L'ouvrage de Camille Peugny, "Le Destin au Berceau. Inégalités et reproduction sociale", publié aux Editions du Seuil en 2013, explore la persistance des inégalités sociales et de la reproduction sociale en France. S'appuyant sur des analyses statistiques et des données récentes, Peugny dresse un constat amer : malgré les progrès réalisés en matière d'éducation et de mobilité sociale au XXe siècle, le déterminisme de la naissance reste fort et menace la cohésion sociale. L'auteur propose également des pistes pour réduire ces inégalités et favoriser une plus grande égalité des chances.
Le mirage des sociétés « moyennes »
Dans un premier temps, Peugny remet en question l'idée d'une moyennisation de la société française. Il revient sur les théories de la moyennisation, portées par des sociologues comme Henri Mendras, qui postulaient une disparition des classes sociales et une homogénéisation des modes de vie.
Selon Henri Mendras notamment, la France a connu un « émiettement » des classes sociales lors des Trente Glorieuses avec la disparition de leur identité et de leurs antagonismes : celles-ci transforment la condition et la culture ouvrières, la bourgeoisie rentière a disparu, les paysans déclinent numériquement, les modes de vie ruraux s’urbanisent… Surtout, les niveaux de vie s’élèvent rapidement et les inégalités se réduisent. La sécurité sociale offre au salariat une protection contre les principaux risques de la vie. Mendras propose alors une nouvelle représentation de la société française organisée en constellations. Au sein d'une constellation centrale en expansion, les techniciens, cadres moyens et employés de bureau, porteurs d’un libéralisme culturel, jouent un rôle de « noyaux innovateurs » : la diffusion de leurs valeurs, axées sur la liberté et l’épanouissement individuel, refaçonne l’ensemble de la société.
Peugny nuance cette vision en soulignant que la progression de la mobilité sociale s'est arrêtée dans les années 1970 et que les trajectoires de mobilité sont de faible amplitude, traversant rarement l'espace social. Il montre également la faible pertinence de certains indicateurs statistiques utilisés pour appuyer l’hypothèse de la moyennisation. L'auteur souligne que la France reste une société de classes et que seules les transformations structurelles ont permis d'enrayer (temporairement) la reproduction des inégalités.
Depuis les années soixante-dix, la montée du chômage, la précarisation et la paupérisation de la jeunesse participent au déclassement entre les générations et au cours du cycle de vie. Déclassement et peur du déclassement sapent la cohésion sociale en générant des tensions entre les groupes socialement proches. Surtout, le clivage entre qualifiés et non qualifiés se renforce. Le nombre d’emplois routiniers ou d’exécution augmente, alors même que ces emplois exposent leurs détenteurs à la précarisation ; la faiblesse de leurs ressources économiques et culturelles les empêche de répondre à l’exigence de mobilité, devenue aiguë avec la mondialisation. Ainsi, la part des Français se déclarant appartenir à la société moyenne a beau s’accroître, celle-ci n’est en définitive qu’un mirage.
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Vingt-cinq ans de reproduction sociale
Le deuxième chapitre est consacré à l'analyse de la reproduction sociale en France au cours des 25 dernières années. Peugny constate que le "progrès générationnel" amorcé pendant les Trente Glorieuses s'est essoufflé, avec un renforcement des inégalités entre générations. Les cohortes nées après les années 1950 connaissent des difficultés croissantes en matière d'emploi, de salaire et de carrière.
Le ralentissement de la croissance à la fin des années soixante-dix s'accompagne d'une profonde détérioration de l’insertion sur le marché du travail pour les cohortes nées depuis les années soixante. Le rythme de la mobilité professionnelle est bouleversé ; les positions se figent dès 35 ans. Les enfants de classes populaires voient leurs trajectoires ascendantes se compliquer et se raréfier ; les enfants de cadres connaissent de plus en plus des trajectoires descendantes. « La structure générationnelle de la société française s’apparenterait à une gérontoclassie dans laquelle les statuts, le pouvoir et la richesse seraient confisqués par les générations les plus anciennes, au détriment des plus jeunes ». La nature du contrat de travail continue de se dégrader : les jeunes actifs sont surreprésentés dans les emplois d’exécution.
