Les menstruations, un phénomène biologique naturel qui marque la période fertile de la vie d'une femme, restent entourées de tabous et de perceptions négatives dans de nombreuses cultures. Cet article explore les différentes facettes de ce sujet, en partant de l'histoire des protections périodiques jusqu'à la réappropriation contemporaine des rituels menstruels, tout en abordant les aspects dégoûtants souvent associés aux règles.
L'Histoire des Protections Périodiques : Du Linge Réutilisable aux Produits Jetables
L'histoire des protections périodiques est intimement liée à un besoin créé par les industriels et au tabou qui entoure les règles. Avant le développement des produits menstruels jetables, toutes sortes de linge étaient utilisées pour éponger le sang des règles. Loin d’être des objets du passé, “les linges menstruels sont très actuels et de l’ordre de l’avenir aujourd’hui. L’industrie menstruelle du jetable ne s’est pas imposée du jour au lendemain, partout, en même temps”, rappelle Jeanne Guien, chercheuse spécialiste du consumérisme.
Linge Menstruel et Économie Domestique
Des archéologues ont retrouvé des bâtonnets enrobés de bandelettes de lin ou de laine, ancêtres du tampon, utilisés dans l’Égypte ancienne. Au fil des siècles, les femmes se sont servies de morceaux de vêtements ou de linge menstruel réutilisable en coton, laine ou lin, qu’elles fixaient à leurs vêtements grâce à des épingles ou des ceintures. Ces protections variaient en fonction de la classe sociale et des pays. Certaines femmes pouvaient même broder leurs initiales sur ces bouts de tissus. La fabrication de ces produits relevait d’une économie domestique : “C'étaient des objets fabriqués et entretenus par les personnes qui avaient leurs règles”, appuie Jeanne Guien.
L'Ère des Protections Jetables
C'est à partir de la Première Guerre mondiale que les protections deviennent jetables et sont produites en masse. En 1910, l’entreprise américaine Kimberly-Clark, spécialisée dans la fabrication de papier, se met à produire du Cellucotton, une fibre plus absorbante et moins chère que le coton, utilisée pour soigner les blessés. La marque va “prétendre que ce sont les infirmières de guerre qui se sont servies de cette fibre pour leurs règles et qui auraient découvert ses vertus absorbantes", mais la chercheuse rappelle que le produit “a en réalité été développé par des ingénieurs missionnés pour rentabiliser ce surplus.” Dans les années 1920, "Kotex", première serviette jetable, va connaître un véritable succès industriel.
Le Marketing et l'Imaginaire de la Honte
L’industrialisation de ce produit est portée par un matraquage publicitaire qui mobilise le sentiment de peur des consommatrices : “Le discours de la publicité à cette époque consiste à dire aux femmes que leurs habitudes sont dégoûtantes, rétrogrades et dangereuses pour leur santé”, rappelle Jeanne Guien. Un discours qui se veut également une ode à la modernité : plus besoin de perdre du temps à laver son linge comme le faisait votre grand-mère, les protections jetables sont un “produit révolutionnaire". La publicité de l’autre mastodonte du marché, l’américain Johnson&Johnson, “Modess”, qui s’intitule “Modernizing Mother”, le montre bien. Jeanne Guien la décrit : “On voit une jeune femme aux côtés d'une femme plus âgée. La jeune femme est en train d’apprendre à celle qu’on suppose être sa mère les pratiques de la jeunesse : le charleston, le ski, ou encore le golf. Ces loisirs propres à la jeunesse issue des classes sociales supérieures dans les années 1920 sont associés au fait de porter des serviettes jetables.”
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Dans le même mouvement, se déploie dans les magazines féminins américains au travers de ces campagnes publicitaires tout un imaginaire de la honte et de la saleté autour des règles. Les serviettes jetables sont vendues dans des boîtes grises marquées d'une croix, sur lesquelles rien n’indique leur contenu. Pour éviter aux clientes d'avoir à demander à voix haute le produit en magasin, des coupons d’achat discrets sont fournis avec les tracts publicitaires. Les années 1930 marquent l’arrivée d’un autre produit menstruel, le tampon, popularisé par Tampax. D’ailleurs, on ne parle pas de tampons mais de “serviette hygiénique invisible” ou “serviette hygiénique interne”.
