L'assistance médicale à la procréation (AMP) soulève des questions complexes concernant la filiation, en particulier dans le contexte du don d'ovocytes et de la gestation pour autrui (GPA). Les couples infertiles expriment souvent des inquiétudes quant à la légitimité de leurs liens avec un enfant conçu par don d'ovocytes, notamment en ce qui concerne la ressemblance physique avec la mère. Les discours sur l'épigénétique émergent comme une réponse à ces inquiétudes, offrant une perspective sur la transmission de caractéristiques au-delà de l'ADN. Cet article explore les différences entre le lien gestationnel et le lien génétique, en mettant en lumière les apports de l'épigénétique et les enjeux éthiques et sociétaux liés à ces questions.
Épigénétique : au-delà du déterminisme génétique
L'épigénétique est une branche de la biologie qui étudie l'influence de l'environnement sur l'expression des gènes, sans modification de la séquence ADN. Autrement dit, le génome reste le même, mais l'environnement peut activer ou inactiver la lecture de certains gènes, entraînant des différences dans le phénotype (l'ensemble des caractéristiques observables d'un individu).
Mécanismes épigénétiques et hérédité
Certains phénomènes épigénétiques mobilisent la notion d'hérédité. Pendant la grossesse, le milieu intra-utérin influence la lecture des gènes chez la descendance, et ces modifications peuvent perdurer sur plusieurs générations. Ainsi, une "transmission" pourrait avoir lieu entre une femme et l'enfant qu'elle porte, au-delà de l'ADN. Les réactions épigénétiques sont induites tout au long de la vie, mais plus particulièrement pendant l'existence embryonnaire et fœtale, par "l'environnement" et ce qui l'influence : l'alimentation, le stress, l'activité physique, les médicaments, etc.
Complexité et limites de l'épigénétique
Il est important de souligner la complexité des phénomènes épigénétiques. La transmission peut être liée aux gamètes, au milieu in utero et à l'environnement constitutif de la vie d'un individu. Il n'existe pas de mesures exactes ni d'opposition entre génétique, biologique et social. Les recherches en épigénétique se situent à l'interface entre ces dimensions. Ainsi, des situations de stress intense peuvent agir sur l'expression des gènes, donc sur le métabolisme, et donc sur la vie d'un individu, et ceci peut opérer sur plusieurs générations. Cependant, aucun lien de causalité simple avec des effets quantifiables ne peut être pointé, en raison de la nature même des phénomènes. Le déterminisme biologique n'est pas remis en cause, mais complexifié.
Lien gestationnel : l'influence de la mère porteuse
Dans le cadre d'un don d'ovocytes, la femme enceinte porte un enfant engendré à partir de l'ovule d'une donneuse. L'enfant ne partage donc pas le patrimoine génétique de la personne qui le porte, et a priori, il n'y a pas de transmission génétique entre eux. Cependant, les récentes recherches en épigénétique renouvellent notre compréhension des mécanismes de l'hérédité, car elles complexifient nos notions d'interactions entre environnement et génome.
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L'épigénétique et l'espoir d'une transmission
Un certain nombre de personnes infertiles retiennent de ces recherches que si une transmission biologique est possible au-delà de l'ADN, alors dans le don d'ovocytes réside un espoir que la mère transmette quelque chose de génétique à l'enfant qu'elle porte. L'idée est vendeuse et reprise dans la presse. Même s'il a été conçu avec les ovules d'une donneuse, la femme qui porte l'embryon exerce une grande influence sur l'expression génétique de ce dernier : dans l'utérus, l'ADN de l'embryon connaît des échanges multiples avec les molécules de la gestatrice, ce qui a pour conséquence de renforcer des caractéristiques génétiques spécifiques qui n'auraient pas été les mêmes dans l'utérus d'une autre femme. Au cours de la grossesse se crée également un lien unique et fort entre le fœtus et la femme qui le porte, le nourrit et le transforme.
Les limites de l'interprétation de l'épigénétique
Il est important de noter que l'épigénétique est un domaine complexe et en constante évolution. Obtenir une information claire sur l'épigénétique n'est donc pas simple pour des non-spécialistes. D'une part, l'essentiel des articles scientifiques traitant du sujet sont écrits par et pour des biologistes, donc peu compréhensibles pour les profanes. D'autre part, la littérature de vulgarisation et la presse véhiculent beaucoup d'approximations et d'interprétations erronées. Il s'agit en général de lectures littérales de l'expression « influence du milieu sur l'expression des gènes ».
Lien génétique : l'apport des gamètes
Le lien génétique est celui qui unit l'enfant à ses parents biologiques, ceux qui ont fourni les gamètes (ovule et spermatozoïde) à l'origine de sa conception. Ce lien est basé sur la transmission de l'ADN, le support de l'hérédité.
