L'image iconique de la Joconde, immortalisée par Léonard de Vinci, a subi diverses transformations et outrages, devançant même l'appropriation dadaïste de Marcel Duchamp. Marc Décimo a minutieusement répertorié plusieurs versions de Mona Lisa affublées de moustaches, apparues dès 1870 sous les crayons de caricaturistes dans des revues humoristiques telles que Le Monde pour rire, Le Rire ou Fantasio. Toutefois, il existe une autre filiation spirituelle à laquelle le "readymade rectifié" de Duchamp pourrait être rattaché : celle de l'enfant terrible.

Ce thème, issu de la littérature enfantine du milieu du XIXe siècle, met en scène les frasques et mésaventures de jeunes désobéissants, avides de liberté et dotés d'une imagination débordante lorsqu'il s'agit de faire des bêtises. Livré à lui-même, l'enfant turbulent considère rapidement la maison familiale comme un terrain de jeu. Ses méfaits peuvent s'en prendre au mobilier, et notamment aux portraits de famille accrochés aux murs.

L'Enfant Terrible et le Vandalisme Artistique

Ce vandalisme en culotte courte appliqué aux Beaux-Arts apparaît pour la première fois sous le crayon de Bertall. L'épisode de sa série "Défauts des enfants", paru dans La Semaine des enfants du 30 mai 1857, détaille l'éventail des bêtises commises par un "touche-à-tout". La première vignette représente un petit garçon, palette et pinceau à la main, ajoutant une moustache, une barbichette et une pipe au portrait, que l'on imagine être celui de sa mère.

Le geste de ces enfants terribles est analogue à celui de Marcel Duchamp qui, en 1919, "rectifie" le portrait de Mona Lisa reproduit sur une carte postale en couleur, en lui ajoutant une barbiche et des moustaches.

L'Éclosion du Garnement dans la Presse Illustrée

À partir des années 1880, le personnage du garnement connaît un essor dans les histoires en images pour enfants, et cette nouvelle tendance picturale semble percer. Dans son "Conte rouge", publié par l'Imagerie artistique Quantin en 1895, Raymond de la Nézière raconte les ravages causés par le jeune Antoine et son pinceau. Armé de couleur rouge laissée par des peintres, le garçon repeint tout ce qui se trouve dans la demeure familiale.

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Le petit Antoine est le portrait craché de son cousin américain Buster Brown, dont les aventures débutent en 1902 dans le New York Herald. Le comic strip de Richard F. Outcault offre, lui aussi, une séance de peinture rectifiée : dans l'un des épisodes de la série, Buster pose sagement devant la toile d'un portraitiste, sous le regard de son père. Profitant de l'absence des deux adultes, Buster s'empare du pinceau, ajoute à son image un chapeau haut de forme et écrit : "Je suis bien plus ressemblant comme ça. Vive la liberté !"

Exemples Moins Connus de Détournements Juvéniles

Une récente vente aux enchères à Paris proposait dans son catalogue des dessins originaux du caricaturiste et illustrateur français Jacques Wély (1873-1910), sans que l'on sache s'ils furent publiés.

Une histoire, non signée mais très probablement dessinée par Henri de Sta (1846-1920), est tirée du Petit Journal illustré de la Jeunesse du 7 janvier 1906. "Madame Barbe-bleue" raconte comment un petit peintre d'enseigne ajoute malicieusement sa touche au portrait de la baronne Hurluberlu, lors du transport de la toile au Salon de peinture pour y être présentée. Le tableau de l'aristocrate rehaussée d'une belle barbe bleue est immanquablement refusé par le jury.

L'Influence de la Presse Humoristique sur Marcel Duchamp

Les détournements de ces jeunes peintres font partie de ces gags viraux, dont l'idée générale est reprise par plusieurs dessinateurs successifs, et qui fleurissent dans les journaux illustrés humoristiques du XIXe siècle. Cette presse n'est pas étrangère à Marcel Duchamp. Il l'a lue très jeune, en famille, et y collabora même dans la première décennie du XXe siècle.

À Paris, Marcel Duchamp découvre l'esprit de Montmartre, sa vie de bohème, ses cabarets, ses journaux et s'imprègne de l'esprit fumiste qui plane encore sur la butte.

