Les règles douloureuses, la menstruation, l'endométriose, l'errance médicale sont des sujets qui touchent une grande partie de la population mondiale. Camille Berthelot s'est emparée sans tabou de ces sujets. Spécialisée dans l’étude comparative génomique des espèces, elle dirige aujourd’hui son propre groupe à l’Institut Pasteur. Son équipe et elle travaillent actuellement à trouver un marqueur biologique qui permettrait de dépister précocement et facilement l’endométriose.
Les menstruations, bien que fondamentales pour la reproduction humaine, représentent une rareté dans le règne animal. L'étude de ce phénomène chez les animaux, notamment les primates comme les chimpanzés, offre des perspectives précieuses sur son évolution, sa fonction et ses implications potentielles pour la santé humaine. Cet article explore les aspects des menstruations chez les chimpanzés, en s'appuyant sur les connaissances scientifiques actuelles et les recherches menées dans ce domaine.
La rareté des menstruations dans le règne animal
Les espèces animales concernées par les règles sont rares. Les menstruations sont le propre de rares mammifères : l’humain, quelques autres primates, certaines chauves-souris, et une ou deux espèces assez singulières comme la musaraigne-éléphant ou la souris épineuse.
Parmi les mammifères, seuls certains primates, des chauves-souris, ainsi que la musaraigne-éléphant et la souris épineuse présentent ce cycle. On estime à l'heure actuelle qu'environ 78 espèces de primates ont leurs règles. Contrairement aux animaux qui saignent lors de la période de chaleur, les espèces menstruantes subissent des changements hormonaux complexes impliquant non seulement l'œstrogène mais aussi la progestérone. Ces hormones préparent l'utérus à une éventuelle grossesse en épaississant la paroi utérine et en développant de nouveaux vaisseaux sanguins.
Les menstruations chez les chimpanzés : un aperçu
Les chimpanzés, en tant que primates, partagent des similitudes physiologiques avec les humains, notamment en ce qui concerne le cycle menstruel. La femelle a un cycle menstruel de 36 jours et est fécondable pendant six jours et demi lors de chaque cycle. Elle peut s’accoupler à tout moment de l’année. Pendant la période de ses chaleurs, elle présente de larges tumescences rouges sur ses callosités fessières. Pendant cette période, le mâle dominant s’accouplera à la fin du cycle, lorsque les chances de fécondité sont les plus élevées.
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Semblable à celui des autres primates, le cycle de reproduction des femelles présente des menstruations régulières mais peu visibles, contrairement aux humains. Les chimpanzés présentent des cycles menstruels d'environ 36 jours, avec des périodes de fertilité accrue pendant l'ovulation.
Facteurs influençant la reproduction chez les chimpanzés
Dans la nature comme en captivité, plusieurs facteurs influencent la reproduction, qu’il s’agisse des dynamiques sociales, de l’environnement ou des soins apportés aux jeunes. Le rang social élevé offre bien des privilèges, notamment l’accès prioritaire à la nourriture ou aux partenaires sexuels. Les femelles émigrent à l’adolescence (9 à 11 ans) et finissent par intégrer une autre communauté donc elles ne forment pas de liens forts entre elles. Par contre, les mâles qui restent dans leur communauté d’origine, entretiennent les liens du sang et coopèrent pour défendre leur territoire et leurs femelles. Le groupe comprend un mâle dominant qui dirige le groupe, et particulièrement les autres mâles au cours des conflits contre des prédateurs ou d’autres groupes de chimpanzés. Il y a aussi une femelle dominante. Le rang d’un individu ne dépend pas simplement de son âge ou de sa taille mais aussi des relations individuelles entre chaque chimpanzé. Un jeune dont la mère est de haut rang conservera ce même rang, mais, de temps en temps les prétendants au pouvoir se livrent à des combats.
Les gorilles ont un cycle de reproduction lent : la gestation dure environ 8,5 mois, soit 255 jours en moyenne. La femelle donne naissance à un seul petit et ne se reproduit généralement que tous les 4 à 6 ans. Une fois l’ovule fécondé par le spermatozoïde du mâle, l’embryon se développe dans l’utérus de la femelle. Si les femelles ont tendance à s’isoler pour accoucher, la mise bas ne présente généralement pas de complications. Elle se déroule tranquillement, avec peu de bruit ou d’agitation. Les gorilles sont des primates qui manifestent un attachement maternel très fort. Souvent, la mère aide son bébé à sortir de l’utérus et le serre aussitôt contre elle pour lui procurer chaleur et sécurité. À la naissance, le nourrisson pèse en moyenne 1,5 à 2 kg, soit beaucoup moins qu’un bébé humain. Son corps revêt un fin pelage noir et son visage présente de grands yeux foncés, une peau ridée sur le front et un petit nez aplati. Dès la naissance, le nourrisson dépend totalement de sa mère, qui le porte contre sa poitrine en permanence. Ses mouvements sont limités au début, mais il serre instinctivement les doigts pour s’agripper aux pelage maternel. À environ 3 ou 4 mois, il se met à grimper sur son dos et devient progressivement plus actif. Il est toujours allaité mais commence progressivement à se nourrir d’aliments solides vers l’âge de 6 mois. Il continue de téter jusqu’à 2 ou 3 ans, âge auquel le sevrage commence (il sera complet vers 4 ans). Le jeune gorille explore progressivement son environnement et interagit de plus en plus avec ses congénères. Son développement moteur et social repose sur l’apprentissage par l’observation et l’imitation des adultes.
