L'épineuse question du devenir des embryons surnuméraires, particulièrement ceux conservés pendant une décennie, soulève des enjeux éthiques et juridiques complexes. La législation française, à l'instar de nombreuses autres, tente de naviguer entre le respect de la vie humaine potentielle, les progrès de la recherche biomédicale, et les droits des individus et des couples engagés dans un parcours d'assistance médicale à la procréation (AMP). Cet article explore les différentes facettes de ce débat, en s'appuyant sur des cas concrets et des analyses juridiques.
La Cryoconservation des Embryons : Une Source de Dilemmes
La technique de cryoconservation, qui permet de congeler et de conserver des embryons à très basse température pendant plusieurs années, a révolutionné le domaine de l'AMP. Elle offre aux couples la possibilité de différer leur projet parental, de préserver leur fertilité en cas de traitements médicaux lourds, ou de tenter de nouvelles implantations en cas d'échec initial. Cependant, cette pratique n'est pas sans conséquences éthiques et juridiques.
Lors de la congélation, l’embryon est placé dans un espace réfrigéré dans l’azote liquide à -196 degrés Celsius pour un temps qui peut aller de 5 ans jusqu’à 10 ans (Article L. 2141-11 du Code de la santé publique) avant d’être transféré dans le corps de la femme, d’une autre femme ou d’être détruit.
L'une des principales difficultés réside dans le statut juridique de ces embryons conservés. Sont-ils des biens, des personnes potentielles, ou une catégorie intermédiaire ? La réponse à cette question influence directement les droits et les obligations des couples concernés, ainsi que les possibilités d'utilisation de ces embryons à des fins de recherche ou de don.
L'Affaire Ngoma : La PMA Post-Mortem et les Droits de l'Enfant
L'affaire Ngoma, portée devant la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH), illustre de manière poignante les dilemmes posés par la cryoconservation des embryons. En 2022, Madame Ngoma et son conjoint ont entrepris un parcours d'AMP avec fécondation in vitro, aboutissant à la création et à la conservation de plusieurs embryons. Tragiquement, le conjoint décède en décembre 2023.
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La loi française prévoit que l’embryon dont le père est décédé avant le transfert dans le corps de la mère ne peut être implanté dans le corps de sa mère biologique. Pour autant, la loi permet que cet embryon soit recueilli par un autre couple ou par une femme seule : l’enfant à venir est ainsi privé de sa mère alors même que celle-ci souhaite lui donner naissance. Le droit français est encore contradictoire car la veuve pourrait bénéficier d’un don de gamètes d’un donneur inconnu mais non se voir implanter les embryons issus de son couple, pourtant déjà créés. Il est même possible qu’elle soit inséminée par un donneur décédé au moment de l’insémination, car aucune vérification n’est faite lors de la conception de l’embryon sur le point de savoir si le donneur anonyme est toujours vivant ou non.
L'association Juristes pour l'enfance a déposé une tierce intervention dans cette affaire, arguant que la congélation et la conservation des embryons sont contraires à l'intérêt et aux droits de l'enfant, en particulier lorsque le père décède. L'association souligne l'incohérence du droit français, qui permet le don d'embryons à un autre couple ou à une femme seule, privant ainsi l'enfant de sa mère biologique, alors même que celle-ci souhaite lui donner naissance.
Juristes pour l’enfance maintient que, malgré les incohérences de la loi, transférer les embryons chez la mère demeure préjudiciable pour l’enfant qui naîtrait orphelin de père. « Il convient maintenant de tirer les conséquences des progrès de la vitrification des ovocytes qui a fait ses preuves et d’interdire par la loi la congélation des embryons », interpelle l’association qui souligne que la congélation des embryons s’apparente à un traitement « inhumain et dégradant ».
Cette affaire met en lumière les questions complexes liées à la PMA post-mortem, notamment les droits de l'enfant à connaître ses origines, à avoir un père et une mère, et à ne pas naître dans une situation de deuil.