L'importance de la ressemblance
La ressemblance entre parents et enfant peut être un sujet épineux : qui ne s'extasie pas devant le bébé en se demandant s'il ressemble à papa ou maman ? Comment ne pas s'interroger sur l'apparence physique et sur le caractère de la donneuse ? Un traitement de PMA avec don d'ovocyte ou don de sperme implique nécessairement que l'enfant n'aura pas le patrimoine génétique de ses deux parents. Il en va de même pour les couples homosexuels : les couples féminins ont besoin d'un don de spermatozoïdes mais disposent de leurs propres ovocytes, et les couples masculins ont besoin d'une donneuse d'ovocytes mais disposent de leurs propres spermatozoïdes. Les couples homosexuels masculins doivent naturellement recourir en sus à une mère porteuse.
La complexité de l'hérédité
Par ailleurs, il arrive qu'un enfant ne ressemble pas à ses parents biologiques, mais davantage aux grands-parents, à ses cousins ou à ses oncles et tantes. Le recours aux gamètes du père et de la mère ne garantit donc pas la ressemblance de l'enfant à ses parents, de même que le recours au don ne signifie pas dissemblance radicale. L'environnement dans lequel grandit l'enfant dès sa naissance et l'éducation dont il bénéficie ont une influence majeure sur son comportement.
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GPA : procréation pour autrui versus gestation pour autrui
La gestation pour autrui (GPA) est une pratique qui consiste pour une femme à porter un enfant pour le compte d'une autre personne ou d'un couple. Il est important de distinguer la "procréation pour autrui" (PPA) de la "gestation pour autrui" (GPA). La différence étant que dans la "procréation pour autrui", la mère porteuse fournit également ses ovocytes. Pour ces militants de la GPA, là seulement résiderait le problème.
GPA traditionnelle et GPA gestationnelle
Jusqu'à très récemment (années 2000), la GPA « traditionnelle », baptisée par certains « procréation pour autrui », était la seule forme de GPA qui existait, et le terme de « gestation pour autrui » a été employé dès les années 70. La GPA « gestationnelle », par laquelle une mère porteuse accepte de se faire féconder pour porter un embryon qui n'est pas le sien, au moyen d'un traitement hormonal lourd visant à préparer son corps à une grossesse allogène, est une invention très récente. Elle est la conséquence des « progrès » scientifiques et techniques en matière de fécondation in vitro (FIV).
Les enjeux éthiques de la GPA
Toutefois, les partisans de la GPA entendent légitimer cette pratique au moyen de plusieurs arguments. L'un de ceux-ci est sa prétendue ancestralité. La GPA serait « acceptable » parce que pratiquée depuis la nuit des temps, dans telle et telle culture antique (les Babyloniens, les Egyptiens, les Grecs, les Romains) - où la mère porteuse est d'ailleurs toujours qualifiée de mère, et ne perd jamais ce statut, quand bien même une deuxième mère est assignée à l'enfant. La référence-phare est la Bible et l'histoire de la servante d'Abraham, Agar, fécondée par son maître parce que son épouse Sarah était stérile. Or c'est bien à des GPA « traditionnelles » qu'il est fait référence. La gestation pour autrui « traditionnelle » se définit comme un double processus : à la fois procréation et gestation.
Les risques et les conséquences de la GPA
On peut penser que, du point de vue de la mère porteuse, il est pire de céder son enfant à la naissance, lorsqu'il s'agit de son propre enfant génétique. Et en effet, céder son propre enfant biologique à la naissance est l'une des choses les plus cruelles qui soit, pour la mère comme pour l'enfant - qu'il y ait ou non rémunération du « travail » ainsi accompli. Pour les mères porteuses « uniquement » « gestationnelles », savoir qu'elles n'ont pas de lien génétique avec l'enfant peut les aider à moins souffrir de la séparation, et à se donner bonne conscience. Mais, d'une part, ce n'est pas vrai pour toutes, car il s'agit d'une démarche purement intellectuelle. Même sans lien génétique, la femme qui porte un enfant le vit dans sa chair : son corps est enceint, et développe toutes les hormones de la grossesse. Le bébé bouge en elle et elle le sent, elle accouche ce bébé, a une montée de lait en post-partum. Les études sur le micro-chimérisme montrent qu'elle portera en elle, dans son sang, des cellules de ce bébé. Elle reste une femelle mammifère qui porte et met bas son petit : elle reste la mère de naissance de l'enfant, soumise au même processus physiologique, et notamment hormonal, que n'importe quelle autre.
GPA : une pratique controversée
La GPA est une pratique controversée qui soulève de nombreuses questions éthiques et juridiques. En France, le code civil nomme certes séparément ces deux pratiques, mais c'est pour les interdire toutes les deux. L'article 16-7 du code civil dispose : « Toute convention portant sur la procréation ou la gestation pour le compte d'autrui est nulle ». Le code pénal, quant à lui, ne fait pas de distinction. Les décisions de justice, que ce soit celles de la Cour de cassation ou de la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH), n'emploient d'ailleurs qu'un seul terme, celui de gestation pour autrui, que la mère porteuse ait fourni l'ovule ou non.
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