La vague féministe de ces dernières décennies accorde une importance particulière au corps féminin, et notamment à la menstruation. Des autrices de pages internet grand public développent un intérêt nouveau pour ce sujet et tentent de lui donner une dimension historique, avec le risque d’une vision parfois idéalisée et caricaturale de l’attitude envers la menstruation à des époques anciennes, parmi lesquelles le Moyen Âge est privilégié. Cet article analyse quelques cas de fausses affirmations circulant sur des pages de ce type, par exemple celles qui concernent la « lune rouge ». Il remet ces affirmations en perspective, en les replaçant dans le cadre des mouvances de l’écoféminisme et du féminin sacré.

Féminisme, corps et intérêt pour la menstruation

Le mouvement féministe de la troisième vague, à partir des années 1990 aux États-Unis et 2000 en Europe, se caractérise par une attention au corps. L’intérêt pour la menstruation se développe. La tentation est grande de prétendre renouer avec une relation des femmes à leur corps dans une vision idéalisée de l’époque pré-industrielle. Ces discours seront notre point de départ : sans ambition d’exactitude, ils sont cependant lus et crus par de nombreuses lectrices et lecteurs.

Sources d'information et leur fiabilité

La menstruation ainsi que les croyances et savoirs dont elle fait l’objet au Moyen Âge sont bien documentés depuis quelques décennies par des historien·nes médiévistes. Toutefois, ces études ont encore peu fait l’objet de vulgarisation. Aussi, quand on cherche sur internet des informations sur les règles au Moyen Âge, on tombe souvent sur des rubriques dites « historiques » de blogs ou de sites commerciaux dédiés aux protections menstruelles ou promouvant des méthodes de bien-être spirituel.

Le mythe de l'absence de protections menstruelles

L’idée que les femmes ne portaient pas de protection au Moyen Âge et laissaient couler le sang se retrouve dans plusieurs textes sur internet. Ils remontent tous à « Raconte-moi l’histoire du Tampax » de la blogueuse Marine Gasc, un article de vulgarisation historique sur un site non commercial. Elle s’appuie en grande partie sur un article de la journaliste Renée Greusard, qui ne prétendait pas être plus qu’un reportage. Marine Gasc a généralisé à toutes les femmes et à une période allant « du Moyen Âge à la fin du xixe siècle » un mélange d’informations diverses recueillies par Renée Greusard, issues d’autres sites ou de témoignages oraux de femmes nées au début du xxe siècle. L’affirmation sur l’absence de protection menstruelle ne repose que sur quelques lignes d’une page du site Museum of Menstruation du collectionneur américain Harry Finley.

Le cycle menstruel et le cycle lunaire : Lune Rouge et Lune Blanche

Plusieurs textes d’époque évoquent le fait qu’au Moyen-Âge les femmes qui vivaient ensemble avaient leurs menstruations au même moment. L’expression « cycle de la lune rouge » apparaît sur de nombreux autres sites internet. Le cycle menstruel serait influencé par le cycle lunaire. Il en existerait deux sortes selon les femmes et les périodes de la vie : le cycle de la Lune Rouge, où l’écoulement menstruel débute à la pleine lune, et le cycle de la Lune Blanche, où l’ovulation débute à la pleine lune (et l’écoulement menstruel à la nouvelle lune). Certains ajoutent que le cycle serait divisé en quatre parties, la phase de la sorcière pendant l’écoulement menstruel, la phase de la vierge ensuite, la phase de la mère qui suit l’ovulation, et en dernier la phase de l’enchanteresse.

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La théorie d’une synchronisation entraînée par la cohabitation a été médiatisée à la suite d’études de Martha McClintock dans les années 1970, mais jamais vraiment confirmée scientifiquement.

La théorie de Miranda Gray et le féminin sacré

L’artiste et thérapeute britannique Miranda Gray, dans Red Moon… (Lune rouge…), a créé de toutes pièces cette théorie, mêlant des éléments de différentes cultures pour en faire un système cohérent. On y chercherait en vain une référence au Moyen Âge. Son attitude est résolument anhistorique. Elle évoque les époques passées comme un tout vague. Le cycle de la Lune Blanche est ainsi devenu le cycle de la « bonne mère », le seul aspect de la féminité jugé acceptable par la société patriarcale. Le cycle dont l’ovulation se produisait au moment de la nouvelle lune était jugé moins acceptable.

D’où vient alors l’attribution au Moyen Âge par plusieurs blogueuses d’affirmations comme la perception maléfique des cycles de la Lune Rouge et l’accusation de sorcellerie qui en découlerait ?

Féminisme spiritualiste et activisme menstruel

La sociologue Chris Bobel, dans une étude sur les mouvements liés à la menstruation dans la société américaine entre deuxième vague (années 1970) du féminisme et troisième vague, distingue les feminist spiritualists et les menstrual activists. Les premières ont une approche plus individuelle et célèbrent la menstruation comme une expérience qui unit les femmes, les secondes sont plus politiques. Les sociologues Constance Rimlinger et Lorraine Gehl soulignent les points de rencontre entre les deux, notamment à propos de la menstruation : redécouverte et réappropriation par les femmes de leur corps et des pratiques gynécologiques, en s’appuyant par exemple sur d’anciennes pratiques de soin féminines, comme l’usage d’herbes médicinales. Quant à la glorification d’un pouvoir féminin sacré tendant à une vision essentialiste de la femme, Lorraine Gehl remarque que ce n’est pas tant le fait des féministes ou écoféministes elles-mêmes que d’une récupération marketing : la mention « féminin sacré » fleurit surtout sur des sites internet commerciaux ou publicitaires ; les menstruations y apparaissent alors « bien souvent comme l’expression ultime de ce pouvoir quasi-mystique ».