L'évolution des menstruations : hypothèses et recherches
Les menstruations sont apparues au cours de l’évolution des primates il y a environ 30 millions d’années. Dans la chaîne de l’évolution, nos ancêtres primates ne menstruaient pas. On le constate aujourd’hui : les petits singes de « l’ancien monde » qui vivent en Amérique du sud tels que les ouistitis ou les singes écureuils ne menstruent pas. Pourquoi cette adaptation est apparue puisqu’elle est si coûteuse énergétiquement pour la femelle ou la femme ? L’hypothèse de Camille Berthelot et son équipe, c’est que l’utérus évolue vite car il est à l’interface entre deux individus : la mère et l’embryon. Chacun d’eux s’adapte et optimise les ressources : l’embryon pour sa survie et la mère pour de futures grossesses. Pour tenter de répondre à cette question, Camille et son équipe travaillent à comparer les génomes de différents primates qui menstruent ou pas à partir de données de patrimoines génétiques à la disposition de la communauté scientifique. Ils étudient également des prélèvements biologiques de primates pour comparer l’expression de leur génome dans l’utérus au cours du cycle menstruel. L’équipe cherche à identifier les nouveaux mécanismes cellulaires qui sont apparus au cours de l’évolution de la menstruation, et qui ont modifié le fonctionnement de l’utérus dans les espèces qui menstruent.
Camille Berthelot, chargée de recherche Inserm à l’institut Pasteur, compare les génomes de différentes espèces pour identifier les gènes à l’origine des menstruations et, potentiellement, des dysfonctionnements qui conduisent à l’endométriose.
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Plusieurs hypothèses tentent d'expliquer l'évolution des menstruations. L'une d'elles suggère que la menstruation pourrait jouer un rôle dans l'élimination des spermatozoïdes vieillissants, tandis qu'une autre met en avant l'optimisation des chances de survie de la progéniture chez les espèces qui investissent beaucoup d'énergie dans un petit nombre de descendants.
Les recherches de Camille Berthelot sur l'évolution de la menstruation
Camille Berthelot souhaite apporter des réponses à ces questions. En 2019, elle a été lauréate d’un financement du Conseil européen de la recherche (ERC) pour un projet qui vise justement à étudier l’évolution de la menstruation chez les primates. À quelques mois d’intervalle, ce projet baptisé Evomens est lauréat d’un financement de l’ERC, puis retenu par l’institut Pasteur dans le cadre d’un appel à recrutements. « Avec ce financement de 1,2 million d’euros sur 5 ans, les deux post-doctorantes que j’ai recrutées et moi-même disposons de moyens suffisants pour conduire la partie expérimentale du projet, particulièrement onéreuse, qui passe par le prélèvement de tissu utérin chez des primates. Il va nous permettre d’accélérer le rythme des résultats. »
Après avoir récupéré des échantillons biologiques chez différentes espèces de primates, la chercheuse et son équipe conduisent un travail de génomique comparative : par une analyse génétique et l’exploitation informatique des données ainsi obtenues, elles recherchent les différences que présentent le génome et l’expression de celui-ci entre les espèces qui menstruent et celles qui ne le font pas.
Menstruations et endométriose : un lien potentiel
Camille Berthelot décide alors de monter un projet pour appliquer son expertise en génomique comparative à ce nouveau champ d’investigation. Cette maladie qui peut être très douloureuse découlerait de l’implantation en dehors de la cavité utérine de cellules utérines présentes dans le sang des règles. « J’ai souhaité explorer ce que l’on savait sur cette maladie. Mais je me suis aperçue qu’il existait très peu de données en dehors des aspects purement cliniques. Plus largement, il m’est apparu que les connaissances sur les fonctions biologiques qui régissent le système reproductif féminin sont rares, en comparaison avec ce que l’on sait sur celui des hommes. Par exemple, les règles répondent à des mécanismes dont on ne sait finalement que peu de choses. »
Parallèlement, ce travail pourrait avoir des implications sur le plan médical : l’expression génétique au sein des cellules utérines présentes dans le sang des règles permettra peut-être d’identifier des voies biologiques qui sont activées différemment en cas d’endométriose, et qui pourraient favoriser leur implantation hors de la cavité utérine. « C’est un sujet qui intéresse encore peu d’équipes à travers le monde », un constat surprenant, quand on sait qu’une femme sur dix est concernée par l’endométriose.
