Près de cinquante ans après la dépénalisation de l’avortement en France, le débat sur ce droit fondamental continue d'évoluer. Alors que la constitutionnalisation de l'IVG est un sujet d'actualité, il est essentiel de se pencher sur les figures et les mouvements qui ont marqué cette lutte historique. Cet article explore l'évolution de l'opinion publique, les acteurs clés du mouvement pro-IVG, ainsi que les forces qui s'y opposent.
L'Opinion Publique Française et l'IVG
L'opinion publique française est majoritairement favorable à l'IVG. Selon une étude de l'Ifop datée de juillet 2022, 83 % des Français et Françaises jugent positivement l’autorisation de l’IVG par la loi française. Marie Mathieu, docteure en sociologie et co-auteure de Sociologie de l'avortement, souligne que « le discours public anti avortement demeure rare ». Cette large adhésion contraste avec l'activisme de certains groupes opposés à l'IVG.
Les Mouvements Anti-IVG : Une Minorité Organisée
Malgré le soutien majoritaire à l'IVG, des groupes et associations se montrent très actifs pour lutter contre ce droit. En 2016, après la Manif pour tous, une nouvelle association est venue s’ajouter à ces mouvements anti-avortement : Les Survivants. « Ils ont utilisé une nouvelle rhétorique qui consiste à dire qu’avec l’IVG, on crée chez les enfants qui naissent un syndrome du survivant par rapport aux enfants qui ne sont pas nés. Le slogan de ce groupe est « qu’un enfant sur cinq ans n’a pas la chance de naître » et la figure de l’association est Emile Duport, son porte-parole, qui s’est chargé en 2013 de la communication de la Manif pour tous. « Ce sont des gens plutôt jeunes, qui ont entre 20 et 30 ans », ajoute Laurine Thizy. En 2016, les Survivants revendiquaient 800 inscrits sur leur site.
Ces associations organisent divers événements, avec une forte présence sur Internet. Malgré la création d’un délit d’entrave numérique en 2017, qui interdit de perturber l’accès aux femmes à l’information sur ce sujet, plusieurs sites existent toujours. La Fondation des Femmes a présenté un rapport co-publié avec l’Institute for Strategic Dialogue (ISD) sur le sujet intitulé « Quand les réseaux sociaux menacent le droit à l’IVG ». Au total, ces publicités ont enregistré 9,4 millions d’impressions.
En marche pour la vie organise chaque début janvier une marche « pour la vie ». La marche de 2024 a eu lieu le 21 janvier dernier, soit trois jours avant les débats à l’Assemblée concernant la constitutionnalisation de l’IVG. Elle a rassemblé 15 000 participants selon les organisateurs, 6 000 selon la préfecture de police. En plus de cette manifestation annuelle, « notre priorité est d’agir auprès des femmes en difficulté », ajoute-t-elle, alors que l’association demande par exemple de rendre obligatoire, dès la sixième semaine de grossesse, une échographie qui permette d’entendre battre le cœur du fœtus ou d’encourager les femmes souhaitant avorter à accoucher sous X.
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La fondation Lejeune a pour mission de « défendre la vie », aux côtés des soins ou du soutien apporté à la recherche. Elle veut être lanceur d’alerte. Début janvier, cet institut a reçu la visite de l’ex ministre de la Santé, ce qui a suscité de très nombreuses réactions. Lucie Pacherie y voit « la preuve de l’irrationalité du débat concernant l’avortement ». La fondation écrit également des « manuels destinés aux jeunes et à leurs éducateurs » , disponibles gratuitement en ligne, abordant plusieurs questions bioéthiques comme l’avortement. À la question « Et si l’enfant est issu d’un viol ou d’un inceste ? », le manuel répond : « Tuer l’enfant qui en est issu n’annule pas ces crimes ni le traumatisme subi par la femme. Une volonté de peser dans le débat également présente chez Alliance Vita.