L'influence des livres et des théories sur la menstruation

The Curse… (La Malédiction…), publié en 1976 par trois universitaires américaines, se présente comme « Une histoire universelle de la menstruation ». The Wise Wound… (La sage blessure…), publié en 1978 par un couple d’écrivains américains, se présente comme une somme générale de connaissances sur la menstruation.

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Une autre pratique en lien avec la menstruation tire son inspiration d’un livre à succès. Le roman The Red Tent (La Tente rouge) d’Anita Diamant (1997) a pour narratrice un personnage féminin de l’Ancien Testament, Dinah, la fille de Jacob, et met en scène des femmes se retirant sous une tente rouge pendant leur période menstruelle et y vivant un moment de complicité sororale partagée.

Parmi les livres entièrement consacrés à la menstruation, la recherche minutieuse et documentée d’Élise Thiébaut pour Ceci est mon sang en fait un ouvrage de référence. En 2023, un ouvrage collectif consacré aux idées reçues sur les menstruations ne comporte qu’un article à dimension historique, sur l’Antiquité grecque. Si le roman d’Anita Diamant se situe dans l’Antiquité proche-orientale de la Bible, le livre de Miranda Gray fait autant appel à des personnages de romans médiévaux (Morgane, Guenièvre) qu’à des déesses de l’Antiquité grecque (Athéna, Perséphone), ou à d’autres cultures du monde. Ce mélange est propre au féminin sacré, dont Constance Rimlinger explique que les adeptes opèrent des « bricolages » en assemblant des croyances et rituels de différentes traditions. On peut y ajouter le Graal comme symbole de l’utérus et le sang qu’il contient symbole du sang menstruel, et la synchronisation des cycles lunaires et menstruels, dont la maîtrise par les femmes aurait suscité la chasse aux sorcières.

L’influence de ces livres est à l’origine des théories sur les sorcières du féminin sacré, ensuite couplées avec celles sur les cycles.

Menstruation et cycle lunaire au Moyen Âge : Mythes et réalités

Le lien étymologique entre menstruation et mois lunaire est affirmé dès la rubrique « menstrues » de l’encyclopédie d’Isidore de Séville (viie siècle), ensuite lue et copiée pendant des siècles. L’idée précise que les phases du cycle menstruel suivraient les phases du cycle de la lune apparaît plus tardivement. L’une de ses premières traces figure dans Cause et cure (Les causes et les remèdes) d’Hildegarde de Bingen (xiie siècle). Selon elle, un mouvement naturel, aussi bien chez l’homme que chez la femme, amène le sang à s’accroître avec l’accroissement de la lune et à diminuer avec sa diminution.

Au xiiie siècle, avec la diffusion des traductions latines d’Aristote, l’idée se répand, reprise par la plupart des auteurs. Pour Aristote, « le mouvement des femmes se fait vers la période des lunes déclinantes ». Albert le Grand, à la fin du xiiie siècle, essaie de l’expliquer en une démonstration cohérente. Répondant à l’objection que si le flux croît avec la croissance de la lune, l’écoulement devrait avoir lieu pendant la phase de croissance, il y répond que la croissance du sang menstruel se fait à l’intérieur du corps, jusqu’à atteindre son point culminant au moment de la pleine lune, et c’est seulement après qu’il coule et s’échappe du corps.

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La théorie est proche de celle de Miranda Gray, qui considère aussi ces deux moments comme privilégiés pour l’écoulement menstruel. Une autre théorie médiévale s’approche de ses affirmations : les quatre phases de la lune seraient propices à l’écoulement menstruel en fonction des âges de la vie d’une femme. Les menstrues coulent donc selon les âges de la lune, en effet [elles coulent] aux petites filles dans le premier quartier, et aux jeunes dans le second et à celles qui sont plus avancées en âge dans le troisième quartier, aux autres dans le dernier quartier. Nous pouvons en déduire que les jeunes doivent être saignées à la nouvelle lune, les vieilles à l’ancienne, puisque l’art est l’imitation de la nature.

On est tenté de retrouver le « cadran lunaire » de Miranda Gray, avec la vierge, la mère, l’enchanteresse et la vieille sorcière, mais le point de vue est complètement différent. Chez les médecins du Moyen Âge, il n’est question que d’âges de la vie et non de figures archétypales. L’adage cité à la fin, qui apparaît aussi chez d’autres médecins, semble un indice que cette théorie était également ancrée dans les croyances populaires. Lesquelles simplifiaient visiblement le découpage en ne proposant que deux âges, les vieilles et les jeunes.

L'origine de l'expression "Lune Rouge"

Miranda Gray n’explique pas vraiment d’où elle tire ces deux expressions phares. Si la lune blanche se comprend aisément comme la couleur habituelle de la pleine lune, elle indique simplement pour la lune rouge : « Tandis que la pleine lune se lève sur l’horizon en traversant l’atmosphère plus dense, elle est souvent tachée de rouge sang ». En français, l’expression proche « lune rousse », sans rapport avec la couleur de la lune elle-même, tient son nom de son pouvoir supposé de faire geler et donc roussir les jeunes plants. Or la lune rousse est liée à des croyances sur la menstruation. L’ethnologue Yvonne Verdier, dans son étude sur la société d’un village bourguignon des années 1970, montre que la lune rousse est un superlatif de la nouvelle lune, de même que les femmes rousses sont un superlatif des femmes menstruées.

Chasse aux sorcières et condition féminine

Constance Rimlinger dit que la chasse aux sorcières est « mythifiée » dans certains milieux féministes. Peut-on dire, comme les auteurs de The Wise Wound… le laissaient entendre, que neuf millions de sorcières ont été arrêtées comme « meurtrières menstruelles » ? L’histoire de la sorcellerie de la fin du Moyen Âge est bien plus complexe.

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