L'avortement, question centrale des débats politiques, juridiques, économiques et sociaux, a traversé un siècle et demi d'histoire en France. Un ouvrage de Jean-Yves Le Naour et Catherine Valenti propose une ambitieuse synthèse inédite en France, retraçant cette histoire de l'avortement depuis le milieu du XIXe siècle jusqu'à la fin du XXe siècle.

Un long cheminement : de la répression à la légalisation

L'ouvrage aborde l'évolution de la perception de l'avortement en confrontant les points de vue politiques, juridiques et médicaux. Du débat sur l'avortement thérapeutique à l'Académie de médecine en 1852 à l'adoption de la loi du 30 mai 2001, qui repousse les délais de l'interruption volontaire de grossesse (IVG) de dix à douze semaines et l'autorise pour une mineure accompagnée d'un adulte, le chemin a été long et difficile. Le combat pour la libre disposition de leur corps par les femmes a fait tomber de nombreux obstacles et a joué un rôle essentiel dans l'évolution de la société française.

Démantèlement des idées reçues et réalités statistiques

En introduction, les auteurs s'attachent à déconstruire certaines idées reçues. Ils rappellent que la loi de 1920 ne modifiait en rien l'article 317 du Code pénal, seul responsable de la répression des pratiques abortives. Ils rétablissent également la réalité des statistiques pénales, en indiquant que le maximum historique de la répression se situe en 1946 et non durant la période de Vichy.

Les enjeux de l'avortement thérapeutique et la propagande néo-malthusienne

L'ouvrage aborde les questions de l'avortement thérapeutique, qui soulève l'interrogation sur la « vie spirituelle » du fœtus, et de la propagande néo-malthusienne, notamment à travers une production romanesque imprégnée de ces théories. Les auteurs s'intéressent aux causes des différentes pratiques abortives, confrontant les arguments des différents acteurs.

La répression et les courants « repopulateurs »

L'étude du débat précédant l'adoption des lois de 1920 et 1923 comprend une analyse des causes de l'impunité aux assises. Les auteurs dressent le portrait d'une répression qui s'étiole peu à peu, malgré la vigueur des courants « repopulateurs », particulièrement influents au sommet de l'État. Ces derniers contribuent à relancer le débat sur la dénatalité et obtiennent la promulgation du Code de la Famille du 29 juillet 1939, qui consacre le « délit impossible », soit la tentative d'avortement sur une femme supposée enceinte. L'arrivée du Maréchal Pétain à la tête du gouvernement de Vichy permet à ces courants d'investir de nombreuses sphères décisionnelles.

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L'apogée de la répression et l'émergence de nouveaux acteurs

Si les autorités de la Libération suppriment le Tribunal d'État et rétablissent l'application des circonstances atténuantes et du sursis pour les coupables d'avortement, le Code de la Famille reste en vigueur. La période de l'après-guerre constitue l'apogée de la répression, à laquelle s'opposent de nouveaux acteurs. Les militants de la contraception, issus du Birth Control arrivé en France au début des années 1930, souhaitent imposer la diffusion de leurs méthodes pour diminuer les avortements. À partir de la fin des années 1950, Maternité Heureuse, puis le Mouvement Français pour le Planning Familial (MFPF), combattent l'avortement dans le but de démontrer la nécessité de la contraception.

L'évolution des mentalités et la loi Neuwirth

Dès 1962, le débat est évoqué dans un ouvrage de Marcelle Auclair, qui donne la parole aux femmes. L'argument selon lequel l'avortement ne toucherait que des femmes misérables s'effondre. Le 28 décembre 1967, la loi Neuwirth libéralisant la contraception est votée, au moment où renaît un groupe de pression organisé, décidé à obtenir la libéralisation de l'avortement.

Le Mouvement de Libération des Femmes et la loi Veil

À partir de 1970, le Mouvement de Libération des Femmes (MLF) se fait le porte-parole de cet élan, auquel participent les membres de l'association Choisir de Gisèle Halimi. La contestation prend corps dans l'opinion, aidée par la publication de manifestes où des femmes affirment publiquement avoir avorté. Des médecins et gynécologues apportent leur soutien, malgré les réticences du Conseil de l'ordre. Le procès de Bobigny, en 1972, puis la naissance du Mouvement pour la Libération de l'Avortement et de la Contraception (MLAC), en 1973, radicalisent le mouvement. Devant la pression grandissante, le gouvernement propose une loi tendant à élargir les dispositions réglementant l'avortement thérapeutique, en prenant en compte les viols et incestes. Mais pour les militantes, ce projet de loi ne reconnaît pas aux femmes la libre disposition de leur corps. Avec l'élection de Valéry Giscard d'Estaing en 1974, les mouvements en faveur de la libéralisation de l'avortement espèrent. La mobilisation contre le projet du gouvernement porté par Simone Veil est forte, mais elle finit par l'emporter. La loi est reconduite le 30 novembre 1979.

Le remboursement de l'IVG et les oppositions

Après l'élection de François Mitterrand à la présidence, le remboursement de l'IVG par la sécurité sociale est voté en décembre 1982. Les espoirs d'une frange de la droite conservatrice désireuse de voir abroger les lois Veil et Roudy s'incarnent dans la personne de Jacques Chirac, opposant de longue date à la libéralisation. Son gouvernement n'en fera rien. Les militants « pro-vie » se tournent alors vers le Front National et quelques membres de l'UDF-RPR.

Les figures marquantes de la lutte pour le droit à l'avortement

Plusieurs figures ont marqué la lutte pour le droit à l'avortement en France. En 1913, la militante féministe Gabrielle Petit et la doctoresse Madeleine Pelletier rédigent une brochure sur le droit à l’avortement. Henriette Alquier, féministe et institutrice, est poursuivie en 1920 pour avoir abordé la question du contrôle des naissances et plaidé pour une « maternité choisie ». En 1933, Bertie Albrecht crée une revue intitulée Le Problème sexuel. Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé fonde en 1956 la Maternité heureuse, futur Planning familial, et entame un combat pour la légalisation de la contraception. Gisèle Halimi crée l’association Choisir, qui défend les femmes poursuivies pour avortement.

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L'avortement clandestin : un problème de société

L'avortement clandestin a longtemps été un problème de société en France. En novembre 1890, la journaliste Caroline Rémy, dite Séverine, s’émeut du sort des mères pauvres de famille nombreuse et considère que l’avortement est un malheur, pas un crime. En 1965, le journaliste Jacques Derogy dénombre de nombreux avortements clandestins.

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