L'Évolution de la Publicité et la Levée Progressive des Tabous
La publicité pour les produits menstruels a été autorisée à la télévision dans les années 1970 aux États-Unis, mais cette ouverture était encadrée par certaines contraintes comme celle de ne pas montrer de sang et de respecter certains horaires de diffusion. Le mot “règle” n'est prononcé à la télévision qu'en 1985 dans une publicité de la marque “Tampax”. Et il a fallu attendre 2018 pour qu’une marque utilise du sang de couleur rouge - et non bleu - dans une publicité pour des serviettes hygiéniques. Pour Jeanne Guien, cette stratégie relève d’une certaine hypocrisie car “ces marques vont prétendre lever les tabous à la construction desquels elles ont elles-mêmes participé. Parce que ces marques ne sont pas des marques nouvelles : Nana ou Libresse par exemple, qui ont montré du sang récemment, existent depuis très longtemps”.
Diversification des Produits et Nouvelles Motivations
Ce discours ambivalent se retrouve aussi dans la diversification des produits vendus, comme les culottes menstruelles ou encore les cups pour séduire une nouvelle clientèle animée par des motivations d'ordre écologique, économique ou culturelle. “Les industriels du secteur récupèrent aujourd'hui ces alternatives aux protections périodiques jetables qu’il a été si difficile de construire étant donné l’omniprésence du discours véhiculé par leurs publicité depuis des décennies, à savoir qu’il n’y a que le jetable qui soit propre, sans danger, et donc acceptable”, explique la chercheuse.
La Précarité Menstruelle : Un Enjeu Social
Et qui dit nouveaux produits, dit prix plus élevés. Depuis quelques années, on parle de “précarité menstruelle”. 30% des femmes menstruées n’ont pas accès à des protections périodiques en France, selon un sondage Opinionway pour Règles Élémentaires de février 2023. De nombreuses associations proposent des distributions de ces produits et la Première ministre Élisabeth Borne a annoncé que dès 2024 les protections périodiques réutilisables seront gratuites pour les moins de 25 ans. Mais si l’on veut penser la précarité menstruelle dans “une approche plus globale”, il faut selon Jeanne Guien se poser la question suivante : “Quels sont les besoins des femmes au moment de leurs règles, au-delà des absorbants ? C’est-à-dire qu’on n’a pas besoin seulement besoin d’objets permettant de recueillir ou d’absorber le sang”. La chercheuse plaide pour qu'il y ait des espaces dédiés pour "se reposer, trouver des informations sur les règles" car selon elle, les réflexions actuelles “ne permettent pas de saisir le sujet dans son ensemble”.
Le Dégoût et le Sang Menstruel
Alors qu’il commence à peine à se montrer dans certaines pubs, le sang menstruel provoque toujours le dégoût chez certaines personnes. « Il y a cette idée que l’on a d’un côté le sang normal, qui peut sortir du bras quand on se coupe, et de l’autre le sang menstruel. C’est perçu comme deux choses bien différentes. Une étude a demandé à des personnes de noter leur dégoût envers une série d’actions. Comprendre nos réticences, s’y habituer, faire face à ce à quoi les femmes doivent faire face, et avoir une compréhension commune de ce que les deux sexes traversent , c’est important pour avoir un dialogue.
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Les Raisons du Tabou et de la Dissimulation
Plusieurs raisons peuvent expliquer le tabou touchant encore à la période des « règles ». Tout d’abord, le sang menstruel a traditionnellement été vu comme une forme d’impureté à risque de contaminer l’environnement, ce qui a engendré une mise à l’écart des femmes pendant leurs menstruations. Si ce discours, souvent relié à des conceptions religieuses, est moins dominant dans nos cultures occidentales, une certaine tendance à la dissimulation et au secret entoure encore ce moment du mois. Le langage lui-même employé pour désigner la période des « règles » a tendance à éviter l’emploi direct du terme en le remplaçant par une série d’expressions qui peuvent être dénigrantes et contribuer à l’invisibilité sociale de la période menstruelle.
L'Impact sur l'Expérience Féminine
Cette absence de regard positif et expérientiel sur les menstruations influence la manière dont les femmes vont vivre ce moment de leur cycle. Plusieurs écrits contemporains sur le sujet soulignent encore combien les menstruations sont souvent ressenties comme dégoûtantes, dérangeantes ou honteuses. Cette honte internalisée encouragerait une tendance à se complexer ainsi qu’une vision dévalorisante de la corporéité féminine.
