Introduction
Les soignants confrontés à des enfants polytraumatisés font face à des situations particulièrement stressantes. Cet article explore les défis spécifiques auxquels ces professionnels sont confrontés, les impacts potentiels sur leur santé mentale et émotionnelle, et les solutions possibles pour atténuer le stress et améliorer le bien-être des soignants.
La Réalité du Terrain: Le SMUR Pédiatrique
Au sein du SMUR pédiatrique de l'hôpital Robert Debré (AP-HP) à Paris, l'équipe se réunit pour la relève. Médecins, infirmiers et ambulanciers partagent leurs expériences des dernières 24 heures. Ces moments d'analyse et de partage sont cruciaux pour comprendre les défis rencontrés et améliorer les pratiques. L'UMH (Unité Mobile Hospitalière), composée d'un médecin, d'un infirmier et d'un ambulancier, intervient dans des situations très variées : brûlures à domicile, transferts de nouveau-nés ou de prématurés en état critique, accouchements à domicile, et plus rarement, des défenestrations ou des prises en charge de polytraumatisés sur la voie publique. La rapidité d'action, la méthode et les décisions justes sont primordiales.
Les Défis Spécifiques Rencontrés par les Soignants
Les soignants pédiatriques, et plus particulièrement ceux travaillant dans des services d'urgence ou de réanimation, sont confrontés à des situations particulièrement éprouvantes :
- Gravité des blessures : Les polytraumatisés présentent des lésions multiples et souvent sévères, nécessitant une prise en charge rapide et complexe.
- Charge émotionnelle : La souffrance d'un enfant, la peur de ses parents, et la responsabilité de sauver une vie créent une pression émotionnelle intense.
- Décisions difficiles : Les soignants doivent prendre des décisions rapides et cruciales, parfois avec des informations limitées et dans un contexte de grande incertitude.
- Travail en équipe : La coordination et la communication au sein de l'équipe sont essentielles, mais peuvent être mises à rude épreuve par le stress et l'urgence de la situation.
- Horaires irréguliers et lourdes charges de travail : Les soignants sont souvent soumis à des horaires irréguliers, des gardes de nuit, et des charges de travail importantes, ce qui peut entraîner de la fatigue physique et mentale.
L'Impact Psychologique sur les Soignants
L'exposition répétée à des situations traumatisantes peut avoir des conséquences significatives sur la santé mentale des soignants :
- Stress post-traumatique vicariant : Ce phénomène, bien connu aujourd'hui, se manifeste par des symptômes similaires à ceux du TSPT (Trouble de Stress Post-Traumatique) chez les soignants exposés aux récits traumatiques d'autrui, et plus particulièrement des reviviscences.
- Épuisement professionnel (burn-out) : Le burn-out se caractérise par un sentiment d'épuisement émotionnel, de dépersonnalisation (distance émotionnelle par rapport aux patients), et de diminution de l'accomplissement personnel.
- Anxiété et dépression : Le stress chronique peut entraîner des troubles anxieux et dépressifs.
- Troubles du sommeil : Les difficultés d'endormissement, les réveils nocturnes et les cauchemars sont fréquents chez les soignants exposés à des traumatismes.
- Problèmes de santé physique : Le stress chronique peut également avoir des conséquences sur la santé physique, telles que des troubles cardiovasculaires, des problèmes digestifs, ou des douleurs chroniques.
Le Trouble de Stress Post-Traumatique (TSPT) chez l'Enfant
Chez l’enfant, le trouble de stress post- traumatique (TSPT) est considéré comme la première atteinte psychotraumatique apparaissant après un vécu traumatogène, avec une prévalence évaluée à 20-50 %. Ce pourcentage varie selon le type d’événement, l’âge… Les violences sexuelles et les prises d’otage entraînent plus de 50 % de TSPT, alors que le taux est d’environ 30 % en cas de catastrophes naturelles. Chez l’enfant, 4 symptômes prédominent : reviviscences de l’événement, conduites d’évitement, suractivation neurovégétative et altération de la cognition et de l’humeur. Leur expression, parfois différente de celle des adultes, peut être difficile à repérer.
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Les Symptômes du TSPT chez l'Enfant
- Reviviscences : Elles se traduisent par des cauchemars qui réamorcent les émotions ressenties lors de l’événement, même si leur contenu n’est pas toujours en lien avec ce dernier. Le jeu traumatique est aussi une manifestation classique en pédiatrie : l’enfant remet en scène ce qu’il a vécu, de façon répétitive. Il est important de noter que la dimension de plaisir qui caractérise normalement les moments de jeu est absente dans ce cas.
