Au début du XIXe siècle, la littérature se positionnait comme une concurrente de la philosophie, voire, pour les romantiques d'Iéna, comme son prolongement par d'autres moyens. La notion de littérature émergeait alors pour formuler en termes théoriques l'indifférenciation qui régnait sous le régime des « Belles Lettres ». Face à cette confusion des domaines, certains philosophes, tel Hegel, maintenaient l'opposition entre les deux. C'est dans ce contexte qu'il prononça les cours qui furent publiés dans l'Esthétique, où il assigne une place précise à la littérature : un moment de l'édifice philosophique et historique, et une source de références pour nourrir l'histoire des formes de l'art et de l'esprit.

La Littérature comme Enjeu Polémique

En construisant son esthétique, Hegel menait un projet concurrent des autres programmes esthétiques développés par ses contemporains romantiques, qui faisaient de la littérature le nouveau nom d'une philosophie ayant trouvé sa plénitude en mouvement. La littérature menaçait donc la philosophie discursive et la tradition philosophique que Hegel, bon gré mal gré, poursuivait. Il n'est donc pas anodin que, dans son œuvre, Hegel accorde à la littérature la même place historique que celle que lui accordent ces romantiques qu'il pourfend. L'Esthétique peut ainsi se lire comme une construction polémique.

De ce rapport conflictuel, l'Esthétique ne conserve que des traces, dans des lectures qui composent une sorte de journal de bataille, en filigrane du texte apparemment si ordonné. Hegel se livre à deux sortes de lecture : une théorique, prescriptive qui assigne à la littérature une place comme institution ; l'autre, herméneutique, qui présente la littérature par des cas, exemples, références, lectures de détail.

Lectures Contraires et Contrariées

Ces deux niveaux entrent parfois en contradiction, lorsqu'une référence ponctuelle désagrège la continuité de l'édifice, ou qu'une lecture ouvre une brèche dans le système théorique. Se révèle alors un 3e niveau, celui des lectures implicites, tues, voire occultées. Là s'ouvre un champ immense de « mélectures » : les lectures littéraires proposées par Hegel traduisent malentendus, contre-sens, travestissements, refus de reconnaissance, dénégation. Ces lectures refoulées sont cadrées par les catégories historiques de la littérature ainsi que par une pratique de la citation et du commentaire, comme si l'institutionnalisation de la littérature dans l'édifice historique pouvait servir à tenir loin de la philosophie le spectre de sa dissolution dans la littérature.

Ces lectures contraires et contrariées concernent au premier chef les théories esthétiques et les lectures proposées par les romantiques, contemporains avec lesquels Hegel est en désaccord. Elles touchent aussi la dette littéraire de Hegel, et notamment la façon dont sa pensée de l'Histoire repose sur des modèles dramatiques et romanesques.

Lire aussi: Guide complet pour les parents à la crèche Graine de Génie

La Place de la Littérature dans l'Esthétique Hégélienne

L'Esthétique retrace l'histoire des formes de l'art depuis la période pré-classique. Dans cette élaboration, la littérature se voit attribuer une place historique, en même temps qu'elle fournit à Hegel un réservoir d'exemples pour illustrer les différents âges de l'esprit. Elle fait donc l'objet d'une lecture théorique, mais aussi de lectures critiques, analyses de textes qui viennent appuyer la construction philosophique. Or ces deux usages entrent en confrontation.

Sous la catégorie de la « Poésie », la littérature constitue selon Hegel la dernière forme de l'esprit, après l'architecture, forme de l'ère symbolique, et la sculpture, propre à l'âge classique. Elle est la création de la dernière période l'art, le romantisme. Celui-ci marque la fin du parcours historique : au terme de l'Esthétique, Hegel a rejoint son époque, et la littérature constitue donc pour lui la forme de production contemporaine. Mais cette fin est plus qu'un terme chronologique, elle en représente aussi l'achèvement, l'exténuation d'une évolution qui, pour Hegel, mène à la fin de l'art. La littérature serait donc la forme de la fin de l'art, la production dernière d'un mode de l'esprit en voie de disparition.