La Recherche sur les Embryons : Un Enjeu de Santé Publique
La recherche sur les embryons humains est un domaine controversé, mais potentiellement porteur d'avancées médicales majeures. Elle permet notamment d'étudier les mécanismes du développement embryonnaire, de comprendre les causes de l'infertilité, de développer de nouvelles thérapies pour les maladies génétiques, et de mettre au point des traitements pour les lésions de la moelle épinière ou la maladie de Parkinson.
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En France, la recherche sur les embryons est strictement encadrée par la loi. Elle est autorisée, à titre dérogatoire, sous certaines conditions :
- La pertinence scientifique du projet de recherche doit être établie.
- La recherche doit être susceptible de permettre des progrès médicaux majeurs.
- Il doit être expressément établi qu'il est impossible de parvenir au résultat escompté par le biais d'une recherche ne recourant pas à des embryons humains.
- Le projet de recherche et les conditions de mise en œuvre du protocole doivent respecter les principes éthiques relatifs à la recherche sur l'embryon.
De plus, la recherche ne peut être menée qu'à partir d'embryons conçus in vitro dans le cadre d'une assistance médicale à la procréation et qui ne font plus l'objet d'un projet parental. Le consentement écrit préalable du couple dont les embryons sont issus est requis, après une information complète sur les possibilités d'accueil des embryons par un autre couple ou d'arrêt de leur conservation.
Le Conseil constitutionnel a été saisi par plus de soixante députés d'un recours dirigé contre la loi tendant à modifier la loi n° 2011-814 du 7 juillet 2011 relative à la bioéthique en autorisant sous certaines conditions la recherche sur l'embryon et les cellules souches embryonnaires.
La Destruction des Embryons Surnuméraires : Un Acte Lourd de Conséquences
La destruction des embryons surnuméraires est une pratique courante dans les centres d'AMP. Elle est généralement proposée aux couples qui n'ont plus de projet parental, ou dont les embryons sont conservés depuis trop longtemps. Cependant, cette décision est souvent vécue comme un déchirement, tant sur le plan émotionnel que sur le plan moral.
Certains considèrent que l'embryon est une vie humaine potentielle, et que sa destruction est un acte immoral. D'autres estiment que l'embryon n'a pas le même statut qu'un enfant né, et que sa destruction est acceptable si elle permet de soulager la souffrance des couples infertiles, ou de faire avancer la recherche médicale.
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TRIBUNE. Un décret lié à la loi de bioéthique de 2021 prévoyait la destruction de l'ensemble des embryons conçus à partir du sperme d'un donneur resté anonyme. Une situation ubuesque qui démontre toute la fragilité de l'évolution des lois bioéthiques, décrypte Jean-Marie Le Méné, président de la Fondation Jérôme Lejeune. En ce 31 mars 2025 aurait dû être détruit un stock de plus de 10 000 embryons humains, en application de la loi de bioéthique de 2021 qui a mis fin à l’anonymat des donneurs de gamètes. Devant une mobilisation populaire qu’il n’avait visiblement pas prévue, le gouvernement a été confronté à un choix difficile. Appliquer la loi en détruisant tous les embryons obtenus avec des gamètes « de l’ancien régime », pour lesquelles l’anonymat du donneur était garanti ? En somme, cette situation ubuesque confrontait le gouvernement à la question que Jérôme Lejeune posait aux scientifiques de l’American Society of Human Genetics, réunis en 1969 à San Francisco pour lui décerner la plus haute distinction en génétique, le William Allen Memorial Award : « To kill or not to kill ? That is the question.
La loi française encadre la conservation des embryons surnuméraires, mais permet leur destruction immédiate ou après affectation à la recherche sous certaines conditions.
Alternatives à la Destruction : Le Don d'Embryons et l'Accueil d'Embryons
Face aux dilemmes posés par la destruction des embryons surnuméraires, des alternatives existent. Le don d'embryons consiste à offrir ses embryons à un autre couple infertile, qui pourra ainsi réaliser son projet parental. L'accueil d'embryons, quant à lui, permet à un couple de recevoir des embryons d'un autre couple, et de mener une grossesse à terme.
Ces pratiques sont encadrées par la loi, et nécessitent le consentement libre et éclairé des donneurs et des receveurs. Elles offrent une alternative à la destruction, et permettent de donner une chance à la vie de se développer.
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