L'Espagne, souvent citée comme un exemple en matière d'avancées sociales, a connu une histoire complexe en ce qui concerne le droit à l'avortement. Ce droit, intimement lié à la condition féminine et à l'influence de la religion catholique, a été marqué par des avancées significatives, des reculs notables et des débats passionnés.

Les Prémices d'une Reconnaissance (1931-1936)

L'année 1931 marque un tournant décisif dans l'histoire des droits des femmes en Espagne. La Constitution de la Seconde République reconnaît le droit de vote pour tous les citoyens âgés de plus de 23 ans, amorçant ainsi une quête d'égalité entre les sexes. L'année suivante, la reconnaissance du mariage civil et du divorce témoigne d'une volonté de séparer l'État de l'Église, un facteur essentiel pour l'émancipation des femmes dans un pays où la religion catholique exerçait une influence considérable. Sous la Seconde République, les femmes pouvaient participer à la vie active et politique. En 1936, l'avortement est autorisé pour la première fois en Catalogne.

La Dictature Franquiste : Un Retour en Arrière (1939-1975)

Cette brève période de progrès est brutalement interrompue par la Guerre Civile et l'instauration de la dictature franquiste en 1939. Tous les droits civiques acquis sous la Seconde République sont annulés, et un rapprochement entre le pouvoir et l'Église s'opère. Les femmes sont particulièrement touchées par ces décisions. Pour les Franquistes, la place de la femme est au foyer, à élever ses enfants et aimer son mari, et non pas à travailler et accomplir des tâches qui étaient considérées comme masculines. Toute une propagande allant en ce sens est alors lancée, qui va rendre la femme dépendante de l’homme. La situation de la femme va plus ou moins redevenir ce qu’elle était en 1889, c’est-à-dire qu’elle va se retrouver sous la tutelle de l’homme. Elle lui doit obéissance, il est son représentant légal, et d’un point de vue pénal, l’adultère et l’insulte envers le mari sont considérés comme des délits ce qui n’est pas le cas lorsque c’est le mari qui trompe sa femme.

Une politique nataliste est mise en place, encourageant les femmes à avoir des enfants pour la Patrie et à les élever dans un esprit patriotique. La Section Féminine est chargée d'encadrer les jeunes femmes pour s'assurer que leur éducation soit axée sur la maternité et le dévouement à la nation. Pour être une femme honnête, cette dernière doit se tourner vers la religion catholique, la soumission et l’abnégation. « La mission assignée par Dieu à la femme, c’est la maternité dans son foyer. Tout ce qu’elle fera, tout ce que nous ferons pour elle, devra être subordonné à cet objectif.

Dans cette logique de procréation, les contraceptifs et le droit à l'avortement sont interdits. Dès que le franquisme va se retrouver au pouvoir, l’interruption volontaire de la grossesse va être interdite et sera sévèrement punie, que cela soit pour les femmes qui l’auraient pratiqué ou pour toute autre personne qui les aurait assistées. L’avortement n’était permis en aucun cas, même si la vie de la mère se trouvait en danger et même si le fœtus avait une malformation.

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De nombreuses raisons poussaient les femmes à avorter clandestinement ; non seulement parce que, jusqu’en 1978, les contraceptifs étaient interdits et que les méthodes de contraception de fortunes connaissaient de nombreuses défaillances, mais aussi parce que les femmes étaient victimes de viols, étaient trop jeunes pour pouvoir élever un enfant, vivaient seules, avaient peur d’être rejetées par leur famille et par la société, que leur compagnon ne reste pas avec elles, ou bien qu’elles ne puissent garder leur emploi. Elles pouvaient également se retrouver dans l’impossibilité matérielle d’élever un enfant ou plus d’enfants qu’elles n’en avaient déjà.

Les avortements clandestins, pratiqués dans des conditions sanitaires déplorables, mettaient gravement en danger la santé et la vie des femmes. Les méthodes pouvaient aller de l’utilisation de plantes ou de produits chimiques jusqu’à utiliser des sondes ou tout objet long et pointu tels des aiguilles à tricoter ou des cintres, en passant par l’ingurgitation d’une forte dose de médicaments ou bien se frapper le ventre, faire exprès de tomber ou pratiquer des sports éreintants et très physiques pour interrompre la grossesse. Toutes ces méthodes pouvaient entraîner de très grands risques pour la femme ; les conditions sanitaires n’étant jamais vraiment favorables (utilisation de matériel non stérile, mains sales…), les femmes pouvaient attraper des infections tel que le tétanos, par exemple. Les avortements pouvaient aussi se révéler être incomplets : si la personne l’effectuant ne connaissait pas bien l’anatomie de la femme, le fœtus pouvait être retiré sans que le placenta le soit, ce qui pouvait entraîner des saignements importants voire même des hémorragies. Elles courraient également le risque de se porter de graves blessures aux organes, comme des déchirures dans les parois de l’utérus ou toucher d’autres organes comme les trompes, les ovaires, les intestins ou la vessie. Parfois, un avortement clandestin pouvait entraîner la stérilité de la femme ou bien même sa mort.

