Introduction

Les Innocents, réalisé par Jack Clayton, est un chef-d'œuvre du cinéma d'horreur gothique qui continue de fasciner les spectateurs par son atmosphère trouble, son ambiguïté psychologique et sa beauté vénéneuse. Ce film, adapté du roman Le Tour d'écrou d'Henry James, explore les thèmes de l'innocence corrompue, de la peur irrationnelle de l'enfance et de la fine ligne entre la réalité et le fantastique. À travers une analyse de la berceuse obsédante, des éléments gothiques et de la complexité psychologique des personnages, cet article se propose d'examiner les raisons pour lesquelles Les Innocents reste un film d'horreur incontournable.

L'Atmosphère Gothique et l'Esthétique du Noir et Blanc

Les Innocents s'inscrit dans la longue tradition du récit gothique, dont le charme effrayant demeure redoutablement efficace. L'atmosphère si particulière du film tient en grande partie à son décor : un immense manoir isolé du tumulte de la ville, supposé être un havre de paix, mais qui tourmente l'âme de ceux qui s'y aventurent. Au détour des couloirs sans fin, vaguement éclairés par l'éclat d'une lune pleine, on croit distinguer une forme. L'air est glacial. Le sol grince, la nuit réveille les ombres.

L'usage du noir et blanc instaure une grâce lugubre, renforcée par les costumes d'un autre temps. Le film joue de la dissonance étrange qui se dégage des vieilles photographies, d'un temps fantomatique capturé pour l'éternité. La qualité visuelle du film, avec son noir et blanc mystérieux, ses jeux d'ombres efficaces et ses ambiances flippantes, est indéniable. Les plans sont magnifiques, notamment ceux qui illustrent des séquences de nuit. L'éclairage à la bougie permet d'instaurer un climat de tension. La photographie est globalement superbe, avec un travail exquis de la lumière, réalisé par Freddie Francis, qui a également été le directeur de la photographie de The Elephant Man.

La Berceuse Sinistre : Un Prélude Tragique

Au commencement, il y a les ténèbres. L'obscurité inquiétante de l'écran laisse place à une sinistre berceuse, presque surnaturelle. La pureté du chant dérange : quelque chose n'est pas à sa place. Cette berceuse envoûtante, secrète, chantée par une voix d'enfant, ouvre le film sur un écran noir. Composée par Georges Auric, elle est utilisée avec parcimonie et efficacité pour faire apparaître les fantômes. Le film se joue de nous : nous créons notre propre peur. L'imagination remplit le vide de l'écran et y reflète nos angoisses, comme enfant, lorsque l'esprit dessine des fantômes dans le recoin sombre de la chambre.

L'ouverture agit comme un prologue tragique : la prière désespérée de Miss Giddens annonce le destin funeste des enfants et laisse transparaître sa fragilité psychologique. Les Innocents contient dans son titre même toute l'ambiguïté du film. L'enfance dans le cinéma d'horreur est un thème récurrent car il n'y a rien de plus dérangeant que le mal qui habite l'innocence. C'est cette peur irrationnelle de l'enfance vue à travers les yeux dérangés du temps.

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L'Ambiguïté Psychologique et la Frontière Floue entre Réalité et Fantastique

La frontière entre la réalité et le fantastique est mince, seul l'esprit choisit de la franchir. Le film peut se lire avec plusieurs interprétations, toutes aussi valables les unes que les autres, et c'est un tour de force. Le spectateur ne cesse de se demander si ces apparitions fantomatiques sont réelles ou simplement hallucinatoires, forcé de changer régulièrement d'avis selon les indices disséminés ici et là. En plus d'être un film d'épouvante pur et dur, Les Innocents se veut aussi un drame psychologique dont les réponses ne seront pas toutes données, mais où la possibilité d'un traumatisme est à envisager. Ainsi, une grande place est laissée à l'imagination et il est agréable pour chacun de se forger sa propre théorie sur cette histoire et ce dénouement.

