Louise Labé, surnommée la Belle Cordière, née à Lyon vers 1524 et décédée dans la même ville en 1566, est une figure emblématique de la Renaissance française. Sa poésie, marquée par une passion intense et une finesse intellectuelle, en fait l'une des voix les plus singulières de son époque.
Jeunesse et Contexte Lyonnais
Fille de Pierre Charly, un marchand cordier aisé, Louise Labé voit le jour dans un Lyon en pleine effervescence culturelle. La ville, forte de ses foires, occupe une place de premier plan dans l’économie européenne et attire une foule de personnalités importantes, cultivées et lettrées. Cette atmosphère stimule la vie intellectuelle et artistique, faisant de Lyon un berceau de la Renaissance française. Rabelais, Clément Marot, Maurice Scève et Pernette du Guillet comptent parmi les grands noms qui y séjournent.
Bien que son père, Pierre Charly, soit un marchand cordier (un métier qui n'est pas le plus considéré dans l’échelle sociale des métiers), la famille vit dans une aisance relative. Louise grandit dans un foyer assez illettré et frustre. On ne sait pas exactement quelle éducation Louise Labé reçoit. À Lyon à cette époque, il y a des écoles tenues par le chapitre de Saint Paul. Mais pour les filles, il n’y a rien. Elle apprendra donc à lire et à écrire soit dans un couvent soit chez une institutrice en chambre. On a beaucoup fantasmé sur l’instruction de Louise Labé pour en faire une érudite… Mais il ne faut rien exagérer. En revanche, on est sûr qu’elle parlait l’italien, puisqu’elle a écrit un sonnet en italien. Sans doute a-t-elle appris cette langue en parlant avec des commerçants italiens qui vivaient à Lyon. Elle a aussi une certaine connaissance de la littérature latine.
Grâce à l’amour de son père fasciné par la beauté et l’intelligence de cette petite fille vive et enjouée, Louise reçoit une éducation exceptionnelle pour une “femme du peuple”. Elle apprend le latin, l’italien, l’espagnol, quelques rudiments de grec, la musique (le luth), mais aussi tous les arts des armes traditionnellement réservés aux hommes. Au mépris des condamnations religieuses de l’époque, elle s’habille en homme pour monter à cheval tel un écuyer et s’illustre aux jeux martiaux de la joute. Elle a le cœur héroïque, et comme si, elle aussi, elle entendait des voix, elle laisse « les molz habiz de femme » et s’enrôle sous les bannières de France.
Mariage et Vie Sociale
On ignore l'âge à laquelle elle se marie, mais on sait qu’elle épouse un marchand cordier, comme son père, un certain Ennemond Perrin. Le couple s'installe dans une maison située à l’angle des actuelles rue Confort et rue de la République. Ennemond Perrin est un commerçant assez prospère qui a des relations à Lyon et certaines responsabilités. Louise Labé n'a pas d’enfants connus. Son mari meurt vers 1557, elle en 1566. Les dernières années de sa vie, elle vit chez un ami, un marchand florentin, un certain Thomas Fortini. Et c’est lui qu’elle a désigné comme son exécuteur testamentaire. À sa mort, elle fait un certain nombre de legs à des églises, mais aussi à l’Hôtel Dieu et à la Charité.
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La fortune de son mari lui permet d’assouvir sa passion pour les lettres en se constituant une large bibliothèque. Commençant à écrire elle-même, elle s’entoure de poètes et rejoint le groupe littéraire l’Ecole de Lyon. Elle entretient des liens étroits avec les milieux italiens, riches et cultivés, comme en témoigne sa familiarité avec le banquier florentin Tomaso Fortini. Propriétaire foncière aisée, elle s’avère une habile gestionnaire de ses biens ainsi qu’une femme d’affaires avertie qui place son argent en son nom propre, dénotant une indépendance rare. Cette autonomie, ses fréquentations ainsi que la publication de ses textes peuvent expliquer la réputation sulfureuse qui s’attache à celle qu’on surnomme « la Cordière de Lyon » et qui se superpose en partie avec une figure du même nom qui apparaît dans des textes, chansons satiriques ou lors de controverses religieuses se développant alors.