Comme il divise les différentes sortes d'art, Hegel distingue des types de littératures, selon les genres. Dans l'édifice théorique, la littérature est essentiellement considérée sous l'angle de la poésie. Elle n'est, par conséquent attachée exclusivement à aucune forme déterminée de l'art. L'art culmine dans la poésie en deux sens. Celle-ci constitue la forme liée à la capacité de création en soi, la poiesis, l'activité du sujet absolu qu'est l'artiste. Période historique, la poésie est aussi un mode de discursivité en face de la philosophie, qui serait la sortie de ce régime de l'art.

La Supériorité Philosophique et les Limites de la Littérature

Mais lorsque Hegel s'interroge sur la façon dont littérature et philosophie peuvent se rencontrer et constituer des discours mêlés, les points de contact restent purement formels, les deux champs entretenant de facto un rapport d'extériorité : soit la poésie s'avance vers la philosophie, en thématisant une interrogation inquiète, soit la philosophie utilise les moyens de la poésie pour cacher son articulation discursive et en adoucir la sécheresse. La littérature se révèle donc une forme soumise à la supériorité philosophique. Elle constitue le dernier moment de l'art, devant mener à la religion, la philosophie et la morale.

En effet, dans la citation précédente, l'imagination manifeste le pouvoir absolu du sujet créateur, qui ne dépend plus ni du monde ni des formes. Mais Hegel reprend là les notions d'imagination et de fantaisie par lesquelles les romantiques cherchent à définir une puissance de l'esprit qui serait à la fois capacité d'invention, pouvoir de déréalisation du monde et esprit comique. Toutefois, si Hegel lit l'âge littéraire selon cet idéal, il lui refuse la valeur positive, ou dernière, que les romantiques lui confèrent. Pour lui, ce moment n'est que la caricature de la liberté véritable, l'isolement d'un sujet absolu. Il l'interprète comme un paroxysme et une crise du sujet et de l'art. La théorie de L'Esthétique assigne à la poésie une place qui est en fait mise à mal par les contradictions de la théorie des genres hégélienne et son mode de succession historique.

Lire aussi: Retraite : Année 1970

Le Roman : Un Genre Débordant

Paradoxalement, Hegel laisse une place la plus grande au genre littéraire qui semble le moins nourrir sa propre pensée dans le déroulement de l'ouvrage philosophique. Non seulement Hegel s'interroge peu dans l'Esthétique sur la poéticité de la philosophie et son écriture, mais les modèles narratifs mis en jeu par la pensée de l'Histoire hégélienne font des modèles dramatiques et romanesques, et non poétiques au sens strict, les paradigmes secrets de la construction historique. Cette contradiction entre l'importance théorique de la poésie et sa place mineure dans le fond se traduit tout d'abord par les heurts du développement discursif consacré aux différentes catégories poétiques. Dans la poésie (au sens large), Hegel semble moins s'intéresser au genre lyrique qu'aux formes épiques et dramatiques, qui l'encadrent et semblent le dépasser.

Le roman semble déborder l'édifice de l'Esthétique, tant sur le plan rédactionnel que sur les plans théorique et historique. Cette ouverture hors texte est suivie du chapitre sur la poésie lyrique, qui est à nouveau dépassée, mais cette fois-ci dans le texte, par l'ouverture sur la poésie dramatique. De plus, ces deux formes dépassant le lyrisme personnel, c'est-à-dire la « poésie » au sens strict, sont reliées l'une à l'autre sans passer par l'élément de la subjectivité lyrique. En effet, dans la section consacrée à la poésie épique qui précède la poésie lyrique, Hegel fait du conflit le cœur du roman : « Une des collisions les plus ordinaires et qui convienne le mieux au roman est le conflit entre la poésie du cœur et la prose opposée des relations sociales et du hasard des circonstances extérieures.

Si l'influence du modèle romanesque sur la pensée hégélienne reste à analyser, l'importance de la tragédie et du tragique a été mise en lumière dans la Bildung hégélienne, sa formation et sa conception de la culture. Toutefois, même dans l'art dramatique, un point essentiel est en souffrance : on n'a pas assez étudié l'autre versant de l'art dramatique - pourtant aussi important dans les catégories mentales de l'époque romantique -, la comédie et le comique.

Le Comique : Point Faible ou Point Tournant ?

