L'idée que les sciences biomédicales contemporaines confirment l'existence de processus naturels de différenciation sexuelle du psychisme humain est régulièrement exprimée dans l'espace public. Mais comment cela se fait-il ? Est-ce simplement parce que la recherche scientifique a établi l'existence de tels processus et continue de progresser dans leur compréhension ? Cet article vise à explorer cette question complexe, en examinant de près les fondements scientifiques des discours sur la sexuation naturelle du psychisme et en analysant les mécanismes par lesquels ces discours sont construits et diffusés.

La construction sociale et biologique du psychisme : un débat complexe

Une vaste littérature en sciences humaines et sociales démontre l'existence de mécanismes sociaux de sexuation des trajectoires de vie, et les neurosciences ont de leur côté démontré celle de mécanismes de façonnage du cerveau par le vécu. Même des leaders de la recherche d'effets propres de facteurs biologiques endogènes liés au sexe sur le cerveau et le comportement, tels McCarthy et Arnold (2012), l'admettent : selon leur sexe, les individus sont soumis à des interactions environnementales différentes dont les effets s'inscrivent dans les corps, cerveaux compris. Cela étant, rien ne permet d'exclure a priori que de tels facteurs biologiques existent aussi. Or, l'idée que les sciences biomédicales en attestent est régulièrement exprimée dans l'espace public français : l'existence de différences naturelles d'ordre psychique (stratégies ou capacités cognitives, aptitudes ou caractéristiques sensorimotrices, traits de la personnalité, tendances comportementales) serait avérée, au même titre par exemple que celle de facteurs biologiques endogènes expliquant en partie la différence moyenne de stature actuelle.

La question de la sexuation du psychisme est donc au carrefour de plusieurs disciplines scientifiques, chacune apportant son éclairage et ses méthodes. Les sciences humaines et sociales mettent en évidence l'influence des normes sociales, des rôles de genre et des expériences vécues dans la construction de l'identité psychique. Les neurosciences, quant à elles, explorent les mécanismes biologiques par lesquels le cerveau est façonné par l'environnement et par les interactions sociales.

La fragilité des fondements scientifiques des discours sur la sexuation naturelle du psychisme

Je soutiens dans un premier temps que les discours véhiculant cette idée à destination du grand public ne sont pas scientifiquement fondés. Ils s'avèrent faire dire aux sciences de la nature ce qu'elles ne disent pas, opérant une distorsion de l'état des connaissances scientifiques dont je décris les modalités typiques. Car malgré les apparences, la littérature scientifique qui semble étayer cette idée n'est pas conclusive.

L'idée que des facteurs biologiques endogènes de sexuation du psychisme sont bien connus des scientifiques ou viennent d'être mis au jour est diffusée de manière récurrente dans les médias et la littérature grand public français, endossée y compris par des acteurs perçus comme légitimes, tels des journalistes scientifiques ou des personnes jouissant dans les médias du statut d'expert en sciences biomédicales.

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C'est ainsi qu'une célèbre pédiatre affirma que « l'instinct maternel existe » car une jeune mère ne pense plus « qu'aux besoins du bébé, sous l'effet de l'ocytocine, la prolactine » (France 2, 2010) ; qu'un célèbre neurobiologiste écrivit que « Chez la guenon et probablement chez la femme, ce ne sont pas les hormones femelles […] qui règlent la proceptivité et la réceptivité, mais les hormones mâles », agissant « directement sur le cerveau » (Vincent, 1986, 253), assertion rééditée en 2009 et reprise dans un manuel de SVT après remplacement de la proceptivité et la réceptivité par « le désir sexuel » ; qu'un célèbre neuropsychiatre expliqua qu' « on sait » que « pendant la grossesse, le cerveau des enfants est sculpté par la testostérone » (France Info, 2013), dans une pastille radiophonique recommandée aux enseignants de SVT ; qu'un journaliste scientifique affirma que de « l'écart génétique entre les sexes […] s'ensuit un minimum de câblage des comportements, du moins de ceux impliqués dans la recherche d'un partenaire » (Postel-Vinay, 2012) ; qu'un magazine de vulgarisation annonça qu'une équipe suédoise avait « démontré » que « les hommes sont naturellement plus aptes que les femmes à faire plusieurs choses à la fois » (Science & Vie, 2013) ; qu'un journaliste scientifique expliqua que « les hommes ont, davantage que les femmes, la faculté de “sexualiser” les situations de la vie courante », « un biais que l'évolution a imposé à l'espèce pour que les mâles ne ratent pas une occasion de s'accoupler » (Barthelemy, 2011) ; ou encore qu'une journaliste scientifique prétendit qu'on avait montré que « dès les premiers jours de la vie, les bébés filles fixent plus longtemps un visage humain alors que les garçons sont plus attirés par des objets mobiles » (Fournier, 2013).

