Les conflits armés, les violences et les catastrophes naturelles à travers le monde laissent des traces indélébiles, particulièrement sur les enfants. Ces derniers, souvent considérés comme les premières victimes, subissent des traumatismes physiques et psychologiques profonds. Le phénomène des enfants soldats, bien que tardivement reconnu par le droit international, persiste dans de nombreux conflits armés, nécessitant une attention urgente et des actions concertées pour leur protection et leur réinsertion.
Définition et Typologie des Enfants de la Guerre
Le terme « enfants de la guerre » englobe une variété de situations et de rôles. Il est essentiel de distinguer les différentes catégories pour mieux comprendre leurs besoins spécifiques :
- Enfants réfugiés : Contraints de fuir leur pays en raison de conflits, de violences ou de catastrophes naturelles, ces enfants et leurs familles cherchent refuge dans des pays voisins.
- Enfants non accompagnés : Séparés de leurs familles à cause des conflits, ces enfants se retrouvent particulièrement vulnérables et nécessitent une protection spéciale.
- Enfants dans les conflits armés (Enfants soldats) : Cette catégorie désigne les enfants de moins de 18 ans recrutés de force ou enrôlés, parfois pour échapper à la pauvreté, à la maltraitance ou à la discrimination. Ils peuvent être utilisés comme combattants, cuisiniers, porteurs, messagers, espions ou à des fins d'exploitation sexuelle.
L'Évolution de la Définition d'Enfant Soldat
Selon Marie-Luce Desgrandchamps, historienne et chargée d'enseignement à l'Université de Genève, la définition d'un enfant soldat a considérablement évolué depuis les années 1970. Initialement, les protocoles additionnels aux conventions de Genève interdisaient le recrutement d'enfants de moins de 15 ans dans les forces armées. Cependant, cette définition s'est élargie au fil du temps : "il s'agit de toute personne âgée de moins de 18 ans qui a été recrutée ou employée par une force ou un groupe armé. Quelle que soit la fonction que cette personne exerce, il peut s'agir d'enfants, filles ou garçons qui sont soit utilisés comme combattants, cuisiniers, porteurs, messagers, espions ou encore à des fins sexuelles."
L'âge et l'Engagement Volontaire : Une Question Complexe
La question de l'âge limite pour définir un enfant soldat, notamment entre 15 et 18 ans, suscite des débats. Marie-Luce Desgranchamps souligne la complexité de déterminer l'âge exact des enfants et leur capacité à consentir, ce qui rend la question de l'engagement volontaire particulièrement délicate. L'engagement volontaire des enfants est souvent influencé par des facteurs contextuels, tels que la promesse de meilleures conditions de vie.
Un Phénomène Historique et Global
L'historienne rappelle que le phénomène des enfants soldats n'est pas nouveau et a été observé dans divers conflits historiques, comme pendant la Première et la Seconde Guerre mondiale. Bien que souvent perçu comme spécifique à l'Afrique, il est en réalité plus généralisé à l'échelle du monde, en Syrie, en Birmanie, etc.
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Les Causes Profondes de l'Enrôlement
Plusieurs facteurs contribuent à l'enrôlement des enfants dans les conflits armés :
- La pauvreté : Elle est une des causes profondes de l’enrôlement des filles dans les groupes armés.
- La vulnérabilité : Les enfants témoins de meurtres ou de massacres sont plus enclins à rejoindre les forces ou groupes armés, au sein desquels ils pensent être plus en sécurité face aux dangers existants.
- L'endoctrinement : Les enfants sont facilement impressionnables et peuvent être transformés en de redoutables guerriers. Pour améliorer leurs performances militaires, ces enfants sont souvent drogués avant les combats, ce qui s’ajoute à l’endoctrinement, aux contraintes et menaces.
- La manipulation : Pour un chef de guerre, un enfant est un « outil » plus malléable, qui ne se rend pas toujours totalement compte de ses actes, facile à manipuler et à façonner. Afin de mieux s’assurer de la population, on leur ordonne parfois de terroriser, de torturer ou de massacrer leur propre famille dans le village où ils ont grandi.
- L'absence d'alternatives : Lorsque l’enfant ne dispose d’aucune autre possibilité de survie : dans un pays qui s’est effondré, avec des écoles en ruine, l’absence de travail, une famille disparue, il ne reste parfois plus que la perspective de rejoindre une unité de combattants, qui offre un uniforme pour se vêtir, de quoi manger… La prise en compte des avantages financiers constitue l’une des explications fréquentes de l’enrôlement.