Les Survivants, eux, se sont spécialisés dans les actions symboliques. Campagne d’affichage en 2017 lors des élections présidentielles, tags posés sur des trottoirs de Lyon, application reprenant la figure de Pikachu, un Pokémon, pour cibler particulièrement les jeunes. L’une des actions les plus marquantes des Survivants a été le collage d’autocollants anti-IVG sur de nombreux Vélib’ parisiens en mai et en juin 2023, ou sur des vélos à Lyon. La mairie de Paris avait alors demandé la dissolution de ce mouvement anti-IVG.
Ces groupes sont bien organisés et ont des relations avec des mouvements étrangers. Guillaume Gouffier Valente, rapporteur du projet de loi, a constaté que « les mouvements anti-choix sont internationaux, avec des financements très forts ». Il cite l’exemple du Women deliver forum, qui s’est tenu au Rwanda en juillet dernier. Ce rassemblement international, l’un des plus importants sur le sujet, a été ouvert par la présidente de la Hongrie Katalin Novak, qui a adopté des politiques anti-avortement.
Ces mouvements sont hétéroclites et présents au sein d’États conservateurs, de la société civile, d’acteurs religieux et des milieux économiques. Selon la sociologue Laurine Thizy, on peut faire le lien entre ces mouvements anti-IVG avec « l’extrême droite, la mouvance familialiste conservatrice et le catholicisme radical ». Laurence Rossignol affirmait au Sénat en juillet 2023 qu’ « il est clair que la concomitance entre le regain d’activisme des mouvements d’ultradroite et celui des anti-IVG n’est ni totalement fortuite ni anodine ».
Figures Féministes et Droit à l'Avortement : Un Combat Historique
Rachel-Flore Pardo, avocate et militante féministe, considère le vote du Sénat en faveur de la constitutionnalisation de l'avortement comme "une victoire féministe historique". Elle ajoute : "Je pense à toutes les femmes, à toutes les féministes du monde entier qui nous regardent. Et je veux leur dire de poursuivre leur combat, chacune dans leur pays, pour la liberté des femmes à disposer de leur corps et qu'on les soutiendra".
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Elle y voit une évolution des mentalités plus rapide que prévu : "Il y a un an, un sondage disait que 86% de la population française était favorable à l'inscription de l'interruption volontaire dans la Constitution. Je crois que si on refaisait ce sondage aujourd'hui, le chiffre serait bien plus important. On a convaincu que les femmes sont libres, libres de choisir pour elles-mêmes, de choisir leur destin et libres d'être mères ou de ne pas l'être."
Une fois l'IVG inscrite dans la Constitution, ce droit sera sanctuarisé. "On donne aujourd'hui, ici en France, toutes les garanties qui existent, toutes les garanties possibles, à la liberté de recourir à l'interruption volontaire de grossesse. Et ça envoie un signal aux femmes européennes, aux femmes du monde entier : c'est très important, parce que ce combat pour la liberté des femmes à disposer de leur corps, c'est un combat qui est intrinsèquement international. On le voit d'ailleurs sur les réseaux sociaux, quand on voit ces propagandes conservatrices, rétrogrades, qui parfois diffusent de fausses informations, des informations culpabilisantes sur l'interruption volontaire de grossesse. On voit bien que parfois ça vient de France, mais parfois ça vient de l'étranger. On doit combattre ces idéologies."
Les Pionnières du Mouvement Féministe
Plusieurs figures emblématiques ont marqué la lutte pour les droits des femmes et l'accès à l'avortement en France :
- Olympe de Gouges (1748-1793) : Considérée comme l’une des premières féministes françaises, elle est l'auteure de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791).
- Marguerite Yourcenar (1903-1987) : Écrivaine française, première femme à siéger à l’Académie française.
- Simone de Beauvoir (1908-1986) : Figure de proue du féminisme, elle a publié Le Deuxième sexe en 1949, un essai qui prône l’émancipation de la femme.
- Françoise Giroud (1916-2003) : Journaliste, écrivaine et femme politique, elle a été secrétaire d’État chargée de la Condition féminine en 1974. Elle a soutenu la cause des femmes à Elle, avant de fonder L’Express.