L'Œuvre de Louise Labé
En 1555, Louise Labé publie ses « Œuvres de Louise Labé Lyonnaise » chez l'imprimeur Jean de Tournes. Ce recueil unique, mais essentiel, comprend :
- Une épître dédicatoire adressée à Clémence de Bourges, dans laquelle elle défend l’éducation des femmes et leur droit à exprimer leur pensée et leur sensibilité. Elle prend la plume au nom du « bien public ». De là la requête aux dames vertueuses, c’est-à-dire à ses contemporaines qui ont la force de caractère de « regarder un peu au-dessus de leurs quenouilles et de leurs fuseaux ».
- Le Débat de Folie et d’Amour, un conte mythologique dialogué en prose qui traite, de façon allégorique, des aspects conflictuels de la passion et du désir. Le thème est le partage actif du pouvoir entre les forces universelles rivales (hommes/femmes), Louise prône le débat entre les deux sexes pour le bien public et invite vivement la femme à y prendre part, car dit-elle « les hommes redoubleront d’efforts pour se cultiver, de peur de se voir honteusement distancier par celles auxquelles ils se sont toujours crus supérieurs quasiment en tout ».
- Vingt-quatre sonnets et trois élégies (décasyllabes à rimes plates), où elle explore les thèmes de l'amour, du désir et de la douleur avec une intensité et une sincérité novatrices. Dans ses textes, Louis Labé exprime les joies amoureuses, son érotisme mais aussi la douleur de l’absence.
Son œuvre (662 vers) est intégralement publiée en 1555. Ses poésies, inspirées d’Ovide, sont formelles mais passionnées; elle revendique pour les femmes le droit à l’éducation et à l’indépendance de pensée.
Louise Labé est intéressante d’abord parce qu’elle a définitivement installé le sonnet dans la poésie française. Les sonnets sont des poèmes qui ont une forme bien définie, soit par le nombre de vers, soit par les rimes. Et ils exigent une parfaite maîtrise de la langue. Or le succès des sonnets de Louise Labé ont assuré celui du genre. Il est difficile de penser que tout ça ne sort que de son imagination. D’autant plus que Louise Labé n’a pas une poésie fabriquée, imaginée… C’est une poésie vécue. Elle ne cite jamais de noms, de lieux. Sa poésie est d’une extrême pudeur alors qu’à l’époque, tous les poètes écrivent parfois des poèmes très crus.
Ce qui frappe chez la Lyonnaise, c’est son style très vivant, naturel, dynamique. Elle n’invente pas des formules compliquées. Son vocabulaire est simple, elle utilise les mots de tous les jours… Le génie de Louise Labé, c’est la simplicité.
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Si elle ne parle pas de religion dans ses poèmes, elle rédige cependant un testament chrétien. Louise Labé, c'est évidemment aussi un féminisme assumé. Mais le féminisme de Louise Labé est assez particulier. Ce n’est pas un féminisme agressif, ni combatif.
Le Roy, de par sa protection, fera qu’en 1555 les textes de Louise soient publiés de son vivant. Ce sera la seule lyonnaise à voir publier ses œuvres de son vivant.
Réception et Postérité
Reconnue de son vivant, Louise Labé a même droit à une guirlande poétique, c’est-à-dire toute une série de poèmes en forme d’hommage offerts par des poètes et des écrivains. Tous ceux qui savaient lire à cette époque connaissaient Louise Labé. Les outrances amoureuses attribuées à Louise ne sont que le désir et la volonté de disposer de sa vie. Louise est transparente dans l’aveu de son espérance d’amour. Elle va donner voix à l’expression féminine de la passion : une femme peut oser déclarer son désir sans attendre de se sentir désirée. Sa religion est l’amour, sa morale est l’amour, sa liberté est l’amour.
Après sa mort, elle tombe dans l'oubli avant d'être redécouverte au XVIIIe siècle. Au XIXe siècle, le critique Sainte-Beuve sort l’œuvre de Labé du brouillard de l’histoire littéraire, à une époque où l’on redécouvre les poètes du Moyen Âge et de la Renaissance. Mais cette sortie de l’obscurité ne se fait pas sans difficultés : elle se heurte à des barrières morales et à des présupposés misogynes. Au XIXe siècle, la publication demeure rare pour les femmes, en particulier du fait des barrières morales et du fort risque d’une réputation ternie - la femme qui publie est une « femme publique ». À cela s’ajoute l’idée que les femmes étaient jugées faibles et intellectuellement infirmes.