- Les raisons idéologiques, religieuses ou politiques : Il s’agit d’ailleurs de cas où l’engagement de l’enfant peut parfois être considéré comme réellement volontaire. Ainsi au Sri Lanka ou en Colombie, où le contexte idéologique et patriotique est très fort, de nombreuses jeunes filles sont plutôt volontaires, fuyant la pauvreté, mais trouvant aussi dans l’engagement militaire une reconnaissance sociale qu’elles pensent trouver au combat car elles sont égales à l’homme.
- La prolifération des armes légères : Peu coûteuses et facilement utilisables par des personnes disposant de peu de force physique ou de connaissances techniques, a également permis le recours à de très jeunes enfants.
- La transformation de la nature des conflits : Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, les conflits opposaient surtout des armées régulières. L’utilisation massive d’enfants soldats renvoie à des conflits opposant armées régulières et guérilla. Lors de guerres de longue durée, le recrutement d’adultes devient de plus en plus difficile. Le recrutement des enfants s’effectue alors pour compenser l’hécatombe des vétérans ou corriger le déséquilibre initial des forces. Les enfants combattants sont souvent placés dans les groupements supplétifs où ils risquent moins de susciter, par leur inexpérience et leur indiscipline, l’agacement des combattants de métier. Les enfants peuvent également être affectés à de multiples tâches, car s’ils savent vite se battre, tuer, ils servent également aux cuisines, portent les messages, s’infiltrent, jouent les agents de renseignement.
Conséquences et Traumatismes
Les enfants soldats sont confrontés à des horreurs qui laissent des séquelles physiques et psychologiques durables. Ils sont témoins de violences extrêmes, contraints de commettre des actes terribles et exposés à des risques constants. Les traumatismes liés aux combats peuvent entraîner des troubles psychologiques graves, tels que le syndrome de stress post-traumatique. Dans certains cas, les enfants soldats sont contraints de prendre des drogues qui peuvent modifier leur tempérament et avoir un impact négatif sur leur personnalité.
L'Action de la Communauté Internationale
Face à ce phénomène complexe, la communauté internationale s'est mobilisée pour protéger les enfants et les prémunir contre une implication dans les conflits armés.
Le Droit International Humanitaire
L’appellation « enfant soldat » ne correspond à aucun statut juridique spécifique et pour le droit international et le droit international humanitaire, l’enfant en période de conflit est avant tout une personne vulnérable, qui doit faire l’objet de protections renforcées. Par contre, pour ce même droit humanitaire, les enfants membres des forces armées ont le statut de combattant, ce qui signifie clairement que lors d’un conflit armé, ils ont le droit de tuer et peuvent être tués puisqu’ils peuvent faire l’objet d’attaques, en tant que cibles licites.
Le droit international a effectivement pris en compte la question des enfants à un double niveau : un encadrement normatif complexe tend à renforcer la prohibition du recours aux enfants soldats. Cette progression du droit s’accompagne d’interventions de multiples acteurs institutionnels.
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Instruments Juridiques
Plusieurs instruments juridiques internationaux visent à protéger les enfants dans les conflits armés :
- Les Conventions de Genève et leurs protocoles additionnels : Ils interdisent le recrutement d'enfants de moins de 15 ans dans les forces armées.
- La Convention relative aux droits de l'enfant (1989) : Elle interdit la participation directe aux hostilités des enfants de moins de 15 ans.
- Le Protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l'enfant, concernant l'implication d'enfants dans les conflits armés (2000) : Il relève à 18 ans l'âge minimum autorisé pour la participation directe aux hostilités et pour le recrutement.
Initiatives et Organisations
De nombreuses organisations internationales et ONG sont engagées dans la lutte contre l'utilisation des enfants soldats :
- L'UNICEF : L'UNICEF joue un rôle crucial dans la libération et la réinsertion des enfants soldats. L’UNICEF et ses partenaires œuvrent à la libération des enfants soldats. L’UNICEF mène également des programmes de prévention à l’enrôlement, et promeut un cadre légal qui interdit le recrutement et l’utilisation d’enfants dans les groupes et forces armés.
- World Vision : World Vision France lutte contre l’exploitation des enfants en favorisant le développement économique et social au sein des villages. World Vision intervient dans des zones touchées par des conflits, là où les enfants sont les premières victimes.
