L'accès à l'interruption volontaire de grossesse (IVG) est un sujet brûlant aux États-Unis, ravivé par l'annulation de l'arrêt Roe v. Wade en 2022. Cette décision de la Cour suprême a rendu aux États la liberté de légiférer sur la question, entraînant une mosaïque de lois, des interdictions totales aux protections affirmées. Au cœur de cette bataille juridique et morale, des médecins se retrouvent en première ligne, parfois confrontés à des poursuites judiciaires pour avoir simplement exercé leur profession.
Le Cas de la Dre Margaret Carpenter : Une Nouvelle Escalade
Une affaire récente illustre parfaitement cette tension. La docteure Margaret Carpenter, médecin basée à New York, a été inculpée par la justice de Louisiane pour avoir prescrit à distance des pilules abortives à une mineure. Cet acte est illégal en Louisiane, un État où l'avortement est interdit. Cette poursuite, qui cible également sa clinique Nightingale Medical et la mère de la patiente, marque une nouvelle escalade dans les conflits juridiques entre États américains sur l’accès à l’IVG. Ce n’est pas la première fois que la Dre Carpenter est ciblée par la justice. Elle fait également l’objet de poursuites civiles au Texas pour des faits similaires.
Tony Clayton, l’un des procureurs impliqués dans l’affaire, a déclaré que son État est probablement le premier à inculper une clinique et une médecin depuis la fin de la garantie fédérale du droit à l’avortement en juin 2022.
La Réfutation de New York : Un État Sanctuaire
En réaction à ces poursuites, la procureure générale de l’État de New York, Letitia James, a vivement défendu la médecin poursuivie, cofondatrice de la Coalition pour l’avortement par télémédecine. Elle a dénoncé la criminalisation des soins liés à l’avortement comme une attaque directe contre le droit des Américaines à disposer de leur corps et à leur liberté de reproduction. Elle a affirmé que l'État de New York ne permettra pas à de mauvais acteurs de saper la capacité de ses prestataires à fournir des soins essentiels.
La gouverneure de New York, Kathy Hochul, a adopté une position ferme. Elle n’aidera pas la Louisiane dans ses poursuites judiciaires contre cette médecin. Elle a déclaré qu'elle ne signera pas un ordre d’extradition émanant du gouverneur de Louisiane, ni maintenant, ni jamais, car son rôle est de protéger tous les New-Yorkais.
Lire aussi: Accouchement : un suivi personnalisé
Ces déclarations reflètent la mise en place de "lois boucliers" dans certains États, qui s’opposent à toute collaboration des autorités locales en cas de poursuite d’un de ses médecins par un autre État. Ces lois visent à protéger les professionnels de santé qui pratiquent des avortements, notamment par télémédecine, et à garantir l'accès à l'IVG pour les femmes, même si elles résident dans des États où l'avortement est restreint.
L'Avortement par Télémédecine : Une Nouvelle Frontière
L'affaire de la Dre Carpenter met en lumière l'enjeu de l'avortement par télémédecine. Cette pratique consiste à prescrire des pilules abortives à distance, après une consultation en ligne, et à les envoyer par courrier à la patiente. Elle est devenue une solution pour les femmes vivant dans des États où l'accès à l'IVG est limité ou interdit. Depuis le retournement de l’arrêt Roe versus Wade en 2022, 10 000 pilules abortives seraient envoyées chaque mois par courrier dans les endroits où il est difficile voire impossible d’interrompre une grossesse.
Cependant, cette pratique est de plus en plus contestée par les États conservateurs, qui cherchent à la restreindre ou à l'interdire. Le Texas, par exemple, a infligé une amende de 100 000 dollars à une médecin de New York pour avoir envoyé par courrier des pilules abortives à une patiente qui habite au Texas.
Un Pays Divisé : Les Conséquences de l'Annulation de Roe v. Wade
L'annulation de l'arrêt Roe v. Wade a profondément divisé les États-Unis sur la question de l'avortement. De nombreux États conservateurs, dont la Louisiane et le Texas, ont interdit ou sévèrement restreint l’accès à l’avortement, touchant environ une Américaine sur trois en âge de procréer. Ces États n'acceptent pas qu'une médecin contourne leur position.
D'autres États, comme New York, ont réaffirmé leur engagement à protéger l'accès à l'IVG et à défendre les droits des femmes. Ils se positionnent comme des "États sanctuaires", offrant un refuge aux femmes qui cherchent à avorter et aux médecins qui pratiquent des avortements.
Lire aussi: Analyse salariale : médecins de crèche
Cette division crée une situation complexe et incertaine pour les femmes et les professionnels de santé. Les femmes vivant dans des États où l'avortement est interdit doivent souvent se rendre dans d'autres États pour obtenir des soins, ce qui peut être coûteux et difficile. Les médecins, quant à eux, risquent des poursuites judiciaires et des sanctions professionnelles pour avoir pratiqué des avortements, même dans des États où cela est légal.
Un Retour sur l'Histoire : La Longue Lutte pour le Droit à l'Avortement
Pour comprendre les enjeux actuels, il est essentiel de revenir sur l'histoire de la lutte pour le droit à l'avortement aux États-Unis. Dans les années qui ont suivi la création de la Nation, l’avortement ne suscitait pas particulièrement la controverse. L’opposition à cette pratique, qui est progressivement devenue tabou, n’a gagné du terrain qu’à la fin du 19e siècle. L’avortement devient illégal au milieu du 20e siècle. Bien que cela soit considéré comme un délit dans presque chaque État à la fin des années 1960, les femmes cherchaient régulièrement à se faire avorter. La loi n’autorisait parfois même pas l’avortement pour des raisons de santé de la mère ou en cas d’inceste et de viol.