La Domination du Paradigme Médical
Une autre raison expliquant le manque de visibilité des menstruations comme expérience subjective est la dominance du paradigme médical. Young souligne que les premières connaissances offertes aux jeunes filles quant à leur cycle menstruel se limitent souvent à une lecture physiologique, où les menstruations sont présentées sous le prisme de la douleur ou de la pathologie (par exemple le syndrome prémenstruel). La dimension expérientielle de ce moment de la vie ainsi que le sens qu’il peut prendre ne sont pas restent peu pris en compte. Cette manière d’envisager les menstruations véhicule en outre une vision implicite du corps, perçu comme déficient et incontrôlable. Pour enrayer l’épanchement aléatoire des flux, leurs contraintes sur la sexualité et la capacité à travailler, il serait donc préférable de les abolir chimiquement ou de les réduire jusqu’à les rendre presque invisibles.
La Réappropriation des Menstruations : Rituels et Célébrations
Depuis une dizaine d’années, on assiste cependant à un renouveau autour de la manière d’accueillir et de représenter les menstruations en Occident. Des mouvements de « tente rouge » entendent favoriser autour d’un bâton de parole les échanges entre les femmes à propos de leur vécu menstruel. Certaines célébrations des ménarches sont proposées aux jeunes filles, parfois sur un mode essentiellement commercial et festif, parfois dans une orientation plus rituélique et sororale.
Rituels Personnels et Bien-Être
L’idée d’un accompagnement personnel des menstruations à travers de pratiques rituelles individuelles émergent dans plusieurs recherches. Certains auteurs mentionnent l’importance du repos, l’utilisation de calendrier lunaire durant les règles, le don du sang à la terre, l’art menstruel ou encore la pratique de la méditation, du yoga, de l’écriture réflexive, de la danse, du Qi Gong. Ce renouveau contemporain autour des rituels menstruels exprime le besoin d’une réappropriation d’un corps cyclique et la reliance à une cosmologie. En redonnant du sens à cette expérience corporelle, ces pratiques participent à une reconquête symbolique du féminin, souvent occulté ou dévalorisé dans les sociétés modernes.
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Le Repos et l'Écoute de Soi
Un élément ressortant des rares écrits sur la question est la réponse au besoin de repos que la ritualisation des menstruations semble permettre. Les femmes semblent vouloir revenir à une écoute d ’elles - mêmes et se soustraient à certaines obligations et rythmes venant de l’extérieur. En organisant leur routine autour de leur cycle menstruel, elles affirment une autre manière d’être productives, travaillant à un rythme adapté à leur réalité corporelle. La cyclicité semble également ouvrir la possibilité d’une reliance avec celle de la nature. Le rituel agit ici comme une forme de réancrage cyclique, à la fois corporel et terrien. L’écoute sensible des variations subtiles de l’organisme fait écho avec la conscience des changements du vivant.
L'Autosoin et la Connexion
Les rituels personnels créés apparaissent également comme une forme d’autosoin. D’autres pratiques sont mentionnées comme des éléments venant rythmer le retour du sang menstruel et favoriser cette intériorité. Loin de subir ce moment du mois, la pratique rituélique semble ici au service d’une forme de dialogue, voire de reprise de contrôle sur son corps. Le contact accru avec ses besoins et différentes parties du corps peut également concerner le sang menstruel lui-même, touché et manipulé concrètement lors des rituels mensuels. La pratique de l’art menstruel (consistant à dessiner à partir de son propre sang) peut en être un exemple. De même, l’utilisation de Diva Cup favorise une plus grande proximité conscience au du flux menstruel, mais aussi un contact plus charnel avec lui, couplé à la et la possibilité de sa récupération. Les pratiques rituelles associées peuvent être de verser son sang menstruel dans la terre ou dans ses plantes. Le sang est ici perçu dans sa force de vie, fertilisante, au service de la croissance d’autres vies que celle d’un fœtus. A la modification de la représentation du sang menstruel, qui n’est plus vu comme un simple déchet mais comme un flux intime reliant l’individu à la nature, s’ajoute la possibilité d’un engagement écologique par le remplacement des serviettes hygiéniques, à forte empreinte environnementale.