Polémiques et Questionnements Autour de l'Auteure
La vie pleine de mystère de Louise Labé a suscité légendes et fictions dès le XVIe siècle, avec en particulier la superposition tenace de l’autrice avec une courtisane réelle ou fantasmée surnommée la Belle Cordière.
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Aujourd’hui encore, Louise Labé suscite des polémiques. En 2006, dans Louise Labé : une créature de papier, Mireille Huchon émet l’hypothèse que Louise Labé serait une supercherie littéraire, une des plus belles mystifications de l’histoire littéraire, inventée par un groupe de poètes Lyonnais autour de Maurice Scève. En 2021, les Œuvres complètes de Louise Labé sont publiées dans la Pléiade, volume étrangement confié à Mireille Huchon.
Face à l’« énigme », Mireille Huchon a proposé la thèse suivante : Louise Labé n’a pas écrit les textes qui composent les Œuvres. Elle serait une prostituée (« La Belle Cordière de Lyon ») qui aurait servi de prête-nom, voire de cible aux moqueries d’un groupe de joyeux humanistes et poètes. La publication des Œuvres de Louise Labé Lionnoise serait un canular que tout le monde pouvait reconnaître. On retrouve ici des arguments formulés très ponctuellement à la fin du XVIe siècle, et repris aux XIXe et au début du XXe siècle.
Élise Rajchenbach : L’espace naturel de la femme, sexe modeste par excellence, est le foyer : publier, c’est s’exposer au regard extérieur, c’est sortir du foyer et donc se montrer indécente. Le doute qui est formulé et qui permet le développement de la thèse de Mireille Huchon repose ainsi sur un point aveugle des études et du savoir qui tend à minorer l’activité d’écriture et de publication des femmes (deux étapes distinctes), alors qu’elles ne sont donc pas aussi marginales au XVIe siècle qu’on pourrait le croire. Et pourtant, à la faveur de ce biais cognitif, les publications de femmes sont observées avec suspicion : pour soutenir sa thèse sur Labé, Mireille Huchon met sur le même plan des ouvrages aux statuts de publication très divers.
Éditions Modernes et Controverses Éditoriales
Il existait déjà diverses éditions des œuvres de Labé, accessibles au grand public ou plus érudites. Aujourd’hui, ce sont donc deux éditions des Œuvres de Louise Labé qui paraissent, en rendant compte de deux courants radicalement opposés : d’une part, l’édition établie par Mireille Huchon dans la « Bibliothèque de la Pléiade », parue à l’automne 2021 ; d’autre part, celle préparée par Michèle Clément et Michel Jourde, qui vient de paraître en avril 2022 dans la collection GF et qui s’adosse à un site web recensant l’ensemble des documents connus sur Labé et sur sa famille, c’est-à-dire sur un élément essentiel de la recherche : les sources.
Les deux éditeurs de l’édition GF ont conçu leur travail sur le fond d’un recensement et d’un établissement rigoureux des sources et comme l’occasion de faire le point sur ce qu’on sait et sur ce qu’on ne sait pas de l’autrice, en délimitant et en acceptant la part d’inconnu ou d’incertitude. La ligne directrice de la nouvelle édition GF est tendue par la volonté de recontextualiser la publication des Œuvres, factuellement, en se préservant, dans la mesure du possible, de sauts argumentatifs qui transformeraient les éléments inconnus en preuve d’inexistence ou les indices ténus en arguments sans faille. La différence entre les deux éditions ne porte donc pas uniquement sur le prestige ou le public visé. Elle repose surtout sur une différence de lecture et d’interprétation du texte, qui n’est jamais livré de manière transparente ou neutre par l’acte éditorial.
Il paraît étrange, voire surprenant, qu’une collection prestigieuse qui incarne l’institutionnalisation confie l’édition des œuvres de Labé à la seule universitaire qui en conteste l’existence en tant qu’autrice. Car au bout de quinze ans, il est remarquable que Mireille Huchon demeure la seule, parmi les spécialistes, à soutenir la thèse qu’elle a défendue en 2006 dans Louise Labé, une créature de papier.
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