Camille Peugny dénonce notamment « l’extraordinaire dualisation des emplois qui plonge des millions de salariés d’exécution (…) dans une précarisation croissante de leurs conditions de vie ». Avec l’exemple des inégalités sociales, culturelles, et économiques entre les « jeunes », l’auteur montre également que les inégalités intragénérationnelles sont tout aussi importantes que les inégalités intergénérationnelles plus souvent pointées du doigt.
Malgré l'ouverture de la société française au cours du XXe siècle, la reproduction sociale a cessé de diminuer depuis trois décennies. Le constat est sans appel : les conditions de la naissance continuent à déterminer le destin des individus.
D’une part, la plupart des emplois d’ouvriers et d’employés convergent en termes de salaires, de perspectives de carrière, de conditions de travail ou encore de rapport au travail. Or, parmi les enfants d’ouvriers et d’employés, la probabilité d’obtenir un emploi d’exécution n’a que légèrement diminué. D’autre part, les enfants ayant un père cadre ou exerçant une profession intellectuelle supérieure ont une probabilité croissante de reproduire ce statut. Si la probabilité d’obtenir un emploi d’encadrement s’élève pour les enfants des classes populaires, elle augmente aussi pour les enfants les plus favorisés. Au final, les inégalités demeurent inchangées.
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La reproduction est également visible dans la transmission des diplômes au fil des générations. En effet, les enfants ayant des parents diplômés sont particulièrement favorisés dans l’accès aux diplômés du supérieur et par là aux meilleurs emplois. Les enfants des familles peu dotées en capital culturel sont par contre de plus en plus pénalisées. Puisque le revenu est fortement corrélé au niveau de diplôme, ces disparités contribuent à la reproduction des inégalités de revenus entre les générations.
Les angles morts de la démocratisation scolaire
Dans un troisième chapitre, Peugny examine le rôle de l'école dans la reproduction sociale. Il rappelle les progrès de la massification scolaire depuis les années 1960, mais souligne les limites de la démocratisation scolaire. Un nombre important de jeunes sortent encore du système scolaire sans qualification, le pourcentage de bacheliers au sein d’une génération stagne depuis plus de quinze ans (autour de 65%), et le taux de poursuite d’études dans l’enseignement supérieur a diminué dans les années 2000.
Or, la probabilité d’accéder rapidement à un emploi stable, les chances d’obtenir un emploi d’encadrement ou encore la probabilité d’échapper au chômage s’élèvent avec le niveau de diplôme. Les « vaincus » de la sélection scolaire sont donc durablement affectés par leur échec. De plus, les enfants des classes populaires sont surreprésentés parmi ces derniers, ce qui entretient un haut degré de reproduction scolaire.
Peugny souligne que la démocratisation scolaire a surtout profité aux catégories intermédiaires et qu'elle est "ségrégative", avec des filières aux rendements et prestiges inégaux. Il note également qu'à diplôme égal, les enfants d'ouvriers ont moins de chances d'obtenir un emploi de cadre que les enfants de cadres.
Camille Peugny souligne le paradoxe de la massification scolaire : si l'accès aux diplômes s'est ouvert, la véritable démocratisation stagne. Les classes moyennes supérieures, par des stratégies d'évitement et le recours à l'enseignement privé, parviennent à maintenir leurs avantages. le mérite devient alors une grille de lecture dominante pour justifier les inégalités : celui qui réussit le doit à lui-même, celui qui échoue en est responsable.
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Au final, malgré l’ampleur de la massification scolaire observé ces dernières décennies, les progrès en termes de démocratisation scolaire ont été limités ; les inégalités scolaires expliquent la persistance de la reproduction sociale ; au lieu de promouvoir la mobilité sociale, l’école a justifié la stratification sociale.
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