Lorsqu’un avortement tournait mal, les femmes se voyaient dans l’obligation de recourir aux centres hospitaliers où les médecins pouvaient agir de deux manières différentes : soit ils fermaient les yeux sur la raison de leur venue, soit ils les dénonçaient devant les services de police. La crainte de cette dernière solution pouvait retenir les femmes à demander de l’aide. Dans les grandes villes, certains praticiens de cliniques ou hôpitaux consentaient à pratiquer l’avortement malgré l’interdiction, si la patiente qui le leur demandait acceptait d’y mettre le prix, qui en général était très élevé. Dans ce cas-là, il n’y avait que les femmes aisées qui pouvaient avoir recours à cette méthode. Les femmes ayant de l’argent pouvaient également partir dans d’autres pays où l’avortement était autorisé pour pouvoir le faire dans des conditions sécurisées. Ainsi, l’Angleterre a été le pays qui a accueillit le plus grand nombre de femmes espagnoles enceintes durant la dictature.

Vers une Dépénalisation Timide (1975-2010)

Après la mort de Franco en 1975, l'Espagne amorce une transition démocratique. En 1978, la vente des contraceptifs est dépénalisée, marquant une première étape vers la libéralisation de la contraception. Cependant, il faut attendre 1985 pour que l'avortement soit dépénalisé, et ce, sous certaines conditions restrictives. L’article spécifiait ainsi que l’avortement pouvait être pratiqué en cas de viol (jusqu’à 12 semaines), de malformation du fœtus (jusqu’à 22 semaines), ou de risques importants pour la santé physique ou psychologique de la mère (sans limite de temps). Dans les deux derniers cas, l’avis d’un médecin était demandé. Quand au risque psychologique pour la mère, c’est un psychiatre du centre où se pratiquait l’avortement qui devait se prononcer.

L'Ère Zapatero : Une Législation Plus Libérale (2004-2011)

L'arrivée au pouvoir du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) en 2004, avec José Luis Rodríguez Zapatero comme président, marque une nouvelle ère pour les droits des femmes en Espagne. Le gouvernement Zapatero adopte une série de lois progressistes en matière de parité et d'égalité, faisant de l'Espagne un exemple pour les pays européens.

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En 2010, une nouvelle loi sur l'IVG est adoptée, autorisant l'avortement libre jusqu'à la 14e semaine de grossesse. S’il y a danger pour l’état de santé de la mère, l’avortement peut se produire jusqu’à la 22e semaine. En cas de malformation du fœtus, cela peut dépasser la 22e semaine si la malformation se révèle très grave, non guérissable ou incompatible avec la vie. Les mineures entre 16 et 18 ans peuvent avorter sans autorisation parentale s’il s’avère qu’elles risquent de rencontrer de sérieuses difficultés par la suite à cause de leurs parents. Elles peuvent également avorter en restant anonymes. Lorsqu’une femme fait la demande d’un avortement, elle doit avoir vu un médecin qui doit lui donner toutes les informations qui puissent lui être utiles et elle doit prendre trois jours de réflexion avant de continuer quoique ce soit.

La Tentative de Restriction de Rajoy (2011-2014)

En 2011, le Parti Populaire (PP), avec Mariano Rajoy comme nouveau président du gouvernement, remporte les élections générales. Le PP propose une mesure bien plus conservatrice et qui remet en question la légalité de l’avortement, intitulé « Loi de Protection de la vie de l'enfant conçu et des droits de la femme enceinte » (Ley de Protección de la Vida del Concebido y de los Derechos de la Mujer Embarazada). En effet, si cette loi passe, le régime du délai ne sera plus d’actualité et une femme ne pourra avorter que sous certaines conditions : si la grossesse met en danger la santé physique ou psychologique de la mère, dans quel cas l’avortement sera autorisé jusqu’à la 22e semaine, ou si elle a été victime d’un viol. Les mineures n’auront plus le droit d’avorter sans prévenir et sans avoir le consentement de leurs parents. Cette loi est encore plus restrictive que celle qui avait cours en 1985, ne parlant pas de la possibilité d’avorter en cas de malformation du fœtus. Ou pour cela, il faudra avoir recours au fait que cela puisse nuire psychologiquement à la mère. Mais si la malformation est découverte après la 22e semaine autorisée, sauf si la malformation s’avère incompatible avec la vie, la femme ne pourra plus avorter. De plus, les démarches à suivre seront beaucoup plus contraignantes que ce qu’elles sont jusqu’à présent. En effet, contrairement à la loi de 2010, en cas d’avortement pour cause de danger pour la santé psychologique, la femme devra être suivie par deux psychologues au lieu d’un seul, pour que deux avis soient donnés sur sa santé. Deux professionnels qui, en plus, ne doivent pas travailler dans le centre où aura lieu l’avortement. La femme devra également être informée sur l’avortement et recevoir des conseils de la part des service sociaux sur les autres alternatives qui existent à la place de l’interruption volontaire de la grossesse et prendre sept jours de réflexion (et non plus trois) avant de pouvoir continuer les démarches. Si la décision de l’arrêt de la grossesse est prise car cela serait le résultat d’un viol, pour que cette raison de demande fonctionne, il faudra que le viol ait été dénoncé préalablement.