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Dada et l'Esprit de l'Enfance Rebelle

L'insurrection contre les chefs-d'œuvre de l'art officiel fait partie des cibles favorites du mouvement d'avant-garde Dada, apparu dans l'immédiate après-Première Guerre mondiale. Provocateur perpétuel, Dada joue avec les convenances, ose l'extravagance et la dérision jusqu'à la dislocation du sens, et prône un retour à une créativité décomplexée et iconoclaste. En cela, les dadaïstes s'expriment à la manière d'un enfant, mais il ne s'agit pas là de chercher l'inspiration dans leurs dessins "primitifs", comme ont pu le faire Picasso, Klee, Kandinsky ou Matisse. Dada partage avec la jeunesse, dans sa manifestation la plus turbulente, une même énergie spontanée et rebelle.

Comme ces enfants terribles, les dadaïstes délaissent facilement les bonnes manières, goûtant aux blagues et aux sales tours qui viennent troubler la tranquillité bourgeoise. "Mit dose kids, society iss nix !", comme se lamente l'un des adultes dans cette dernière série.

Si L.H.O.O.Q. en incarne indubitablement l'esprit, Duchamp ne s'est pour autant jamais rallié au mouvement Dada, pour lequel cependant il gardera toujours "une grande sympathie".

Apolinère Enameled : Un Autoportrait Déguisé ?

En 1916, à New York, Duchamp s'approprie une plaque publicitaire pour la peinture Sapolin pour en faire un nouveau "readymade". Il modifie le nom de la marque qui devient Apolinère Enameled en hommage au poète et critique d'art Guillaume Apollinaire. L'enfant sage est-il un autoportrait de l'artiste ? La petite fille fait écho à sa future transformation en femme sous le pseudonyme de Rrose Sélavy que Man Ray immortalisera en photographie. Son apparence reste bien tranquille en comparaison des jeunes rectificateurs de portraits vus précédemment. Duchamp, qui à l'époque de ce "readymade" a abandonné la peinture, ne se considère plus comme un artiste "professionnel", sans pour autant abandonner toute activité artistique. Se voit-il comme cette petite fille qui applique avec soin un badigeon industriel sur une structure métallique ?

Le Rire et les Prémices de L.H.O.O.Q.

Dans Le Rire du 20 juin 1908, Henri Avelot consacre une page au thème du personnage de l'humoriste. Pour figurer la jeunesse de celui-ci, il dessine un jeune garçon ajoutant une moustache et une pipe à La Joconde. En 1908, Duchamp est un lecteur du Le Rire, dans lequel son frère publie déjà des dessins d'humour.

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Buster Brown : Un Enfant Terrible Américain à New York

Buster Brown rejoint la cohorte de ces gamins turbulents en 1902, date de sa première publication régulière dans le New York Herald. Dessiné par Richard F. Outcault, Buster est un jeune garçon toujours bien habillé, coiffé de longues boucles blondes rappelant Le Petit Lord Fauntleroy et accompagné de son fidèle bouledogue nommé Tige (Tiger en français). Pour le plus grand plaisir des lecteurs, les conséquences des bêtises de Buster Brown offrent des scènes particulièrement explosives et survoltées.

Outcault se plaît à figer ces moments paroxystiques où les visages se contractent jusqu'à la grimace et les corps se contorsionnent de façon peu naturelle. Cette expressivité outrée se retrouve dans le cinéma des débuts, avec lequel la bande dessinée du tournant du XXe siècle est intimement liée. Buster Brown se nourrit des films burlesques de son époque, tout en offrant des scènes défiant les lois de la Physique, que seule la bande dessinée peut alors rendre réelles sur le papier.

Comme toujours dans ce type d'histoire, la morale est sauve à la fin et l'enfant terrible n'échappe jamais à sa punition. Le strip se termine à chaque fois par une case représentant Buster, repenti, ayant fini d'écrire sa bonne résolution du jour sur une grande feuille.

Le strip connut un succès considérable qui dépassa largement les frontières des États-Unis. En France, Buster Brown est publié dans le supplément dominical de comic strips que propose la version européenne du New York Herald à partir de 1904, puis se retrouve dans les librairies.

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