- Antoinette Fouque (1936-2014) : Psychanalyste, philosophe et co-fondatrice du Mouvement de libération des femmes (MLF) en 1968. Elle lance les éditions des femmes en 1973.
- Benoîte Groult (1920-2016) : Enseignante, écrivaine et journaliste, elle a publié Ainsi soit-elle, un essai sur la condition féminine. En 1978, elle fonde, avec Claude Servan-Schreiber, un mensuel féministe F magazine.
- Gisèle Halimi (1927-2020) : Avocate, militante féministe et politique, elle a fondé le mouvement féministe « Choisir la cause des femmes » pour l’avortement en 1971.
- Yvette Roudy (1929-) : Traductrice et militante, elle a été ministre des Droits de la femme sous François Mitterrand. En 1965, elle fonde un journal bimensuel, La femme du XXe siècle.
Le Mouvement Français pour le Planning Familial (MFPF)
La libéralisation de l’avortement s’inscrit dans le sillage de l’action du Mouvement français pour le Planning familial (MFPF). Depuis les années 1950, face à la politique nataliste de l’État français, le MFPF promeut les moyens contraceptifs « modernes ».
Le Mouvement de Libération des Femmes (MLF)
La politisation de l’avortement comme liberté des femmes émane des groupes féministes, sous la bannière du Mouvement de libération des femmes (MLF). Ils brisent le silence entourant cette pratique clandestine et en font un révélateur de la contrainte au mariage et au coït, de l’assignation des femmes à la maternité et de leur exploitation économique.
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Le manifeste des 343 femmes déclarant avoir avorté, publié en avril 1971 dans Le Nouvel Observateur, vise à sortir l’acte de l’opprobre en associant les signatures d’anonymes à celles d’intellectuelles et d’artistes. La défense des femmes signataires face à d’éventuelles sanctions est à l’origine de l’association « Choisir » qui poursuit la voie juridique et légale de défense du droit d’avorter.
Les Procès de Bobigny
Les retentissants procès de Bobigny ont marqué un tournant. Marie-Claire Chevalier, une mineure ayant avorté des suites d’un viol, sa mère et trois autres femmes qui l’ont aidée, sont toutes jugées à l’automne 1972.
Le Groupe Information Santé (GIS) et le MLAC
En 1973, l’action collective pour le droit à l’avortement prend un tournant décisif. En février, le Groupe Information Santé (GIS) fait paraître dans Le Nouvel Observateur le manifeste des 331 médecins déclarant pratiquer des avortements. Afin de les protéger de poursuites judiciaires et disciplinaires, le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC) est lancé en avril 1973.
La Loi Veil
Après le timide projet Messmer en 1973, Valéry Giscard d’Estaing confie le dossier à la ministre de la Santé Simone Veil (1927-2017). Au préalable, un texte voté en novembre 1974 vise la normalisation de la contraception avec son remboursement par la Sécurité sociale et son accès facilité pour les mineures. La loi Veil apparaît comme une loi de compromis qui ne consacre ni un véritable droit pour les femmes à disposer de leur corps, ni un acte médical comme un autre. Il faut d’ailleurs attendre 1982 pour que le gouvernement socialiste fasse adopter le remboursement partiel de l’IVG par la Sécurité sociale.
Évolution Législative de l'IVG en France
Depuis la loi "Veil" du 17 janvier 1975, l'avortement est dépénalisé. Des lois successives ont permis d'élargir et améliorer le cadre de prise en charge de l'avortement. Ces lois garantissent notamment l'accompagnement de l'État dans cette démarche, pour que les femmes bénéficient de bonnes conditions d'avortement, pour protéger leur santé, aient accès à l'IVG de manière anonyme, et puissent avorter sans frais.
- 1975 : La loi autorisant l'interruption volontaire de grossesse (IVG), dite loi "Veil" est adoptée pour une période de 5 ans.
- 1979 : La loi sur l'IVG rend définitives les dispositions de la loi de 1975.
- 1982 : La loi relative à la couverture des frais afférents à l'interruption volontaire de grossesse instaure la prise en charge par l'Etat des dépenses engagées par l'Assurance maladie au titre des IVG.