- Le Groupe de travail du Conseil de sécurité sur les enfants et les conflits armés à l'ONU.
- La « Conférence internationale consacrée aux enfants associés aux groupes et forces armés » qui a élaboré des « Principes de Paris » (5-6 février 2007) qui actualise les « Principes du Cap » en incitant à l’élaboration de nouveaux programmes de libération, de protection et de réinsertion des enfants soldats.
La Réinsertion : Un Enjeu Crucial
La réinsertion des enfants soldats est un processus complexe qui nécessite une approche globale et individualisée. Il est essentiel de leur fournir un soutien psychologique, une éducation et une formation professionnelle pour leur permettre de reconstruire leur vie et de réintégrer la société.
Marie-Luce Desgranchamps explique comment soigner les traumatismes liés aux aux temps de combats des enfants soldats : "Il y a eu beaucoup de programmes aussi qui ont été mis en place pour leur permettre d'être réinsérés dans leur communauté, etc. Cela pose uneune série de questions, comment ces enfants vont pouvoir être démobilisés, réinsérés, et il y en a certains qui, parfois, reproduisent ce qu'ils ont vécu, et donc ça pose aussi toute une question en termes de droit international. Comment est-ce qu'on juge ces anciens enfants de soldats qui sont après devenus eux-mêmes des recruteurs.
L’aide de l’UNICEF
Au Soudan du Sud, en partenariat avec l’UNICEF et le ministère de l’Éducation, World Vision International a pu assurer ces dernières années la réinsertion de plus de 600 enfants et la prise en charge dans des centres de soin provisoires d’enfants non accompagnés, séparés de leurs familles.
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Les Défis Persistants
Malgré les efforts déployés, de nombreux défis persistent dans la lutte contre l'utilisation des enfants soldats. Le nombre d'enfants recrutés et utilisés par les parties aux conflits reste élevé. Les groupes armés non étatiques sont de plus en plus impliqués dans le recrutement d'enfants. La réinsertion des enfants soldats est souvent difficile en raison du manque de ressources et de la stigmatisation sociale.
L'Enfant de la Guerre au Liban : Une Étude de Cas
La guerre du Liban a duré de 1975 à 1991. Le nombre de morts durant cette période équivaut à 7 % de la population estimée à l’époque et celui des blessés et invalides à 10 %. Qu’il s’agisse de la situation de guerre ou de la migration, les enfants ont vécu en situation de crise qui a très probablement perturbé leur comportement psychoaffectif.
Dans notre département à l’Hôtel-Dieu de France (Beyrouth), M. GANNAGE a réalisé une étude pour répondre à ces questions en 1991 et 1992. Les enfants ont tous entre 6 et 10 ans et sont à égalité des deux sexes. L’échantillon comprend autant de chrétiens que de musulmans. Egalement constituée d’enfants chrétiens et musulmans ayant entre 6 et 10 ans et comprenant autant de garçons que de filles. Il s’agit d’enfants choisis au hasard, fréquentant tous les mercredi et samedi après midi une école dirigée par des responsables libanais.
L’enfant de la guerre est encore plus dépendant de ses parents que l’enfant qui vit dans un environnement sécurisant. Les couples famille/enfant et enseignant/enfant sont abordés. La psychologue scolaire de l’équipe se déplace dans les institutions et les écoles pour sensibiliser les enseignants et les éducateurs à la problématique de l’enfant. Deux groupes d’enfants à Tyr et un groupe à Nabatieh ont été créés pour permettre aux enfants ayant perdu un ou deux parents durant les événements de verbaliser leurs émotions. De même à travers ces rencontres, les enfants doivent prendre conscience de leur normalité en s’identifiant aux autres. Enfin, il est important qu’ils puissent se projeter dans l’avenir.
Résultats de l’étude
Presque tous ces enfants ont présenté des troubles se manifestant par les symptômes classiques répertoriés dans les critères du diagnostic « d’Etat de stress post traumatique », symptômes de reviviscence : souvenirs répétitifs et envahissant de l’événement provoquant un sentiment de détresse.
Ce centre a été créé à la suite de la visite au Liban du Président Jacques Chirac en 1996, en partenariat entre le Ministère de la Santé au Liban et le Ministère des Affaires Etrangères en France. M. Gannagé dirige une équipe pluridisciplinaire qui travaille au centre depuis décembre 1996. Les jeunes patients y sont traités uniquement par consultations ambulatoires, avec soutien psychothérapique, et éventuellement appui médicamenteux.
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