La vulnérabilité de Miss Giddens se révèle dans ses errances nocturnes. Elle est entourée de fantômes, mais oublie les démons qui l'habitent. Le manoir devient un labyrinthe psychique, selon la définition freudienne. Chaque porte mène un peu plus loin dans les tréfonds du subconscient. L'exploration de chaque pièce lui fait découvrir avec effroi ce qu'elle s'efforce de dissimuler. La paranoïa de la gouvernante tient d'une peur de la sexualité. Son obsession pour la pureté et la vertu devient maladive. Sa sexualité refoulée éclatera avec un tabou : celui de la pédophilie. Le baiser entre Miles et Miss Giddens surprend par son côté frontal. En pleins 60’s, alors que le cinéma américain est régi sous la censure du Code Hayes, Jack Clayton ose montrer le tabou ultime de la pédophilie. Comme dans tout récit gothique, la sexualité est monstrueuse et dérangeante. Les Innocents n'y échappe pas et s'enfonce dans une ambiance lugubre, jusqu'à la tragédie finale, dont la brutalité ne cesse de hanter.

La Contamination et la Perversion de l'Innocence

Cette idée de rupture se prolonge par celle de contamination. La contamination des enfants par les adultes est une thématique qui revient tout au long de la carrière de Jack Clayton, des enfants de Chaque soir à neuf heures contaminés par un père absent et alcoolique à ceux de La Foire des ténèbres pervertis par un maître de cérémonie charismatique et diabolique. Dans Les Innocents, cette contamination est double. Durant tout le film, Miss Giddens pense que les enfants ont été pervertis par les anciens domestiques. Les insultes que Flora profère, le comportement insolite, étrange et presque adulte de Miles (à ce titre les différents échanges entre Miss Giddens et le jeune Miles atteignent des sommets d’ambiguïté et se révèlent assez audacieux pour l'époque), tout cela tend à faire croire que les enfants sont possédés par les esprits pervers de Miss Jessel et de Peter Quint.

Mais Miss Giddens ne fait-elle pas la même chose en faisant resurgir la mort de ses deux prédécesseurs ? Miss Giddens, femme frustrée, solitaire, vieille fille (dans la lignée de ce que l'on a appelé les vierges folles des années 60, comme Catherine Deneuve dans Répulsion en 1965) n'est-elle pas, à son tour, en train de pervertir ces enfants en voulant sans cesse les protéger des apparitions fantomatiques qu'elle est peut-être la seule à voir ?

L'Héritage et l'Influence du Film

Les Innocents possède cette beauté du mal, follement gothique. Pas étonnant que le Crimson Peak de Guillermo Del Toro s'en inspire. À l'heure où la peur se joue du sursaut, le film de Jack Clayton obsède par son habile manière de manipuler son spectateur. Lui seul décide de la réalité ou non des esprits, d'accepter ou non ce qu'il ne peut expliquer. C'est un cauchemar sublime, auquel on ne peut s'empêcher de penser tard dans la nuit, lorsque l'air devient soudain plus frais et qu'au détour d'un miroir, on aperçoit une ombre qui n'est pas la sienne.

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Son impact est énorme sur les cinéphiles tels Martin Scorsese ou Kiyoshi Kurosawa, marqué à vie - cursed - par l’apparition du spectre de miss Jessel. Il cite d’ailleurs Les Innocents dans Séance (2000), quoi que Loft (2006) traduise bien mieux ce que le narrateur de James appelait « l’étrange intensification de mon regard », en sublimant le réveil du reikon hors de la fange marécageuse dans une torpeur hypnotique. Comme ses héros en titre, le film de Clayton surplombe la fracture entre les mondes, là où le réalisme psychologique s’acoquine au fantastique. Ici règne l’équivocité, à l’image de son héroïne, démente ou inspirée, encroûtée dans ses valeurs, figée.

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