- 1993 : La loi crée un délit d'entrave à l'interruption volontaire de grossesse et supprime la pénalisation de l'auto-avortement.
- 2001 : La loi allonge le délai légal de 10 à 12 semaines de grossesse et assouplit les conditions d'accès aux contraceptifs et à l'IVG pour les mineures.
- 2014 : La loi supprime la notion de détresse des conditions de recours à l'IVG et étend le délit d'entrave à l'IVG à l'accès à l'information à l'IVG.
- 2016 : La loi autorise les sages-femmes à réaliser les IVG médicamenteuses et supprime le délai de réflexion de sept jours entre la consultation d'information et la consultation de recueil du consentement.
- 2022 : La loi allonge le délai légal de l'IVG de 12 à 14 semaines de grossesse ; autorise les sages-femmes à pratiquer des IVG instrumentales en établissement de santé ; permet de réaliser tout ou partie de la procédure d''IVG en téléconsultation ; supprime le délai légal minimum de réflexion.
- 4 mars 2024 : Le Parlement réuni en Congrès à Versailles a voté l’inscription dans la Constitution de la liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse.
Les Défenseurs de la Vie
En France, les mouvements pro-vie existent depuis qu’ont commencé les débats sur la légalisation de l’avortement, au début des années 1970. Voici quelques uns des acteurs français de la défense de la vie :
- Le Professeur Jérôme Lejeune (1926-1994) : L’un des découvreurs de l’origine chromosomique de la trisomie 21. Militant pro-vie de la première heure, il dénonce les dérives eugénistes de l’IMG et de l’euthanasie.
- Jean-Marie Le Méné : Gendre du Pr Jérôme Lejeune. Militant pro life et magistrat français, il est président et fondateur de la Fondation Jérôme Lejeune.
- Tugdual Derville : Fondateur en 1986 de l’association À bras ouverts pour les enfants handicapés, il est aussi le délégué général de l’association pro vie Alliance Vita.
- Michel Aupetit : Médecin et évêque catholique français.
- L’Abbé Laurent Spriet : Recteur de l’église Saint Georges à Lyon, il accompagne spirituellement des femmes ayant avorté.
- Aude Mirkovic : Juriste et essayiste française, spécialisée en droit de la famille et en bioéthique.
- Michel Raoult : Après avoir été membre de Laissez-les vivre, il a fondé en 1982 l’Association pour l’objection de conscience à toute participation à l’avortement, qui se nomme aujourd’hui Choisir la Vie.
- Cécile Edel : Fille de Michel Raoult, elle est psychologue clinicienne.
- Aliette Espieux : Elle était porte-parole de la Marche pour la vie jusqu’en 2024.
Le MLAC : Renouveau des Pratiques Militantes et des Rapports de Genre
Le Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception (MLAC) permet d’observer le renouveau des pratiques militantes et des rapports de genre dans les années 1968. Il adopte les avortements clandestins comme moyen de protester contre la législation restrictive alors en vigueur, mais aussi dans une démarche de remise en cause de la médecine, de la définition traditionnelle du militantisme et des normes de genre.
La mobilisation pour la libération de l’avortement met en œuvre un répertoire d’actions très varié : tracts, sensibilisation sur les marchés, pièces de théâtre, manifestations, pétitions, et procès dont les plus célèbres sont ceux de Bobigny. À partir de la fin de 1972, et du début de 1973, les militant.e.s déploient également des actions spécifiques : organisation de voyages pour aller avorter dans des cliniques en Hollande ou en Angleterre et pratique non dissimulée d’avortements sur le sol français, à l’aide de la méthode Karman.
Le MLAC naît de la rencontre avec Jeannette Laot de la CFDT et Simone Iff, présidente de l’association départementale de Paris du Planning familial et vice-présidente du mouvement au niveau national. L’association, créée en avril 1973, regroupe également des partis tels que le Parti socialiste unifié, la Ligue communiste, Révolution !, l’Action marxiste révolutionnaire ou la la Gauche prolétarienne.
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