Ce projet de loi suscite une vive opposition et est finalement abandonné en 2014.

La Situation Actuelle et les Perspectives d'Avenir

Aujourd’hui, les dénommés « providas » luttent encore pour le faire interdire dans le pays. En effet 90% des espagnoles ayant voulu avorter se disent s’être senties harcelées et 66% menacées. Plus loin encore, le leader de Vox en Castille-et-Léon Juan García-Gallardo a fait polémique début 2023 en proposant un plan pour freiner l’avortement dans la région. Il souhaitait par exemple obliger les femmes désirant avorter à écouter les battements de cœur du fœtus tout en visualisant une échographie en 4D de ce dernier. Elles auraient aussi dû en parler avec un professionnel de la santé mentale. Encore une fois, si cette proposition a provoqué un tollé, elle illustre parfaitement les réticences d’une partie de l’Espagne à l’IVG.

Face à ces contestations, le gouvernement de gauche espagnol a proposé d'inclure le droit à l'avortement dans la Constitution, à l'instar de la France. Cette proposition vise à prémunir ce droit contre d'éventuelles remises en question par les forces conservatrices. L’Espagne est souvent prise en exemple en matière d’avancées sociales. Mais pour une fois, le pays d’Europe du Sud va s’inspirer de son voisin français. Comme le rapporte El País, la coalition de gauche au pouvoir est en train d’élaborer un projet de réforme visant à inscrire le droit à l’avortement dans la Constitution espagnole ainsi que l’a fait la France en 2024. D’après le journal de centre gauche, le gouvernement craint que le droit à l’IVG (interruption volontaire de grossesse) soit à terme “remis en cause” par l’union des droites espagnoles − le Parti populaire (PP, droite traditionnelle) et Vox (extrême droite). L’idée de figer le droit à l’IVG dans la Constitution avait été évoquée dès mars 2024, à l’initiative de la formation Sumar (gauche radicale), partenaire de gouvernement du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), se souvient El País. Le PSOE n’y avait pas donné suite, prétextant un manque de “consensus” sur la question. “Mais les socialistes ont changé d’avis”, note le quotidien. Car fin septembre, la municipalité de Madrid, aux mains du PP, a donné son feu vert à une initiative portée par Vox, qui impose aux femmes souhaitant avorter dans la ville d’être informées à propos d’un prétendu “syndrome postavortement”. Théorie fumeuse Ce “faux traumatisme” − dont l

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La route vers la pleine reconnaissance du droit à l'avortement en Espagne reste semée d'embûches. Les inégalités d'accès à l'IVG persistent, notamment en raison de l'objection de conscience des médecins et de la répartition inégale des services d'avortement sur le territoire.

L'Espagne dans le Contexte Hispanophone et Mondial

L'Espagne, avec ses avancées et ses reculs, s'inscrit dans un contexte plus large de luttes pour le droit à l'avortement dans le monde hispanophone et au-delà.

En Amérique latine, la « marea verde » (nom donné aux manifestations en faveur de l’avortement initiées par l’argentine en 2020) poursuit sa course. L’occasion de faire un point sur les avancées et les contestations de l’IVG dans le monde hispanique.

Pays dans lesquels l’avortement est illégal : Salvador, Nicaragua, République Dominicaine, Honduras, Guatemalapays dans lesquels l’avortement est légal : Cuba (1965), Uruguay (2012), Argentine (2020), Colombie (2022), Mexique (2023).Pays dans lesquels l’avortement est possible seulement en cas de viol, malformation fœtus ou danger pour la vie de la mère : Vénézuela, Pérou, Paraguay, Panama, Équateur, Costa Rica, Chili, Bolivie, Brésil.

Malgré ces avancées, on observe de nombreuses contestations voire régressions dans certains États où l’avortement est pourtant possible (libre ou limité). Dans la dernière proposition de constitution que les chiliens ont rejeté fin 2023, il y avait notamment un article visant à « protéger la vie de toute personne à naitre » approuvé par le conseil rédigeant la constitution (dominé par l’extrême droite). Autre exemple en Argentine : alors même que ce pays est vu comme l’initiateur de la récente vague verte, le nouveau président ultralibéral Javier Milei a assuré début mars que ceux qui avaient soutenu la dépénalisation de l’avortement en 2020 étaient « des assassins » et qu’avorter était « un meurtre ».

Dans d’autres États, où l’IVG est interdite, les sanctions s’alourdissent. Le Guatemala a par exemple voté une loi « pour la protection de la vie et de la famille » en 2022 qui punit de 10 ans de prison toute femme réalisant son propre avortement. Au Salvador, les peines peuvent s’élever jusqu’à 50 ans de prison.

Le droit à l'avortement reste encore très limité dans un bon nombre de pays hispanophones. L’interruption volontaire de grossesse en Espagne a connu de nombreux aléas, notamment du fait de la tradition catholique espagnole qui freine certains progrès sociaux comme le droit à l’IVG.

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