On aurait pu s'attendre à ce que la poésie par sa place privilégiée, essence même de la création, constitue aussi le lieu par lequel le système se défait, le point tournant de chaque période esthétique. Or il semble que les ferments de dissolution d'une ère ne soient justement pas contenus dans le lyrisme, mais dans le comique. Si l'art romantique est la dernière forme esthétique, le sommet en est l'ironie. Hegel inscrit cette notion, empruntée aux romantiques de Iéna, et particulièrement à Friedrich Schlegel, dans le point ultime de l'art littéraire contemporain. Mais, en même temps, il refuse de considérer qu'elle participe d'une pensée philosophique. La stase impensable que représente l'ironie finit par gagner à rebours tout l'édifice de la construction esthétique, pour remettre en cause l'idée même du progrès esthétique.

Permanences et Récurrences

Tout d'abord, il semble que certaines formes se retrouvent à tous les âges de la création et représentent donc une permanence. Ces récurrences sont de deux sortes, déclinées sous différents noms : soit la forme hyperbolique, qui manifeste l'arbitraire du poète, soit la forme minimale, reflet du monde prosaïque. On pourrait les réduire à deux tendances de l'écriture. D'une part, le retravail des limites des genres jusqu'à leur éclatement, la fantaisie débridée : « chez Jean-Paul, en particulier, les métaphores, les saillies, les plaisanteries s'entrechoquent et se détruisent ; c'est une explosion continuelle dont on est ébloui ». L'intérêt consiste à façonner une inscription, à exprimer le fait pour les contemporains et la postérité ; c'est le récit pour le récit, et dès lors l'expression est poétique, c'est-à-dire qu'elle révèle comme une création (poiein) de l'esprit qui laisse le fond dans sa simplicité et cependant façonne l'expression à dessein.

Lire aussi: Baccalauréat : focus sur les trimestres

Pour Hegel, le choix d'accentuer l'un des deux pôles de l'art, soit le sujet soit le monde, ouvre deux formes de création. La première offre le moyen pour l'œuvre de s'inscrire à contre-courant de son époque, et d'ouvrir une nouvelle ère. La seconde forme constitue au contraire un mode intemporel, une façon qu'a l'œuvre de se réduire pour pouvoir traverser le temps. Ces deux tendances seront reprises par Nietzsche : l'écriture qui cherche à être « inactuelle », celle des philosophes allant contre leur époque, d'une part, celle qui s'assèche dans le noyau narratif pour pouvoir traverser la durée, d'autre part. Ces deux formes d'a-temporalité sont justement ce que les romantiques de Iéna ont recherché dans les deux modèles de l'œuvre auxquels il recourent : d'un côté, la république des voix diverses, de l'autre, le germe. On commence à entrevoir là une proximité entre Hegel et les romantiques. La vie des œuvres, assurée par ces deux formes, défait les frontières des différents ages esthétiques.

Dissolution du Système Normatif

Comme tous les projets d'Esthétique que présentent les philosophes romantiques, celui de Hegel oscille entre un caractère descriptif, qui perçoit la vie des formes concrètes, et un caractère prescriptif, qui détermine des âges historiques et des définitions de l'art. Or, c'est la notion de comique qui marque la dissolution du système normatif, hiérarchisé et chronologique de l'Esthétique.

Les deux modes d'a-temporalité, excès et minimalisme, sont l'endroit où la théorie hégélienne semble s'effriter : sous les catégories du comique objectif et de la poésie du monde, Hegel en vient à valoriser ce qu'il rejette ailleurs sous un autre nom, d'une part l'arbitraire du créateur, soit l'ironie, d'autre part, la représentation de la banalité, soit le prosaïsme. Dans sa présentation du romantisme, Hegel présente justement ces deux formes comme les deux tendances résumant l'aporie romantique. Pourtant, ces deux formes se trouvent valorisées par des exemples littéraires : Hegel donne une lecture positive de ce qu'il condamne ailleurs. C'est simplement l'imagination qui se plait à contempler les objets, qui s'abandonne au torrent de ses impressions, et, dans une libre insouciance, s'amuse à jouer avec la rime et la mesure savante des vers. Partout néanmoins respire une satisfaction intime, une sérénité intérieure de l'âme qui, dans son essor, plane au-dessus des embarras et des soucis de la vie réelle. Le jeu de la fantaisie et le prosaïsme sont ici acceptés, comme si un simple changement dans la dénomination, ainsi que dans les adjectifs et adverbes qui décrivent le texte, justifiait le changement de catégorie, trahissant le fait que la terminologie théorique dépend de l'impression subjective du lecteur.