Ces exemples illustrent la manière dont les discours sur la sexuation naturelle du psychisme sont souvent véhiculés par des figures d'autorité médiatiques, qui s'appuient sur des études scientifiques fragmentaires ou interprétées de manière abusive pour étayer leurs affirmations.

Les mécanismes de distorsion de l'information scientifique

Une première modalité de distorsion consiste à mésinformer le grand public sur la nature des sources du discours auquel il est exposé. C'est notamment l'effet d'autorité associé à la profession ou aux diplômes d'un expert médiatique qui laisse croire qu'il parle au nom des sciences biomédicales alors qu'il exprime des convictions personnelles : c'est ce dont relèvent nombre d'allégations formulées hors littérature scientifique par Jean-Didier Vincent (neurobiologiste), Philippe Brenot, Boris Cyrulnik, Michel Raynaud et Stéphane Clerget (psychiatres), Edwige Antier (pédiatre), Michel Raymond (biologiste de l'évolution) ou encore Lucy Vincent et Sébastien Bohler (docteurs en neurosciences) pour ne citer que quelques acteurs notables sur la période étudiée. Cette tromperie est redoublée lorsqu'un expert donne sa caution scientifique à un discours dont il n'est pas l'auteur, tel celui du docu-fiction de Jacques Malaterre (2002) multi-diffusé par France Télévision et conseillé aux enseignants de SVT : alors que les comportements et les rôles caricaturalement sexués de nos ancêtres relèvent de l'invention des scénaristes, l'implication d'Yves Coppens en fait « un portrait totalement réaliste de nos origines, validé par de grands paléontologues ». Une autre variante commune de tromperie sur la nature des sources consiste à prétendre que des différences entre les sexes ont été mises en évidence par les sciences biologiques en s'appuyant sur de simples études de psychologie sociale, telle l'invocation du « biais que l'évolution a imposé à l'espèce » citée plus haut (voir Fillod, 04/2012) ou celle du mythique rapport taille/hanches idéal censé faire flasher les hommes (voir Fillod, 12/2012). Il arrive aussi qu'une étude non publiée dans une revue scientifique soit publicisée sur la seule base d'on-dit, telle celle concernant l'aptitude à faire plusieurs choses à la fois évoquée plus haut (voir Fillod, 01/2013).

Lorsque les articles scientifiques existent réellement, il y a ensuite des biais de sélection : seul un très petit sous-ensemble des études pertinentes sur un sujet donné est porté à la connaissance du grand public, et le débat scientifique est invisibilisé. On cite généralement les résultats d'une étude en ne faisant pas état de l'existence de résultats contradictoires antérieurs, et lorsqu'elle est contredite ultérieurement on ne le signale pas. Ce phénomène quasi-systématique dans la vulgarisation de l'actualité scientifique au fil de l'eau se retrouve aussi dans nombre de discours conçus pour convaincre de l'existence de différences naturelles entre les sexes.

Une autre distorsion quasi-systématique est l'énoncé de conclusions trop hâtives : lorsqu'une étude préliminaire est publiée, même si la probabilité qu'elle ne soit jamais confirmée est élevée, les personnes qui en rendent compte sur le moment n'hésitent pas à la qualifier de « découverte » et à affirmer qu'elle « démontre » quelque chose.

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La méthodologie des études, ensuite, est très rarement exposée de manière correcte quand elle l'est. Cela tend non seulement à exagérer la portée des résultats mais peut même aboutir à des contresens : ainsi, une étude sur un possible effet antidépresseur du café n'ayant porté que sur des femmes est devenue dans certains médias une étude montrant un effet spécifique aux femmes (voir Fillod, 02/2012a). Les caractéristiques mesurées sont fréquemment reformulées de manière abusive, telle une subtile variation d'activité cérébrale apparente associée au traitement d'un texte écrit que Le Nouvel Observateur avait transformée en mesure du « sexe » du cerveau et de la façon dont hommes et femmes « pensent » (Pracontal, 1995). Les généralisations abusives au-delà de la population testée sont quasi-systématiques : typiquement, on n'hésite pas à dire qu'une étude ayant porté sur un petit échantillon d'étudiants en psychologie américains, ou de primates en captivité d'une espèce donnée, a trouvé que « les hommes […] » ou « les singes […] » respectivement.