- Conduites d'évitement : L’évitement des lieux (s’il existe) est souvent le reflet de l’attitude des parents : si ces derniers fuient certains endroits, l’enfant le fera aussi. Cela concerne également les émotions trop intenses : progressivement, le sujet ne ressent plus de peur, de colère, voire de plaisir. Un évitement social (mise à distance, détachement par rapport aux proches) est aussi décrit, ainsi que celui de tout objet pouvant rappeler le traumatisme (couteau, voiture, par exemple).
- Suractivation neurovégétative : Elle s’exprime le plus souvent par des troubles massifs du sommeil : difficultés d’endormissement, réveils nocturnes, sommeil agité avec cauchemars et terreurs sont caractéristiques. Sont également rapportées : sudation excessive, augmentation du rythme cardiaque et respiratoire, douleurs abdominales, hausse de la réponse électrodermale….
- Altération de la cognition et de l'humeur : Des troubles cognitifs (de la concentration ou de la mémoire) peuvent entraîner des difficultés scolaires.
Prise en Charge du TSPT chez l'Enfant
Si les manifestations persistent au-delà de 1 mois, on peut poser le diagnostic de TSPT. Une prise en charge doit être proposée. Les approches psychothérapeutiques sont recommandées en première intention en pédiatrie. Elles doivent être en adéquation avec les altérations fonctionnelles de l’enfant, ses symptômes et ses capacités développementales. Chez les adolescents, on préconise les thérapies cognitivo-comportementales. Cependant, le traitement du psychotraumatisme est global et spécialisé : des soins pluridisciplinaires au sein d’un centre médico-psychologique de secteur et dispensé par un pédiatre sont parfois nécessaires. Le suivi doit être individualisé et ciblé selon les difficultés cliniques et neurocognitives de l’enfant. Elle peut-être réalisée par un médecin généraliste, un pédiatre, un psychiatre ou pédopsychiatre, un psychologue. Il est essentiel de respecter le rythme de l’enfant et d’expliquer le but de la consultation, en s’adaptant à son âge et à son niveau de développement cognitif et affectif.
Stratégies de Prévention et de Gestion du Stress pour les Soignants
Plusieurs stratégies peuvent aider les soignants à prévenir et à gérer le stress lié à la prise en charge des polytraumatisés pédiatriques :
- Formation et préparation : Une formation spécifique à la prise en charge des traumatismes pédiatriques, incluant des simulations et des exercices de gestion du stress, peut aider les soignants à se sentir plus préparés et compétents.
- Soutien psychologique : L'accès à un soutien psychologique individuel ou en groupe est essentiel pour permettre aux soignants d'exprimer leurs émotions, de partager leurs expériences, et de développer des stratégies d'adaptation. Les cellules d’urgence médico-psychologiques (CUMP) peuvent être mobilisées dans les phases immédiates d’une situation sanitaire exceptionnelle. Ce sont des volontaires professionnels de santé, formés à la prise en charge en urgence du psychotraumatisme. Les consultations réalisées se font en binôme. Plusieurs centres régionaux sont labélisés « Psycho- trauma ».
- Débriefing : Organiser des séances de débriefing après des événements particulièrement traumatisants permet aux soignants de revenir sur l'expérience, d'identifier les facteurs de stress, et de mettre en place des actions correctives.
- Gestion du temps et équilibre vie privée/vie professionnelle : Encourager les soignants à prendre des pauses régulières, à limiter les heures supplémentaires, et à consacrer du temps à leurs activités personnelles et à leur famille est crucial pour prévenir l'épuisement professionnel.
- Techniques de relaxation et de gestion du stress : L'apprentissage de techniques de relaxation, de méditation, ou de respiration peut aider les soignants à gérer leur stress au quotidien.
- Soutien par les pairs : Encourager les échanges et le soutien mutuel entre collègues peut créer un environnement de travail plus positif et moins stressant.
- Reconnaissance et valorisation : Reconnaître et valoriser le travail des soignants, leur exprimer de la gratitude, et leur offrir des opportunités de développement professionnel peut renforcer leur motivation et leur sentiment d'accomplissement.
- Amélioration des conditions de travail : Agir sur les facteurs organisationnels qui contribuent au stress, tels que la charge de travail excessive, le manque de personnel, ou les problèmes de communication, peut avoir un impact significatif sur le bien-être des soignants.