La Connexion comme Essence des Pratiques Menstruelles
Le thème de la connexion semble se trouver au cœur de l’essence des pratiques menstruelles et transcender toutes les autres fonctions que les rituels peuvent prendre. La pratique menstruelle semble révéler des dimensions d’elles-mêmes qu’elles ne connaissaient pas. La connexion à ses propres besoins et à son rythme propre nourrit un sentiment d’une plus appartenance. Au-delà d’une simple pratique personnelle, l’intime rejoint ici le collectif. La conscience de sa rythmicité menstruelle amène à se sentir partie prenante d’un cycle cosmique.
L'Art Menstruel : Une Expression de Puissance
Plusieurs artistes militantes bousculent les tabous et la stigmatisation entourant ce moment du mois qui annonce que le Messie n’est pas encore dans notre ventre. Aj Dirtystein utilise l’acrylique, l’encre et le sang menstruel pour faire le portrait de femmes fortes et inspirantes, comme Frida Khalo et Courtney Love, dans sa série Filles de putes et menstruosités. Des cris de rage sont étampés sur leur poitrine, au sang menstruel, pour dénoncer les limites imposées aux femmes. En entrevue avec Camille Emmanuelle, Aj Dirtystein explique que le sang, elle l’utilise non comme symbole de la féminité, mais de l’humanité, car il est le fruit de notre engendrement à tous. Son but n’est pas qu’on trouve le sang beau, c’est plutôt de dire un gros fuck you à l’ignorance et à la mystification : « Mystifier quelque chose, c’est lui donner du pouvoir alors que l’accepter, l’incarner c’est le rendre puissant. Je préfère la puissance au pouvoir. Le pouvoir est un truc extérieur qui peut se renverser, la puissance, elle, est intérieure, intouchable.
Jen Lewis récolte son sang menstruel tous les mois dans une coupe, puis le répand dans un aquarium. Elle demande l’aide de son mari pour photographier les mouvements uniques du sang mêlé à l’eau. Le but de la série de photographies féministes Beauty in Blood est de normaliser les fluides menstruels.
Le Manque d'Accessibilité aux Produits Menstruels : Une Injustice Mondiale
Pour de nombreuses femmes, la période des règles est synonyme de honte, d’angoisse, d’isolement et de risques sanitaires. Le tabou des règles peut entraîner un manque d’accès aux protections périodiques. Au Kenya par exemple, certaines personnes utilisent des torchons, du papier journal, des morceaux de matelas… Au Ghana, les filles manquent en moyenne plus de 5 journées d’école par mois en raison de l’accès restreint aux protections périodiques, une précarité menstruelle que l’on retrouve aussi en France ou encore aux États-Unis notamment chez les personnes sans domicile fixe (mais pas que !)
Croyances et Exclusions Liées aux Menstruations
Par ailleurs, les règles sont aussi un motif d’exclusion et de honte à cause de certaines croyances. Au Japon, on ne devrait pas pouvoir accéder à la profession de cheffe sushi quand on a ses règles car ces dernières causeraient un dérèglement gustatif. En Inde, les personnes menstruées ne doivent pas cuisiner au risque de contaminer la nourriture. En Afghanistan, la croyance persiste que se doucher pendant ses règles peut rendre stérile.
Recherche Scientifique Insuffisante et Tabous Persistants
L’ampleur des problèmes de santé liés aux règles en fait un réel enjeu de santé publique. Pourtant, beaucoup de ces troubles sont encore incompris, la faute à une recherche scientifique insuffisante et marquée, elle aussi, par le tabou. Les chiffres sont éloquents : une femme sur cinq (soit 370 millions de personnes) souffrirait de crampes sévères lors de ses règles ; une sur dix (soit 186 millions de personnes) souffrirait d’endométriose, maladie qui touche la muqueuse de l’utérus ; le même nombre serait atteint de polykystose ovarienne, maladie touchant les ovaires. Malgré cela, les maladies et troubles liés aux menstruations sont encore peu connues, peu médiatisées et… peu documentées par la recherche scientifique.
« Nous en savons très peu sur les règles », affirme Tomi-Ann Roberts, professeure de psychologie et présidente de la Société pour la recherche sur les cycles menstruels : « A cause de cela, nos comportements envers les menstruations sont très majoritairement négatifs. Ce qui a des conséquences bien réelles sur l’avancée des connaissances sur le fonctionnement des règles et le soin apportés aux problèmes de santé qu’elles peuvent poser. »
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