Par ailleurs, les associations statistiques trouvées avec le sexe ou avec une variable biologique liée sont très rarement quantifiées, et dès lors implicitement amplifiées. On évoque une association sans signaler qu'elle ne rend compte que d'une infime proportion de la variance observée, et les résultats sont la plupart du temps artificiellement rendus dichotomiques : on explique qu'on a trouvé qu'un sexe était comme ceci et l'autre comme cela, ou on parle de « dimorphisme », alors que la différence rapportée n'était qu'entre les moyennes des deux groupes de sexe avec un très large recouvrement des deux distributions. Quand des illustrations sont montrées, notamment issues de techniques d'imagerie cérébrale, elles donnent rarement une image pertinente et honnête des résultats des études, et leur légende est souvent trompeuse.

Une autre modalité fréquente de distorsion consiste à présenter une hypothèse interprétative des résultats d'une étude comme si cette hypothèse en était le résultat.

Ces distorsions caractéristiques des discours de naturalisation du genre, systématiques et fréquemment cumulées, expliquent qu'on puisse avoir l'impression que les sciences biomédicales ont mis au jour l'existence d'une sexuation naturelle du psychisme lorsqu'il n'en est rien.

Exemples concrets de distorsions dans la littérature scientifique

En effet, le titre ou l'abstract des articles, déjà, laissent fréquemment entendre que l'étude démontre ce qu'elle ne fait que suggérer, ou même reformulent ses résultats de sorte qu'ils ne correspondent pas aux observations rapportées dans l'article. Ces défauts peuvent se retrouver dans la conclusion de l'article, et le paragraphe de discussion des limitations de l'étude (lorsqu'il est présent) ne présente souvent qu'un petit sous-ensemble des objections qui pourraient être faites. Il est par ailleurs fréquent que de simples hypothèses de recherche soient formulées en passant en termes de résultats acquis. Lorsqu'aucune référence n'est citée à leur appui, cela renforce paradoxalement leur factualité apparente aux yeux d'un lecteur naïf. Lorsque des références sont citées, seule leur fastidieuse consultation in extenso, en remontant au besoin aux sources primaires sur lesquelles elles s'appuient, permet de constater qu'elles constituent ou s'appuient sur des résultats fragiles, omettent des données contrariant l'hypothèse en question (présentes dans les références citées ou dans d'autres ignorées), ou bien ne l'étayent pas vraiment (l'article cité peut rapporter des résultats différents de ceux qu'on lui prête, porter sur une espèce particulière alors qu'on laisse croire qu'il concerne l'être humain, ou encore contenir des limitations importantes signalées par ses auteurs mais ignorées).

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Prenons d'abord le cas d'un article faisant partie de l'immense réseau d'études alimentant l'idée que la cognition des femmes dépend de leurs niveaux d'œstrogènes. Son titre annonce que le « traitement » œstrogénique de la ménopause accroît le développement des neurones et les protège, et son abstract décrit l'observation de ces effets dans l'hippocampe et diverses régions du cortex (Brinton et al., 2000). Seule sa lecture intégrale permet de savoir qu'il s'agit d'une étude faite in vitro, sur des cultures de cellules de fœtus de rats (de sexe non précisé).

Dans un autre article, à l'appui de l'hypothèse de la « masculinisation » in utero du cerveau des garçons par la testostérone, après avoir affirmé sans citer de références qu'un noyau de l'hypothalamus « est plus gros chez les rats mâles que chez les femelles et grossit sous l'influence de la testostérone » (et que l'hypothalamus est « sexuellement dimorphique et joue un rôle important dans le comportement sexuel »), les auteurs ajoutent de manière suggestive qu'il a été rapporté que des noyaux qui pourraient être son analogue humain étaient de même plus petits chez les femmes (Knickmeyer et Baron-Cohen, 2006).

