélancolique sur l’enfance, le sentiment de solitude qui peut s’y rattacher, les blessures de l’Histoire comme de son histoire personnelle et familiale, et le passage inexorable du temps. On y croise des enfants et adolescents « différents », et il y est aussi question de folie, d’aliénation, et de la découverte d’un monde aussi enchanteur qu’effrayant. C’est d’ailleurs ce dernier qui a réalisé l’adaptation de ce premier tome, qui sortira sur nos écrans le 5 octobre prochain et dont nous vous proposions la critique cette semaine.
L’intrigue du roman
Jacob Portman est un adolescent issu d’une richissime famille qui ne se sent pas à sa place et s’ennuie à mourir dans une vie bien trop banale à son goût. Jusqu’au jour où son grand-père adoré, en apparence atteint de démence, meurt suite à d’atroces blessures au ventre qui semblent être l’œuvre d’une bête sauvage. Jacob, qui s’est précipité chez lui, recueille son dernier souffle, des paroles énigmatiques au sujet des histoires qu’il lui racontait sur sa jeunesse, et qui, selon lui, étaient réelles : caché au sein d’un orphelinat pour « enfants particuliers » sur une île du Pays de Galle pendant la Seconde Guerre Mondiale afin d’échapper à « des monstres », il aurait côtoyé des jeunes gens aux pouvoirs extraordinaires, considérés comme des monstres de foire par leurs proches et eux aussi traqués. Son grand-père l’exhorte à retrouver l’orphelinat en lui laissant des indices tandis que Jacob aperçoit un monstre terrifiant dans l’obscurité.
Métaphore de la Seconde Guerre Mondiale
Miss Pérégrine et les enfants particuliers présente une métaphore sans équivoque de la traque des Juifs pendant la Seconde Guerre Mondiale. Cette interprétation est d’ailleurs livrée dès les 10 premières pages par Monsieur Portman, qui pense que son père est resté traumatisé par la guerre (on apprendra que sa famille fut déportée) et voyait les nazis comme des monstres à sa poursuite lorsqu’il était enfant. La « particularité » des enfants de l’orphelinat dirigé par la mystérieuse Miss Pérégrine serait donc d’être Juifs.
Le roman repose avant tout sur son intrigue fantastique, bien que cette mise en abyme de la Seconde Guerre Mondiale, présente en filigrane d’un bout à l’autre, soit intéressante. On relèvera d’ailleurs que la traque des nazis ayant fuit à la fin de la guerre est elle aussi présente à travers l’histoire de Abe, le grand-père de Jacob, et que l’explication des origines des Creux, ces monstres poursuivant les enfants particuliers, n’est pas sans rappeler l’imaginaire aryen.
Atmosphère et thèmes
Ransom Riggs ne prétend pas donner de leçon d’Histoire à travers son œuvre, qui se veut avant tout touchante et divertissante, avec une atmosphère mystérieuse et parfois angoissante à la belle force d’évocation. La noirceur qui se dégage souvent du livre, et que Tim Burton a étrangement édulcorée, n’en rend le personnage de Jacob que plus attachant, car le lecteur peut s’identifier à ses doutes et ses questionnements, qui entrent en résonance avec des pensées et sentiments que tout le monde a pu éprouver un jour, même de manière diffuse.
Il y a également une certaine beauté dans cette évocation de l’enfance, où des ados et pré-ados restent figés durant des décennies dans une boucle temporelle, les empêchant ainsi de grandir. Contrairement à Claudia, la petite-fille vampire du roman d’Ann Rice, Entretien avec un vampire, ce ne sont pas de « vieilles âmes » pour autant : ils conservent la maturité propre à leur âge, malgré une mélancolie latente. Ils ont bien entendu quelque chose des garçons perdus de Peter Pan, et Ransom Riggs joue de ce parallèle.
Les « particuliers » tiennent à la permanence des choses, quitte à refuser d’affronter la mort de l’un d’entre eux, par exemple. Leur insistance pour que Jacob reste avec eux, malgré ce que cela impliquerait pour l’adolescent, renvoie également au chef d’œuvre de James L. Barrie. Mais l’auteur ne se borne pas à simplement réécrire cette histoire d’enfants refusant de grandir, il montre également le revers de la situation de ces enfants piégés hors du temps : la mélancolie d’être coincé dans leur âge et leur époque, alors qu’ils ont conscience que le monde a changé au fil des décennies.
Le motif, récurrent dans la littérature fantastique et SF, qui confronte deux personnages appartenant à deux époques ou deux réalités différentes, souvent au sein d’une intrigue amoureuse, est utilisé pour renforcer ce sentiment doux-amer. Les enfants particuliers voudraient eux aussi voir le monde des années 2010 dont Jacob leur parle, mais ils n’auront jamais l’occasion de grandir, ne pourront jamais sortir de cette journée sans fin. La dimension victorienne est quant à elle probante, sans être nécessairement développée plus que de raison.
Structure narrative du roman
Après une première partie dans le présent, où Jacob tente de trouver un sens à la mort de son grand-père, puis commence ses recherches sur l’île, le lecteur fera ensuite la connaissance de Miss Pérégrine Faucon et des enfants particuliers, avant d’assister à un affrontement qui débouchera sur des événements qui seront développés dans les tomes 2 et 3. Une structure en trois actes classique, donc, mais efficace, qui nous immerge progressivement dans cet univers fantastique.
Style et influences
Si l’écriture de Ransom Riggs ne possède pas la finesse, dans le style aussi bien que dans le propos, d’une J.K. Rowling ou d’un Philip Pullman (A la croisée des mondes), elle n’en demeure pas moins agréable à lire. L’auteur américain parvient à instaurer une véritable ambiance et à créer des personnages attachants sans jamais être lisses, ce qui comble largement des dialogues parfois un peu plats.
Ce tome 1 de Miss Pérégrine et les enfants particuliers est donc une jolie réussite dans l’univers parfois un peu formaté des séries fantasy pour la jeunesse. Sans atteindre la densité et la subtilité d’A la croisée des mondes, avec lequel on pourra faire certains parallèles, Ransom Riggs propose là une histoire convaincante et attachante, mêlant le gothique au merveilleux au sein d’un mélange équilibré. Les influences de l’auteur américain sont nombreuses, mais celui-ci ne donne jamais l’impression de simplement recycler des thèmes et motifs rendus célèbres par d’autres.
L’avis du « Monde »
Le quotidien Le Monde a également donné son avis sur le film, notant que Tim Burton a truffé son film de scènes enchanteresses, mais que ses personnages peinent à émouvoir. Le journal souligne que le roman de Ransom Riggs fournit au cinéaste une trame idéale, mais que le film laisse à désirer dans sa capacité à mener un récit et à préserver un enjeu de réalité sous le merveilleux.
Il est significatif qu’un film mettant en scène des « enfants particuliers » promis à la mort durant la seconde guerre mondiale se révèle - a contrario du roman - à ce point insoucieux de la tragédie historique qui sous-tend son récit.
Divertissement et imaginaire
Qu’on se le dise : Tim Burton se fiche de faire un grand film et cela se ressent. Après le trop sérieux Big Eyes, MISS PEREGRINE ET LES ENFANTS PERDUS donne vraiment l’impression de voir le réalisateur se faire plaisir. Cela aurait pu être décevant, mais le rythme et l’imaginaire gothique du film nous entrainent, pour peu que l’on se prenne au jeu. La scène la plus parlante pour cela reste l’incroyable bataille entre les monstres et les enfants particuliers. Les enfants parviennent à piéger ces affreux monstres invisibles qui mangent les yeux en leur lançant des boules de neiges d’abord, puis des bonbons !
Limites du film
Il est évident cependant que MISS PEREGRINE est bien moins intéressant sur les thématiques du rêve et du rapport au réel que purent l’être les Burton de jadis. Cela est dû en partie à un scénario parfois mal ficelé, contenant quelques pirouettes forcées, mais aussi à la difficulté du réalisateur à construire un monde cohérent. Dans Big Fish, autre film contenant un monde onirique, les zones d’ombres du scénario faisait partie du mystère de l’œuvre. Pour ce qui est de MISS PEREGRINE, le style et la densité de l’univers se font aspirer par le schéma narratif du film hollywoodien. Par exemple, l’action démarre trop rapidement. Cela peut être une bonne chose pour un divertissement, mais un film plus travaillé aurait dû passer plus de temps à nous faire entrer dans ce nouveau monde.
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