Repérer les Signes d'Alerte chez l'Enfant
Il est important de savoir repérer les signes d’alerte. En effet, certains enfants ne parlent pas spontanément de l’événement (violences sexuelles, harcèlement scolaire, maltraitance). La honte, la culpabilité, la peur de l’agresseur les empêchent de prévenir un adulte. On doit être attentifs à :
- Un changement d’attitude soudain : brusquement, l’enfant se montre plus distant envers sa famille, se replie sur lui-même. Pour les tout-petits, les parents peuvent avoir l’impression qu’ils sont « étranges », « bizarres », « comme différents ».
- Des somatisations multiples : les plus fréquentes sont : maux de ventre, fatigue et migraines. Dans certains cas, des maladies chroniques débutent (asthme ou diabète réactionnel par exemple).
- La chute des résultats scolaires : en raison des difficultés attentionnelles et mnésiques, des souvenirs intrusifs… les difficultés scolaires sont volontiers soudaines et touchent l’ensemble des domaines de compétence de l’enfant (calcul, écriture…).
- Des troubles du sommeil : le rituel du coucher et le sommeil sont perturbés. Les enfants, ayant besoin d’être rassurés, demandent à dormir avec les parents.
Le Rôle de la Bienveillance et de l'Empathie
Bienveillance et empathie sont cruciales car le psychotraumatisme pédiatrique perturbe la famille dans sa globalité : l’enfant victime, les frères et sœurs, mais surtout les parents. Il est important de ne jamais asséner de jugement moral mais plutôt de délivrer des conseils.
Renforcement Positif
Le traumatisme est une rupture dans le quotidien de l’enfant et de sa famille, dans leur trajectoire de vie. Il ne faut pas essayer d’effacer ce qui s’est passé. Un retour à l’état antérieur n’est pas possible. En revanche, la vie peut reprendre, et c’est tout le travail du thérapeute et du soignant que de l’encourager.
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Organisation d’un Cadre Rassurant et Soutenant
Chez les victimes, les émotions de surprise ou bien tout ce qui est ambigu peut être jugé comme négatif. Il faut donc éviter au maximum que les patients et leur famille soient « pris au dépourvu » (annulation d’une consultation, changement de lieu ou de médecin…).
Exemple Clinique: Elsa et le Traumatisme Indirect
Elle est âgée de 9 mois lorsque sa mère vient consulter pour sa grande sœur au centre d’évaluation pédiatrique du psychotraumatisme de Nice. Ce bébé dort bien, mange bien. « Tout est parfait », nous dit la maman. Pourtant, depuis l’accouchement, quelque chose ne va pas. Démarre alors le récit : le 14 juillet 2016, premières contractions, arrivée à l’hôpital, il est presque 22 heures et le bébé n’est pas encore prêt à sortir. C’est le soir du feu d’artifice, le plus simple est d’aller faire un tour, profiter de la fête, en attendant. Arrivée en famille sur la promenade des Anglais, il commence à pleuvoir, un peu. Un instant d’hésitation, et le camion les dépasse à pleine vitesse. Le reste est flou : les contractions, le retour à l’hôpital, l’accouchement. « J’étais mal lors de l’accouchement, j’étais là, puis je n’étais pas là. » Cela évoque un trouble dissociatif, qui se prolonge dans les heures suivantes. Dès le début de la consultation, la maman place le landau face au mur, Elsa est dedans. La position assise n’est pas acquise. Le bébé n’émet aucun son. Son attention semble ne pas se fixer. À la fin de la consultation, une guidance mère-enfant mensuelle avec un pédopsychiatre est prescrite. Au fur et à mesure, le jeu apparaît, et la croissance staturo-pondérale est relancée. Pour autant, la petite fille explore à peine l’environnement, ne babille pas, a peu d’expressions faciales. En juillet 2017, Elsa a presque 1 an. Elle est prête à marcher et vient de dire son premier mot : « Papa ». Un projet de socialisation est mis en place avec les parents afin qu’elle passe au moins 3 jours en crèche à partir de septembre. La rentrée se passe bien. Elle commence à parler, mais uniquement à la crèche. D’autres symptômes apparaissent : troubles de l’endormissement, cauchemars quotidiens (Elsa ne veut plus aller dormir), crises de colère. Juillet 2018. Il n’y a plus de retard de langage et moins de crises. Les cauchemars et les difficultés de régulation émotionnelle persistent : Elsa se met à hurler dès qu’elle a une émotion forte. Juillet 2019. Malgré quelques crises de colère, parfois des cauchemars, c’est une enfant joyeuse, qui joue avec les autres et a trouvé sa place au sein de sa famille. Son état psychiatrique s’est nettement amélioré. Des rendez-vous trimestriels sont organisés afin de surveiller son évolution clinique.
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