L'article censé montrer que « les bébés filles fixent plus longtemps un visage humain » annonce quant à lui dans son abstract que « les bébés de sexe féminin ont montré un intérêt plus marqué pour le visage », que l'étude montre « clairement que les différences entre les sexes sont en partie d'origine biologique » et, dans sa conclusion qu'elle « démontre qu'à l'âge d'un jour, les nouveau-nés humains manifestent un dimorphisme sexuel dans la perception sociale » (Connellan et al., 2000). Pourtant, la différence entre l'intérêt moyen des filles pour le visage et celui des garçons rapportée dans l'article n'est pas statistiquement significative, aucun dimorphisme n'est rapporté dans l'article, et un protocole original, peu rigoureux et n'ayant trouvé qu'une subtile différence sur cent bébés britanniques ne démontre rien concernant « les nouveau-nés humains » (voir Fillod, 10/2013).

Ces phénomènes touchent également les revues de la littérature, dans lesquelles le caractère contradictoire des études citées à l'appui d'une hypothèse peut être masqué notamment par la variation de la définition de la caractéristique mesurée d'une étude à l'autre, laissant croire qu'elles se confirment mutuellement lorsqu'elles se contredisent (voir l'exemple de la définition des comportements sexuels typiquement mâle/masculin et féminin dans Fillod, 03/2012b).

La psychanalyse et la question du genre

La psychanalyse, en tant que théorie du psychisme, a également contribué au débat sur la sexuation et le genre. Si Freud a initialement postulé une différence psychique fondamentale entre les sexes, ses théories ont été largement critiquées pour leur essentialisme et leur vision patriarcale de la féminité. Néanmoins, la psychanalyse a également ouvert des perspectives intéressantes sur la construction de l'identité de genre, en mettant l'accent sur le rôle des identifications, des fantasmes et des relations précoces dans ce processus.

Dans une société patriarcale, le rapport des sexes est déséquilibré. Dans un article précédent, j'évoquais la place des menstruations dans le rapport des sexes et dans la construction du féminin. A partir de la lecture de l'article : Héritier F., « Le sang du guerrier et le sang des femmes », Les cahiers du GRIF, 29, 1984, pp. 7-21. En effet, dans les sociétés humaines, l'inceste est en général un tabou absolu - mauvais pour la communauté et les individus. La reproduction est donc liée à la coopération et les interactions entre les différents groupes sociaux. Or, ce sont les femmes qui ont le pouvoir de la fécondité, ce sont elles qui portent les enfants et leur donnent la vie. L'autre pilier de la domination des hommes sur les femmes serait la division sexuelle du travail. Les femmes portant les enfants et s'en occupant au début de leur vie, en les allaitant pour les nourrir par exemple, elles s'en retrouvent entravées dans leurs mouvements. Difficile en effet d'aller par exemple chasser ou pratiquer n'importe quelle activité demandant la mobilisation de leur physique si elles sont enceintes ou avec un enfant en bas-âge. De cette contrainte naît une division pratique du travail : les tâches sont réparties selon les aptitudes de chaque sexe. C'est en faisant des tâches masculines les tâches les plus honorables et des tâches féminines les tâches plus dévalorisantes que la domination s'installe. Dans son article, Françoise Héritier prend l'exemple du peuple Ona de Terre de Feu. Il s'agit d'un peuple de chasseur-collecteur, où la chasse est strictement réservé aux hommes. Seuls les hommes sont initiés au tir à l'arc. Les femmes ne peuvent se servir de l'objet sans l'apprentissage des techniques, le savoir-faire de la fabrication des flèches, etc. Le domaine de la chasse est donc réservé au hommes, et les femmes se chargent de la collecte. Si l'homme est le guerrier, celui qui possède la force physique, il est donc celui qui peut risquer sa vie pour défendre son groupe ou sa communauté, il peut décider de faire couler son sang mais également de prendre la vie et faire couler le sang de ses ennemis. A l'inverse, la femme « voit » son sang couler hors de son corps, malgré elle, lors des menstruations. On retrouve donc là une opposition fondamentale dans la plupart des sociétés, notamment celles qui ont hérité de la pensée grecque et surtout de l'influence d'Aristote : il s'agit de l'opposition entre l'actif et le passif, associés traditionnellement au masculin et au féminin respectivement. La division du travail est toujours d'actualité aujourd'hui, tout comme la séparation entre les tâches « honorables » et valorisées et les tâches « ingrates » ou dévalorisantes. Les menstruations en sont un bon exemple, puisqu'elles symbolisent le saignement passif de la femme, et donc son caractère passif, à l'inverse de l'homme.

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