Au cours de cette décennie, deux crises sanitaires publiques ont mis la question de l’avortement sur la table. La première concernait la thalidomide, un médicament commercialisé en Europe afin de traiter les nausées matinales, l’anxiété et l’insomnie. Environ 10 000 bébés nés dans le monde dont la mère avait pris de la thalidomide présentaient d’importantes malformations physiques. Des milliers de femmes ont également fait une fausse couche après s’être vu administrer le médicament. Celui-ci finira par être retiré du marché par les fabricants.
Bien que la thalidomide n’ait jamais été légale aux États-Unis, l’actrice américaine Sherri Finkbine, connue pour avoir joué « Miss Sherri » dans l’émission pour enfants Romper Room, en a pris par inadvertance lors de sa grossesse. Après s’en être rendu compte, l’actrice a accordé un entretien à un journal dans l’espoir d’en faire connaître les dangers. Elle avait souhaité garder l’anonymat, mais après la parution de l’article, son hôpital ainsi que tout autre établissement ont refusé d’interrompre sa grossesse. Sherri Finkbine est finalement contrainte de se rendre en Suède pour avorter. Ce choix lui a valu des menaces de mort, la condamnation publique de son acte et la perte de son emploi. Pourtant, selon un sondage Gallup de 1962, une majorité d’Américains approuvait sa décision.
Dans le milieu des années 1960, le soutien en faveur de l’avortement gagne du terrain dans le contexte d’une épidémie du virus de la rubéole. Les fausses couches se multiplient chez les femmes enceintes ayant contracté la maladie. De nombreux nouveaux-nés ne survivent pas ; il est estimé qu’environ 20 000 nourrissons sont nés avec des malformations congénitales et présentaient une anatomie atypique, des déficiences intellectuelles, des problèmes cardiaques ou souffraient de surdité. La loi interdisant l’avortement, les médecins comme Jane Hodgson qui étaient favorables à la procédure pour les femmes enceintes ayant attrapé le virus risquaient d'être arrêtés, de perdre leur certification médicale et permis d’exercer, entre autres sanctions.
Lire aussi: Démarches congé maternité - Médecins
L'affaire Roe v. Wade, en 1973, a marqué une étape importante en reconnaissant le droit constitutionnel à l'avortement. Cependant, cette décision n'a pas mis fin à la controverse. Les opposants à l'avortement ont continué à se battre pour restreindre ou interdire l'accès à l'IVG, et ils ont finalement réussi à obtenir l'annulation de Roe v. Wade en 2022.
L'Impact sur les Professionnels de Santé : Entre Serment d'Hippocrate et Menaces
Les médecins qui pratiquent des avortements se retrouvent souvent au centre de la controverse. Ils sont confrontés à des pressions politiques, à des menaces et à des actes de violence. En 2009, l’obstétricien George Tiller est le huitième employé d’une clinique qui pratique des avortements à être assassiné en vingt ans. Celui qui avait déja survécu à une tentative d’assassinat quinze ans plus tôt a été tué un dimanche, dans son église par un fondamentaliste.
Malgré ces risques, de nombreux médecins continuent à pratiquer des avortements, motivés par leur engagement envers la santé et les droits de leurs patientes. Ils estiment que l'avortement est un soin de santé essentiel et que les femmes ont le droit de décider de leur propre corps.
La docteure Angel Foster, à l’initiative du Massachusetts Medication Abortion Access Project, défend le droit à l’avortement malgré les restrictions de l’administration Trump. Quelque chose d’improbable s’est produit pendant la nuit consacrant l’élection présidentielle de Donald Trump, le 5 novembre 2024. Un phénomène auquel personne ne s’était attendu, y compris dans les milieux médicaux ou militants : l’explosion, sur tout le territoire américain, de demandes de pilules abortives et de pilules du lendemain. En un mouvement de panique inédit, des femmes de tous âges anticipaient un durcissement de la législation en matière de santé reproductive. Et d’un bout à l’autre du pays, elles se tournaient vers toutes sortes de plateformes en ligne afin de passer commande : pour elles-mêmes, leurs filles, leurs amies, voire des femmes de leur entourage qu’elles savaient vulnérables. C’était irrationnel, désordonné et, dans bien des cas, voué à l’échec - les médicaments abortifs nécessitent une prescription médicale. Mais au moins avaient-elles le sentiment de s’armer et de prendre en main leur destin.
L'Avenir de l'IVG aux États-Unis : Un Paysage en Mutation
L'avenir de l'IVG aux États-Unis est incertain. L'annulation de Roe v. Wade a ouvert la voie à une fragmentation de l'accès à l'avortement, avec des États qui interdisent ou restreignent l'IVG et d'autres qui la protègent.
Il est probable que les batailles juridiques et politiques sur l'IVG se poursuivront dans les années à venir. Les enjeux sont importants, tant pour les femmes que pour les professionnels de santé. L'accès à l'IVG est un droit fondamental pour les femmes, et les médecins doivent pouvoir exercer leur profession en toute sécurité et en toute légalité.
tags: #médecin #américain #contre #IVG