Contradictions et Interrogations

Cette lecture de Goethe conclut le passage où Hegel présente une forme d'humour objectif, qui serait positive, et qui se distingue du comique du sujet, fermement condamné : « nous avons vu l'intérêt se fixer tantôt sur les accidents du monde extérieur, tantôt sur les caprices de la personnalité. Mais maintenant, si cet intérêt va jusqu'à faire que l'esprit s'absorbe dans la contemplation extérieure, et qu'en même temps l'humour, tout en conservant son caractère subjectif et réfléchi se laisse captiver par l'objet et sa forme réelle, nous obtenons dans cette pénétration intime un humour en quelque sorte objectif. » L'ironie et l'humour subjectif sont rejetés, là où l'humour objectif regroupe les mêmes traits mais est présenté comme une libération du sujet, et donc valorisé. Cette dualité (deux catégories, revalorisation du refusé) ouvre à rebours dans l'édifice de l'Esthétique une contradiction, qui semble mettre en péril sa construction.

À y bien regarder, le déséquilibre se produit avant : les références littéraires faites par Hegel viennent contredire sa théorie, ou du moins en ôter le caractère définitif, en révéler le côté prescriptif. Le philosophe cite des œuvres littéraires pour la période classique, comme pour la période symbolique, qui témoignent de l'esprit de l'époque au même titre que l'art propre à chaque période : l'art littéraire est donc autant une forme du passé. Certes, Hegel n'a pas prétendu qu'un seul art existait, mais il cherchait le plus révélateur à chaque époque, celui sur lequel l'accent est le plus mis. Entre l'historicité et l'intemporalité, les catégories se brouillent. De fait, certaines formes historiques sont aussi des invariants, et même, des principes intemporels qui agissent dans la structuration historique de l'esthétique. Tout d'abord, la forme littéraire comique est présente à chaque époque.

Le Génie et la Technique : Une Dialectique Hégélienne

Dans son Esthétique, Hegel explore la question du génie artistique et de sa fécondité, en soulignant la nécessité d'une pensée disciplinée et cultivée, ainsi que d'un exercice plus ou moins long. Il reconnaît que le génie et le talent sont des dons naturels, mais insiste sur le fait que, pour être féconds, ils doivent être accompagnés d'une technique maîtrisée.

Le paradoxe du génie : don naturel et travail nécessaire

Hegel aborde d'emblée le paradoxe apparent entre le génie comme don inné et la nécessité d'un travail acharné pour le développer. Il concilie ces deux aspects en affirmant que le génie, pour être fécond, doit posséder une pensée disciplinée et cultivée, ainsi qu'un exercice plus ou moins long. Autrement dit, le génie renvoie à une disposition innée qui ne peut se révéler pleinement sans être exploitée et développée par un exercice approprié.

La technique comme savoir-faire essentiel

Hegel souligne que toute œuvre d'art présente un côté purement technique qui ne peut être maîtrisé que par l'exercice. Il prend l'exemple des arts qui comportent une dextérité manuelle, tels que l'architecture et la sculpture, où la maîtrise des outils et des matériaux est indispensable. Même dans les arts moins manuels, comme la musique et la poésie, il existe un côté technique qui demande un apprentissage ou une certaine expérience, comme la prosodie et l'art de rimer.

L'art comme confrontation avec la matière

Hegel généralise son propos en affirmant que tout art s'exerce sur une matière, qu'il s'agisse de mots, de notes de musique ou d'un bloc de marbre. L'artiste doit donc maîtriser cette matière et la transformer pour exprimer son génie. L'œuvre d'art naît ainsi de la rencontre dialectique entre un don inné et une matière qui lui résiste.

tags: #le #génie #pour #être #fécond #hegel

Articles populaires: