Les requiems, ces messes des morts, ne cessent de se réinventer à travers les époques, de la Renaissance mystique à la modernité tourmentée. Ils accompagnent les défunts, mais ils parlent aussi aux vivants, reflétant notre rapport changeant à la mort.
Qu'est-ce qu'un Requiem ?
Le terme "Requiem" vient du premier mot de l'introït de la messe des morts : "Requiem aeternam dona eis, Domine" ("Donnez-leur, Seigneur, le repos éternel"). Par extension, il désigne l'ensemble de cette messe. Dans la liturgie, la messe de requiem est l'une des plus complètes de l'ordo, ayant conservé des parties souvent disparues telles que la séquence (Dies irae) et les versets d'offertoire et de communion. On y joint parfois aussi divers rites mortuaires tels que l'absoute, ou bénédiction du corps, avec ses chants particuliers (Libera me, In paradisum).
Depuis le XVe siècle, la messe de requiem a souvent été mise en polyphonie. Jusqu'à la fin du XVIe siècle, elle ne se distingue que peu des autres pièces empruntées à l'office, et en développe le plus souvent les thèmes liturgiques sans dramatisme particulier. L'entrée en scène de l'orchestre la transforme au XVIIe siècle en matière à composition d'ampleur.
Évolution du Requiem à travers les siècles
Moyen Âge : La messe des morts se chante en grégorien selon un ordre fixé par le Concile de Trente : l’Introït, le Kyrie, le Graduel, le Trait (Absolve, Domine), la Séquence (Dies iræ), l’Offertoire (Domine, Jesu Christe), le Sanctus, l’Agnus Dei, la Communion (Lux æterna) et le Répons (Libera me).
Renaissance : Vers 1470, Johannes Ockeghem compose le premier requiem polyphonique connu. La prière devient alors une architecture sonore. Dufay, Ockeghem, Certon, R. de Lassus, Palestrina, Victoria ont écrit des requiem. Celui d'Eustache du Caurroy, édité en 1633, a été longtemps de tradition aux obsèques des rois de France.
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XVIIe et XVIIIe siècles : Les compositeurs s’affranchissent du cadre liturgique. Le Requiem quitte l’église pour devenir œuvre de concert : la prière s’ouvre à l’émotion collective. Lully traite la séquence Dies Irae en motet à grand chœur. Au XVIIIe siècle, on exécute des « requiem en musique » dont chaque morceau est traité comme un « grand motet », avec symphonies, solos, ensembles, chœurs. Les requiem de Gilles, Campra, Mozart sont les plus célèbres. Le Requiem de Mozart, inachevé, est l'une de ses dernières œuvres.
Romantisme : Le romantisme a profondément transformé l'esprit du requiem. Le considérant plutôt comme un livret d'oratorio que comme un élément du culte, il en a surtout développé les parties dramatiques, centrées autour des terreurs du Jugement dernier (Berlioz, Verdi). Danses macabres pour la profane, Requiem pour le sacré. Avec Verdi, le Requiem devient spectacle. Hans von Bülow parlera d’un « mélodrame en habits ecclésiastiques ». Verdi assume : sa foi est celle du théâtre, où le divin parle la langue de la passion humaine. Créé à Milan, son Requiem triomphe. À rebours de cette fureur, Johannes Brahms choisit l’intériorité. Son Requiem allemand (1869) s’adresse non aux morts mais aux vivants. Il abandonne le latin pour la langue de Luther, bannit le Dies iræ et sélectionne lui-même les textes bibliques : « Comme un homme que console sa mère, ainsi je vous consolerai.
XXe et XXIe siècles : Vingt ans plus tard, Gabriel Fauré pousse plus loin encore cette sérénité. Son Requiem (1887-1893) supprime à son tour le Dies iræ pour ne garder que la lumière : Pie Jesu, In paradisum. Les Scandinaves y apportent leur voix singulière. Plus récemment, Thierry Lancino et Pascal Quignard (2010) renouvellent le genre avec un livret inédit. Ce Requiem ne promet plus le salut ; il met en scène le conflit entre désir d’éternité et besoin d’oubli. Chaque époque y projette ses angoisses et ses espoirs : le Moyen Âge prie pour l’âme des morts, le romantisme célèbre la grandeur du destin, le XXᵉ siècle cherche un sens après la foi.
Quelques Requiems Célèbres à (Ré)écouter
Voici une sélection de requiems marquants, allant de la Renaissance à l'époque contemporaine, chacun offrant une perspective unique sur la mort et l'éternité :
Tomás Luis de Victoria : Officium Defunctorum (1603) : Composée à l’occasion des funérailles de l’impératrice Marie d’Autriche, cette messe a cappella impressionne par sa sévère beauté et bouleverse par sa ferveur expressive. Paul McCreesh opte pour un effectif exclusivement masculin conformément aux règles d’alors.
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Heinrich Ignaz Franz Biber : Requiem en fa mineur (ca. 1687) : De cette œuvre lumineuse où se rencontrent la virtuosité chorale italienne et la bravoure instrumentale germanique, Vox Luminis et le Freiburger BarockConsort offrent une lecture intériorisée et raffinée.
Jean Gilles : Requiem (Messe des Morts) : Ce natif de Tarascon, actif aux cathédrales d’Aix-en-Provence, d’Agde et de Toulouse, laisse un requiem qui mêle solennité et séduction mélodique. Joué pour ses propres funérailles, il deviendra la messe des morts de nombreuses personnalités au XVIIIe siècle.
Wolfgang Amadeus Mozart : Requiem en ré mineur, K. 626 (1791) : Le plus célèbre et le plus enregistré des requiem, laissé inachevé à la mort de Mozart. Dans une option classique, Colin Davis parvient à installer le drame et à laisser l’émotion affleurer, à faire se rencontrer le tragique et la paix. Raphaël Pichon insère entre les mouvements du requiem des pièces sacrées de Mozart et constitue un grand office qui célèbre la vie sans en oublier l’objet spirituel. Il est important de noter que ce requiem a été complété par Franz Xaver Süßmayr, un élève de Mozart.
Luigi Cherubini : Requiem en ut mineur (1816) : Commandé pour la commémoration de la mort de Louis XVI, ce requiem sans soliste, exclusivement pour chœur et orchestre, évolue dans un climat sombre (pas de flûtes) et grave.
Hector Berlioz : Grande Messe des morts (Requiem), Op. 5 (1837) : Monument qui convoqua des centaines d’interprètes à sa création, fait grand usage des cuivres et des percussions pour évoquer, notamment, l’effroi du Jugement dernier. John Nelson fait rougir les forces en présence sans sombrer dans la seule démonstration de puissance. Berlioz sous-titre son requiem "Grande Messe des Morts" en référence à l'étendue comme au dispositif orchestral, le plus gros jamais employé à son époque.
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Johannes Brahms : Ein deutsches Requiem, Op. 45 (1868) : Brahms préfère l’allemand au latin et choisit d’autres textes que ceux que la liturgie impose. Cette œuvre de sérénité et d’humanité connaît une juste expression entre la clarté des instruments d’époque, la maîtrise chorale et une riche palette de couleurs. Ce requiem s’adresse non aux morts mais aux vivants.
Giuseppe Verdi : Requiem (1874) : Le maître de l’art lyrique ne pouvait écrire qu’un requiem théâtral, d’ailleurs aussitôt entendu à la Scala de Milan après sa création dans une église. Dans cet « opéra en habit ecclésiastique » soufflent sans retenue les trompettes de l’Apocalypse. Grand chef de scène, Antonio Pappano attise les flammes.
Antonín Dvořák : Requiem, op. 89 (1890) : Malgré la présence d’un grand orchestre symphonique et quelques effets de masse impressionnants, ce requiem se révèle plus sombre et austère que théâtral.
Gabriel Fauré : Requiem, op. 48 (1890) : Fauré percevait la mort comme « une délivrance heureuse, une aspiration au bonheur de l’au-delà, plutôt que comme un passage douloureux ». Son requiem, privé de « Dies iræ », traduit cette confiante sérénité. « Pie Jesu » séraphique de Sandrine Piau. Fauré n'a jamais rien eu d'un exhibitionniste.
Maurice Duruflé : Requiem, Op. 9 (1947) : « J’ai cherché à me pénétrer du style particulier des thèmes grégoriens » confiait Duruflé qui vise davantage le cœur que l’intellect en ces années d’après-guerre. Nullement révolutionnaire mais raffiné et contemplatif, son requiem évoque parfois Fauré. Il existe en trois versions. Stephen Layton choisit celle pour chœur et orgue qui, certes, prive de la puissance de l’orchestre, oublie le chemin du concert pour celui de l’église.
Benjamin Britten : War Requiem, Op. 66 (1962) : Dénonciation cinglante de la guerre, ce War Requiem associe le texte liturgique latin et des poèmes du soldat britannique Wilfred Owen, mort durant la Première Guerre mondiale. Des ensembles distincts, les trois chanteurs solistes, le chœur, un orchestre de chambre et un grand orchestre véhiculent ce message de colère et de réconciliation entre les peuples. Cette œuvre devait avoir un caractère unificateur et pacifiste.
György Ligeti : Requiem (1965) : Les cinéphiles ont pu le découvrir dans 2001 : L’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick où résonnaient ses accords dissonants et tendus. Ce requiem convoque un effectif impressionnant, riche en percussions et en cuivres, qu’il échelonne sur des échelles minuscules pour créer des sensations de nappes sonores. Terrible violence du « Dies iræ ».
Krzysztof Penderecki : Requiem polonais (1984) : Cette partition foisonnante et déroutante associe deux narrateurs, une soprano et un baryton, trois chœurs, un jazz band, un orgue, un grand orchestre et des sons enregistrés pour dénoncer haut et fort les crimes de son siècle.
Alfred Schnittke : Requiem (1975) : Dans un style synthétique et (d’apparence) hétéroclite qui lui est propre, Schnittke fait s’entrechoquer aussi bien des éléments liturgiques traditionnels russes orthodoxes que des traits plus modernes. Ce requiem prend part à une musique de scène conçue pour le Don Carlos de Schiller.
