Un documentaire poignant, intitulé « Les Suppliques », offre une perspective inédite sur l'histoire de la France sous le régime de Vichy. Il met en lumière les voix oubliées de milliers de Juifs qui, désespérés, s'adressèrent aux autorités de l'État français, et plus particulièrement au maréchal Pétain, dans l'espoir de sauver leurs familles de la persécution.

Les « Suppliques » : Un Cri d'Espoir dans les Ténèbres

Ces lettres, connues sous le nom de « suppliques », représentent un témoignage poignant de la détresse et de l'angoisse vécues par les Juifs pendant cette période sombre de l'histoire. Elles sont au nombre de 3 000 environ, rangées aux Archives nationales. L'historien Laurent Joly les avait découvertes lors de sa thèse sur le Commissariat général aux questions juives (CGQJ), en 2004.

Ces lettres sont autant de cris d'espoir, d'appels à l'aide lancés vers un homme considéré, à tort ou à raison, comme le sauveur de la nation. Elles témoignent de la confiance naïve, parfois même touchante, que certains Juifs plaçaient encore en Pétain, le « père de la nation », vers qui ils se tournaient comme on se tournait vers le roi ou le président de la République.

Dans ces suppliques, on peut lire :

  • L'appel désespéré d'un jeune garçon de moins de 11 ans, qui se retrouve seul après l'arrestation de sa mère et qui implore le maréchal Pétain.
  • La lettre d'un ingénieur de la SNCF, ancien combattant, qui tente de convaincre les autorités que, parmi les Juifs, il y a de véritables Français.
  • L'interrogation d'un pharmacien, soucieux de ne pas « contrecarrer l'œuvre de redressement du maréchal », quant à la suite à donner aux nouvelles législations sur les israélites concernant sa préparatrice en pharmacie, qu'il juge irréprochable.
  • L'espoir d'un jeune garçon de revoir son père, interné dans un camp, exprimé dans une formule maladroite dont il s'excuse à l'avance.
  • La pétition des employés du Jersey de Paris, qui demandent la libération de leur patron, Aloïs Stern, sans qui la société est menacée de faillite.
  • Le témoignage d'un aumônier qui signale les vertus d'un de ses ouailles, un Juif converti.
  • Le désespoir d'une marchande des quatre-saisons, mère de cinq enfants, privée déjà de son mari et de son fils aîné, à qui on vient de retirer sa médaille de marchande, unique source de revenus pour sa famille.
  • La plaidoirie d'une institutrice en faveur de sa meilleure élève.
  • La détresse d'une enfant déprimée, privée de l'amour maternel, qui espère que le maréchal Pétain fera revenir sa « maman chérie » dans un foyer en détresse.
  • L'inquiétude d'une femme de tailleur pour la santé mentale de son mari, dont la conscience est pure.
  • La question d'une Aryenne, qui se demande si elle doit rapporter la TSF de son mari, qui est Juif.
  • L'incompréhension d'un cycliste livreur, ex-prisonnier de guerre, démobilisé, qui aimerait savoir comment il peut exercer son métier si les Juifs n'ont pas le droit de se déplacer à bicyclette.
  • L'indignation d'un couple face au déménagement des meubles de son appartement.
  • La protestation d'une propriétaire d'un fonds de commerce contre la somme ridicule qu'elle a reçue après une vente forcée intervenue pendant qu'elle était internée au camp des Tournelles.
  • L'espoir d'un garçon, persuadé que le dossier de son père est propre, de faire beaucoup de bien à la France quand il sera grand.
  • La solidarité d'un village tout entier, qui réclame la libération de la « plus honnête famille qui soit ».
  • Le cri d'un jeune de 20 ans, qui avoue avoir « commis l'horrible crime d'être né polonais », qui admet qu'il n'est « qu'un vulgaire juif, un sale youpin, fusillez-moi », mais qui ajoute que pour ses péchés, il a aussi terriblement envie de vivre.

La Mise en Scène Sobriété et Cynisme

Jérôme Prieur, le réalisateur du documentaire, a opté pour une mise en scène sobre, privilégiant l'impact émotionnel des lettres. Il a choisi de présenter un extrait de chaque lettre, accompagné d'un très bref portrait de son auteur. Le tout est entrecoupé, sans commentaire, de petits films de propagande vichyste qui assuraient, au moment même où le maréchal recevait ces courriers, qu'il protégeait tous les Français et qu'il dispensait son amour infini à tous ses compatriotes. Le comble du cynisme est atteint dans l'épisode où Pétain reçoit la lettre respectueuse d'une petite fille blonde à qui il répond par une lettre affectueuse.

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L'Impact des « Suppliques » : Réactions, Solidarité et Tragédie

Ces « suppliques » témoignent de plusieurs aspects importants de cette période :

  • La résistance passive des Juifs : Elles montrent que les Juifs ne se sont pas laissés exclure de la communauté française sans réagir. Ils ont exprimé, parfois avec humour ou insolence, leur amour de la France, leurs médailles, leur combat pour le pays, leur incompréhension d'en être rejetés.
  • La solidarité : Elles révèlent les mouvements de solidarité, les gestes d'aide de Français qui n'étaient pas juifs et qui ont pris leur plume à leurs risques et périls.
  • L'illusion d'un malentendu : Elles témoignent de la conviction que tout cela est un vaste malentendu, qu'il y aura toujours une solution, aussi injuste et implacable soit la loi.
  • La tragédie : Elles représentent aussi parfois les derniers témoignages de ces Juifs qui, presque tous, après avoir écrit en vain en précisant leur adresse, furent déportés et assassinés à Auschwitz.

Philippe Pétain : Entre Héros de Verdun et Chef d'un Régime Collaborateur

Le documentaire « Les Suppliques » s'inscrit dans un contexte plus large de réexamen du rôle de Philippe Pétain dans l'histoire de France. Il invite à une réflexion approfondie sur la complexité de ce personnage, à la fois héros de Verdun et chef d'un régime collaborateur avec l'Allemagne nazie.

Philippe Collin, dans une série documentaire en 10 épisodes, réinterroge le parcours de Philippe Pétain afin de décomplexifier la vie hors normes du héros de Verdun et du chef du régime de Vichy. Il s'agit d'essayer d'apporter la meilleure des réponses aux questions qui hantent encore la psyché collective française depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

En 2022, le péril consisterait à vouloir séparer Philippe Pétain de la société et de l'époque dans laquelle il a vécu, pour en dresser aujourd'hui, le portrait simpliste d'un traître. Or, la trajectoire du maréchal Pétain est plus complexe. Son fantôme nous tend un miroir dans lequel nous craignons de nous regarder par peur d'y apercevoir les fractures françaises. Mais il faut analyser les choix et le destin de Philippe Pétain en se prémunissant de nos émotions, qui ne doivent en aucun cas prendre le pas sur le savoir et la réflexion. Le cas Pétain n'échappe pas à la règle. Il faut le sonder à l'aune de son temps et faire de l'histoire.

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