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L'endométriose est une affection gynécologique chronique dans laquelle le tissu qui tapisse normalement l'utérus, appelé l'endomètre, se développe en dehors de celui-ci. Normalement, l'endomètre s'épaissit chaque mois en préparation d'une éventuelle grossesse. S'il n'y a pas de fécondation, l'endomètre se détache et provoque les menstruations.
Les recherches de Camille Berthelot suggèrent que l'étude des menstruations chez les primates pourrait permettre d'identifier des voies biologiques impliquées dans l'endométriose, ouvrant ainsi la voie à de nouvelles stratégies de diagnostic et de traitement.
Synchronisation des règles : un mystère persistant
Claudine André a eu l'expérience suivante : elle a observé que les femelles bonobos du centre d'Anvers avaient des règles entièrement synchronisées. Toutes les femelles avaient le même cycle ovarien. D'une manière surprenante, cela s'était rapidement associé à une synchronisation des règles de l'ensemble des femmes travaillant dans ce centre qui étudiait les bonobos. Ainsi, cette observation confirmait ce que l'on savait depuis longtemps, mais qui a été récemment remis en question, qui est la synchronisation des règles dans les sociétés féminines (les couvents, les pensionnats).
Ce phénomène est probablement lié à un récepteur de phéromones qui n'a jamais été identifié. Les phéromones sont des molécules volatiles non perçues consciemment qui jouent un rôle dans la communication entre les animaux. Les récepteurs de phéromones, connus chez certains mammifères, n'ont pas trouvé leur équivalent pour l'instant chez l'homme. Il existe donc des signaux chimiques non identifiés, extrasensoriels, qui permettent une communication entre les humains, et entre les humains et les grands singes, dont nous ne connaissons pas la nature. La synchronisation des règles chez les femmes, et entre les femmes et les bonobos, est un mystère scientifique qui pour l'instant n'a été résolu ni par la chimie, ni par l'anatomie, ni par les études génétiques. Ainsi, l'observation est toujours la reine de la science.
Un phénomène intrigant, observé chez les bonobos et potentiellement chez les humains, est la synchronisation des cycles menstruels au sein d'un groupe de femelles. Bien que les mécanismes sous-jacents restent obscurs, l'hypothèse d'une communication par phéromones est souvent évoquée.
La ménopause chez les chimpanzés : une découverte récente
Une étude menée pendant plus de vingt ans auprès de chimpanzés en Ouganda suggère que la capacité à vivre longtemps après l’arrêt de la procréation pourrait être plus courante qu’on ne le pensait. Une étude parue dans Science jeudi 26 octobre est largement relayée par les médias internationaux. “Les chimpanzés sauvages d’Ouganda présentent des signes hormonaux de ménopause similaires à ceux des humains”, résume, par exemple, le site de la chaîne australienne ABC. Or, on pensait jusqu’à présent que ce phénomène, marqué par l’arrêt de la possibilité de se reproduire, était réservé aux humaines et à quelques espèces de mammifères appartenant au groupe des baleines à dents, comme l’orque. “Ces résultats sont surprenants, expliquent les chercheurs, parce qu’ils remettent en cause les hypothèses les plus répandues sur le rôle de la ménopause dans l’évolution humaine”, insiste Science dans un article grand public.
Une étude récente menée sur des chimpanzés sauvages en Ouganda a révélé que ces animaux présentent des signes hormonaux de ménopause similaires à ceux observés chez les humains. Cette découverte remet en question les hypothèses sur l'unicité de la ménopause humaine et ouvre de nouvelles perspectives sur l'évolution de la longévité post-reproductive.
Conservation des chimpanzés : un enjeu crucial
Les 2 espèces de gorilles sont classées en danger critique d’extinction par l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). La destruction de leur habitat, due à l’exploitation forestière et minière, réduit drastiquement leur territoire. Le braconnage, souvent motivé par le commerce illégal de viande de brousse, accentue leur déclin. De plus, les maladies, notamment Ebola, ont décimé plusieurs populations. Leur survie dépend de la protection accrue de leurs forêts et d’une lutte renforcée contre le braconnage. La reproduction du gorille en captivité joue également un rôle important dans la conservation de l’espèce. Dans les zoos et parcs protégés, des programmes d’élevage visent à maintenir une diversité génétique et assurer la viabilité des populations captives. Cependant, les interactions avec les humains, le bruit ainsi qu’un environnement moins vaste et diversifié que leur habitat sauvage peut générer du stress. La gestion de la structure sociale des groupes est également susceptible de perturber les comportements naturels de reproduction. Les femelles qui connaissent des difficultés à concevoir ou à s’occuper de leur progéniture en captivité, nécessitent parfois l’intervention humaine.
La survie des chimpanzés est menacée par la destruction de leur habitat, le braconnage et les maladies. La conservation de ces primates est essentielle non seulement pour préserver la biodiversité, mais aussi pour continuer à étudier leur physiologie et leur comportement, y compris les aspects liés à la reproduction et aux menstruations.
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